L'Insoumis au cinéma : bientôt sur Netflix ? de Depardon à Perret

L'Insoumis, film de Gilles Perret : grandeur et faiblesses de Jean-Luc Mélenchon ?

L'Insoumis arrivait hier 19 février en avant-première à Marseille. Son réalisateur, Gilles Perret, fait une tournée en France. Ceci, afin de court-circuiter un phénomène sans précédent, de l'aveu même de son distributeur. Il s'agit de la cauteleuse réticence de certains patrons de salles à mettre son film à l'affiche. L'affaire malgré –où à cause de– son caractère scandaleux, prend de l'ampleur. Car Gilles Perret n'est pas n'importe qui. C'est un cinéaste comme on dit « engagé à gauche ». Fils d'ouvrier, il est l'auteur de films reconnus et salués comme La Sociale, Les jours heureux ou Walter, retour en résistance. Alors de quoi s'agit-il ? Que se passe-t'il, ou plutôt que ne se passe-t'il pas avec ce film ? Un artiste intelligent et soucieux de la démocratie, ainsi que du débat public, se serait-il laissé aller à tourner un vulgaire navet de propagande ? On sait que la tendance n'est pas à ce genre de choses, de nos jours. Surtout depuis la sortie en télévision du film sur la campagne de M. Macron par Yann L'Hénoret (également auteur de « Dans l'ombre de Teddy Riner » documentaire sur un champion olympique de judo). M. L'Hénoret disait ainsi sur les médias, devant Marc Olivier Fogiel ou l'Hebdo 20 minutes :

– Emmanuel Macron a trouvé mon documentaire très juste.

Ou bien :

– C'était une campagne folle.

Les médias commentent ces saillies en redoublant d'esprit critique : « Macron a accepté de porter un micro-cravate » (ô audace!), «Macron suivi pendant huit mois d'une campagne folle » (ah, fameuse folie en effet!), et on en passe, etc. Réalisateur embauché (sic) par M. Macron et son équipe, avec diffusion télé sur TF1, et 7 millions de vues. Film jamais suspecté, lui, de parti pris... bien entendu. Alors quoi ? Dans ce climat on ne peut plus démocratique et sportif, le film « L'Insoumis » serait-il, comme le PDG d'Ymagis (fournisseur de technologies numériques pour le cinéma, récent acquéreur des salles Variétés et César à Marseille), M. Mizrahi, a osé l'afficher, un odieux « panégyrique » à la gloire de Jean-Luc Mélenchon ? En refusant le film à la dernière minute après avoir prévu la projection du film depuis octobre, M. Mizrahi s'est-il, au choix, fait le garant de l'ordre critique très partial appelé en France « objectivité »... ou ridiculisé ? N'a-t'il pas entraîné à la légère ses salariés dans l'affaire ? Pourquoi ceux-là se taisent-t'ils sur un scandale pareil ? Par peur de casser l'ambiance? Et quel est le rôle de la mairie de Marseille dans tout cela ? On aimerait des informations sur une telle situation d'hystérie démocratique. De quelle publicité ce Monsieur Mizrahi, qui va jusqu'à insulter M. Mélenchon, avait-il donc vraiment besoin ? On sait qu'aujourd'hui c'est toujours LA question à se poser quand il y a un semblant de scandale – ou scandale mis en scène. En littérature, c'est comme ça qu'on vous vend des livres, par exemple. Nous voulions donc en avoir le coeur net. Le coeur battant de tant d'audace, nous allâmes à cette maudite projection, toute entourée de fumées d'enfer, d'augures de terribles transgressions révolutionnaires, voire plus : c'est quand même plus rigolo qu'un docu sur Macron. Ce que la bourgeoisie d'affaires nous fait faire, quand même...!!

Eh bien, au risque de me ridiculiser à mon tour, je défendrai que « L'Insoumis » doit être un film difficile à supporter pour les militants de la France Insoumise. D'abord, parce qu'il reprend pas à pas le douloureux échec de la présidentielle. Ensuite, parce qu'il est neutre et ne cède aucunement aux sirènes de la complaisance. Il ne revendique pas, bien entendu, cette neutralité affichée vertueusement pas certains médias, dont on connaît les pratiques. Non ; ce long métrage est dans la filiation directe du travail initié par Raymond Depardon (auteur de la photo officielle de François Hollande en 2012) avec Giscard d'Estaing en 1974. C'est la loi de l'exercice. Serge Moati, piégé avec son travail sur M. Le Pen, avait souligné les limites du genre. Donc : comme il est juste de le faire dans un tel travail, l'humanité de M. Mélenchon, sa culture politique immense… et ses lacunes sont ici honnêtement soulignées, et pas du tout mises en scène. On ne cède pas à son charme ; l'homme est présenté tel quel, passionné, touchant, insupportable ? A vous de voir. Sa sensibilité, son émotivité, son bagout et ses colères sont exposés sans fard. Ses limites politiques, les pratiques et postures plus ou moins enthousiasmantes de ce qui reste, au fond, une équipe de campagne contemporaine -celle de la FI- prêtent à réflexion. Tout cela pourra prêter matière à débat. Mention spéciale aux costumes impeccables -et à la grosse montre, très blingbling- de M. Corbière. Le tourbillonnement incessant des uns et des autres, l'épuisement physique, la superfluité de l'image en tant que principe (toujours placé comme supérieur au texte, principe battu en brèche par Mélenchon, homme de lettres) et la nullité des débats publics, ceci hors de toute prise de parti idéologique, est passionnante à contempler a posteriori. Même si l'on avait, si j'ose dire, déjà très bien compris par quelles supercheries et procédés s'est opérée l'élection décalée et performative d'Emmanuel Macron aux plus hautes responsabilités (le passage où celui-ci prend la Guyane pour une île est désopilant).

On voit dans L'Insoumis que l'alliance tactique avec Benoît Hamon n'était pas pensable politiquement. Cela va rester un sujet, il est même loin d'être clos. Continuons à en parler. Comme de l'intransigeance de Jean-Luc Mélenchon d'ailleurs, et du poids affectif de son héritage militant qui le fait parfois réagir humainement, et non tactiquement comme ses adversaires. Le soutien des foules immenses des meetings ne cherche pas à faire oublier, dans la caméra de Gilles Perret, que Mélenchon a bien des défauts dans sa cuirasse. Et surtout, qu'il n'est peut-être pas un homme de son temps. Ce qui ne peut que nous plaire à titre individuel, et résonner même comme une suprême qualité n'est peut-être pas un atout face à des gens d'argent comme M. Macron (j'ai toujours en tête sa répartie à ce sujet dans le débat du premier tour : "Si c'est un problème, faites-moi un procès pour ça", ou quelque chose d'approchant). Car eux, ils embauchent des réalisateurs comme Yann L'Hénoret. Oui, c'est légal. Cependant, de ces réalisateurs on pourrait dire : on voit bien d'où ils parlent. Sans que, à la différence de M. Perret, ils le disent clairement dans leurs films. Tout le monde ne pourra pas se prévaloir de la même éthique, donc, au finish. Surtout lorsqu'on sait que Gilles Perret a tourné son film sur souscription, sans un sou du CNC, en finançant son tournage par la diffusion d'un 52' sur Public Sénat.

Le film de Gilles Perret a – c'est bien le moins – l'honnêteté de dire qu'il est engagé à gauche (le sous-entendu douloureux de cela, n'en déplaise aux Mizrahi de tous poils, étant que la gauche républicaine existe à 20% dans ce pays). Pour ceux qui ne le connaissent pas, son engagement est présenté par un bref échange avec Jean-Luc Mélenchon dans les premiers instants du film, par honnêteté intellectuelle. Car il n'est jamais mélenchoniste. Les critiques à venir, sans nul doute, en feront foi. Et puis soyons sérieux, et basta : l'image ne saurait tout dire ! C'est notre croyance démesurée en elle qui est sans doute la raison de l'existence de ce film, comme de celui sur la campagne de M. Macron, maintenant diffusé sur Netflix. On voit là, au passage, que selon le choix du sujet et son orientation politique, les canaux de diffusion d'un documentaire changent diablement. Là-dessus, faudrait-il encore se taire ? Et sur la censure et la peur invraisemblables qui entourent ce film honnête et édifiant, dès sa sortie ? En sortant de sa projection où l'on voit, exposés à nu, les forces et faiblesses de la France Insoumise, la rouerie des journalistes des grands médias, ainsi que la grandeur et les défauts d'un homme, l'on se dit que Gilles Perret aura montré les ressorts hypocrites et odieux de la censure. Ça n'est déjà pas si mal, non ? Et salutaire.

 

L'insoumis de Gilles Perret, environ 1h30. Diffusion : www.jour2fete.com

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