Le Ministère de la Peur

Au-delà des discours vertueux d'un gouvernement qui s'affiche hypocritement féministe, l'homo et la transphobie se vivent dans les trains régionaux au quotidien, ainsi que l'institutionnalisation de la violence sous l'égide d'un Etat officiellement sacré Vigipirate et sécuritaire. Tout cela se vit sur la toile de fond d'un espace public déglingué, parcouru par des citoyens-fantômes ventriloqués.

Hier, train Marseille-Arles. Trois jeunes sympas, deux garçons une fille (qui se taira tout le trajet) sont assis à côté de moi. Comme ils n'ont pas de billets, je les préviens qu'il y a des contrôleurs. Cela les angoisse mais "ils vont à Nîmes s'amuser". Ils restent. Au fur et à mesure du trajet, la conversation des deux jeunes mecs dérive sur leur fascination pour le mariage, leur angoisse des femmes qui font ce qu'elles veulent et la détestation des travestis et des homosexuels. "Un arabe homo faut le mettre à la poubelle", des trucs comme ça. J'interviens alors gentiment, leur expliquant qu'on ne se lève pas un matin en décidant de sortir dans la rue habillé en femme ou de désirer un autre homme si on est un homme, et de leur demander si de taper sur quelqu'un lui a jamais fait comprendre quoi que ce soit, à leur avis ? Ils ne me semblent pas violents. Ils sont gentils, rigolent, se rendent à mes raisons, et je sens que ça les soulage. L'un des deux, que je sens faire le malin tout en refoulant une certaine sensibilité, se tait un moment, pensif. Soudain, un mec derrière moi se met à me menacer de me péter la tête (et le cul, ce qui laisse présager d'une fascination anale qui ne regarde que lui) si je ne "ferme pas ma gueule". Il se lève, se plante devant moi, dit "ta voix résonne dans ma tête, trou du cul". Ambiance. Comme toujours dans ces cas-là il attend que je frappe le premier, espère. Je crains un couteau, il n'en a pas. Il m'insulte encore en vain dix minutes, me menace, "pédé", etc. Wagon terrorisé. Finalement la petite voix de sa femme (ou copine) qui est derrière lui et que je ne voyais pas lui demande de s'apaiser. Il y a donc une femme, là, derrière, devant cet homme. Elle l'emmène. Les jeunes, effarés, me disent qu'il présente les signes visibles d'être sous coke. Nous nous quittons bons amis, et n'oublierons pas le voyage, pour sûr.
Je suis content d'être intervenu car je sens que ces jeunes mimaient la violence, l'homo et la transphobie sans vraiment y croire. Pourquoi ? Par angoisse. Par défaut des adultes, que j'ai senti terrible, cruel pour eux. Mais l'autre gars sous coke, et sa femme plaintive qui a réussi à l'emmener dans un autre wagon ? Que vit-elle, elle ? Et cette violence verbale satisfaite de tous ces jeunes mecs plus paumés qu'autre chose, roulant des mécaniques ? C'est affreux. Toute cette violence est terrible, et je déteste cette société qui prétend la régler avec des vigiles à matraque et et des vigipirates. La vérité, je la connais de mes amis éducateurs ou psychanalystes ; des places en hôpitaux psychiatriques fermées chaque jour, une déshérence sociale monstrueuse, une souffrance terrible liée à un chômage qui ne sera jamais résolu, et quoi après ? Laisser les jeunes dériver entre la télé de Hanouna, des profs déprimés et sous-payés, des toxos psychotiques, et interdire à tes enfants de prendre le train ? L'espace public à fuir, par peur du meurtre ? Les "classes dangereuses" de retour, et les lois scélérates avec ? Mais on va tolérer ces choses jusqu'où ? Jusqu'où ignorerons-nous que DAESH et ses thuriféraires ne sont que le négatif pervers de notre violence d'Etat, visant à métastaser une société par essence brutale, productiviste jusqu'au délire, pourrie de mépris et d'égoïsme ? Jusqu'où accepterons-nous d'être gouvernés par des vautours, se gobergeant sur un système cadavérique ? Ils me conseilleront, ceux-là, peut-être, de "prendre ma bagnole comme tout le monde" ? De vouloir que des flics qui se suicident (comme les cheminots, ah ah ah) accompagnent mes déplacements ? La peur comme système de vie, je n'en veux pas. Elle nous rend médiocres, nuls, indignes. Or la seule indignité qui existe est celle de la violence et de la misère que l'on tolère dans ce pays. Elle n'est pas ce que je fais avec mon cul, les petits gars. Y compris le lundi matin au lieu éventuellement d'aller "travailler" comme vous le préconisez (fut-ce pour une tâche indigne, justement, et en ce moment elles ne manquent pas). Les types qui organisent la terreur et la morale de Prisunic au pouvoir ("France qui se lève tôt" et autres "ceux qui foutent le bordel", ô styles frères, ô élégances), la censure officielle et hypocrite, celle des Lettres et des Journaux, et ceux qui en entonnent les refrains puritains dans la rue jouent à se différencier. Or, ils sont les mêmes, et comme on le remarque en ce moment, ils sont surtout des hommes. Visiblement, lorsqu'ils ne dominent pas une femme ou les électeurs, les hommes sont très mal. On va voir si ça va changer ; attendons (on a déjà une petite idée, est on rit jaune). Mais en attendant, ces adeptes sempiternels de la force, qu'ils déambulent ou fraternisent en Nike air ou en costumes sombres, ne me feront jamais reculer. Fut-ce au prix de la légalité, ce qui va fatalement arriver si on continue ainsi. A bon entendeur, salut, et vive la culture marchande et "Marseille Capitale Européenne du sport". Faites tourner, continuez à jogger en attendant mieux, merci. Amitiés.

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