Littérature et cataclysme

« Ne me secouez pas je suis plein de larmes » Henri Calet

Les sept plaies d’Egypte ont provoqué une scie notoire de l’école des Beaux-arts. Le tremblement de terre de Lisbonne (1755) a inspiré des chapitres de Candide. Le choléra a fourni quelques légendes à Honoré Daumier (1832).

Dernier exemple plus proche de nous, le terrible exode de 1940, qui a jeté sur les routes tout un peuple européen, a donné naissance en  1986 au livre « Le P’tit cheval de retour » où le cinéaste Michel Audiard se révélait un romancier d’une valeur puissante.

Attardons-nous un peu sur ce livre. Juin 1940. Belle saison pour un naufrage. L’exode jette sur les routes trois garçons (des parigots), dignes précurseurs de la jeunesse de mai 1968, ayant pour slogan «  ne faites pas la guerre. Faites l’amour »

 Il y a Michel, le narrateur, Bébert, son lieutenant et Gédéon, leur souffre-douleur. Ces trois-là sont plus proches des Pieds Nickelés que des trois mousquetaires, vivant de rapines, prompts sur le jupon, ardents à la cavale (ils sont en vélo). Ce trio compose un petit monde lancé dans le grand sans se départir de leur roublardise matinée, d’une charmante candeur. Si on avait l’esprit mal tourné, on pourrait suivre « Le P’tit cheval de retour » comme un chemin de cuisses, s’ouvrant dans la frénésie de vivre propre aux grands désordres mondiaux.  Les plus  raffinés y verront cependant une galerie de portraits aux couleurs stupéfiantes dont certains relèvent d’une analyse très profonde.

   Il faut souligner l’art tout célinien de la digression, Audiard circule dans son propos avec aisance, à la faveur de chevauchées délirantes. Il embrasse par réminiscence et jeux de mémoire toute une vie, du moins toute une adolescence. Ici le roman est un rétroviseur promené le long d’une route. Tout le livre soutient le ton des meilleurs moments des « Valseuses », premier roman de Bertrand Blier, mais il y a en plus la maturité de celui qui a su tout voir, tout entendre et peut-être même tout lire.

Que peut engendrer aujourd’hui, au plan littéraire, l’épopée tragique du covid-19 ? Beaucoup de créativité circule sur le Net, mais on espère une œuvre grandiose, farouche, épique. Une œuvre qui retienne le lecteur qui fasse songer à Dickens ou à Henri Calet, c’est selon.

 

 © Julliard © Julliard

 

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