Les vertus de l'abstention

D'Emmanuel Macron à Marine Le Pen, mon coeur ne balance point. On ne fait pas de hiérarchie entre les cauchemars.

 

En France, désormais, nous sommes priés de sourire et de danser à la seule évocation du doux vocable démocratie songe désormais creux. Cette campagne aura eu le mérite insigne de montrer cela avec éclat, et de voir la fondation en France d'un grand et tout neuf parti Insoumis. Mon bureau de vote, à Marseille, a voté à 37 % Mélenchon. Certains bureaux de mon quartier (centre-ville modeste sinistré par le chômage et soumis à une politique agressive de gentrification) sont montés jusqu'à 47 % en faveur du candidat de la France Insoumise. Les quartiers riches de Marseille ont voté Mélenchon à 18 %. Pas mal !

Mais je savais, hélas, dès 20 heures hier (heure à laquelle j'apprenais le scandale des irrégularités concernant 15 000 électeurs à Strasbourg) qu'Emmanuel Macron, financier reconverti dans la politique, et le Front National xénophobe seraient au second tour. Je le savais avant même de dépouiller ma première enveloppe. Je le savais, parce que tout avait été organisé, conçu, discuté, préparé pour cela depuis belle-lurette. Tout un chacun en France savait à quel point, y compris sur les antennes dites « de gauche » (France Inter), dans les rédactions dites « de gauche » (Le Monde), on a fabriqué et vendu « du Macron », produit standardisé, depuis deux ans. je le savais et j'ai ressenti passer dans l'air historique quelque chose de sinistre. De prémonitoire. Espérons que je me trompe.

Ce scrutin du 23 avril 2017 prouve pour moi que, désormais, nous ne sommes plus en démocratie. Je dis cela environné dans la rue de placards immenses vantant Macron, qui dégoulinent de tous les murs achetés par les capitalistes... Et je passerai sous silence les prises de paroles des journalistes, scandaleusement pro-Macron sur tous les grands médias dès 20h01, alors qu'aucune grande ville n'avait encore fini son dépouillement. J'interpelle Patrick Cohen, journaliste du service public, qui prédit le lendemain l'élection de Monsieur Macron au second tour dès son édition du 24 avril, au mépris de toute déontologie. M.Cohen, nous nous en rappellerons lorsque la foule sera dans la rue contre ce gouvernement.

Nous vivons l'ère du peuple, ah ça oui, mais d'un peuple qui vit sur des mirages. Un peuple qui s'apitoie sur un Hamon « gentil et isolé », idiot utile privant la gauche des 3 ou 4 % de voix qui lui auraient permis d'aller au second tour. Un peuple qui obéit à la peur, aux fantasmes. 

Je fais partie de la France, mais pas de ce peuple-là. Et pas des scrutins calamiteux qu'un système de manipulation rôdé lui impose, et qu'il gobe benoîtement. J'ai refusé jeune homme d'intégrer les écoles de journalisme, surtout parce que, dès 1989 et la chute du mur, j'ai senti que les formations journalistiques professaient l' « objectivité » pour répandre une idéologie simpliste et malsaine. Il me semblait qu'aucun débat n'était possible dans ces formations-là. Bien sûr, de grands journalistes continuent d'exister : des prix Albert Londres comme Philippe Pujol ou Serge Michel. Mais sur le fond, leur travail, leurs publications exigeantes ne peuvent que peu de choses face à la dictature (oui, j'ose ce mot) de gens qui prédéfinissent, formatent à l'avance le ton des prétendus « débats ». Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de monde en France qui n'ait perçu la différence de niveau linguistique, théorique, conceptuel et culturel entre messieurs Mélenchon et Macron. Tout le monde n'a bien sûr pas réagi de la même manière face à cette évidence : certains ont eu peur, et suivi des signaux d'alarme malhonnêtes. D'autres ont adhéré à une parole sincère et complexe qui s'attachait à penser dans le détail les défis d'aujourd'hui, engendrant un score magnifique, enthousiasmant.

Je n'entends pas ici traiter mes concitoyens d'imbéciles parce qu'ils ne sont pas d'accord avec moi, ou ont cru des images, des plans com' ; ma thèse est que le corps social a voté, une fois de plus, contre ses intérêts mais avec jouissance. Nous ne discuterons pas de la qualité évidemment médiocre de cette jouissance, qui questionne l'inconscient d'un pauvre peuple (qui n'est pas le peuple pauvre, ce qui pourrait nous amener à des surprises dans l'avenir).

M. Macron est en fait déjà élu. Mais la vacuité, voire la nullité de son programme ne laisse qu'une seule interprétation : les français qui ont voté pour lui ont adhéré à une image ringarde de la réussite individuelle. Cette image-là, qui fétichise l'argent, la possession et la jeunesse, est normative, réactionnaire et malade. C'est celle des années 1960 aux USA. Comme les français sont lents et conservateurs, elle marche encore ici. Mais pas plus qu'à l'époque, elle ne répond au danger de mort qu'encourt l'humanité, apparemment acharnée à ne pas vouloir penser que son autodestruction bat son plein.

Je crains le Front National dans la mesure où sa dirigeante est une notable, une héritière. L'establishment ne se prépare à voter contre elle que pour la salarier ad vitam dans son rôle d'opposante. Et je refuse de passer l'essentiel de mon âge dit « adulte » à être « gouverné » (tu parles!) par des couples people qui ont pour unique programme de déréglementer le travail et bâtir des prisons. Pas plus que celle de Mme Le Pen, je n'aime la vision de la femme que véhicule Brigitte Macron. Et je hais non pas le couple-star Macron, qui m'indiffère, mais les peurs savamment orchestrées sur lesquelles il prospère : qu'elles soient celles du terrorisme, ou celles d'un fascisme servant d'épouvantail à moineaux.

Nous ne sommes pas des piafs. Monsieur Macron, vous l'ami et le favori des plus grands patrons de presse, vous n'aurez pas ma voix. J'ai voté Chirac en 2002, on ne m'y reprendra plus. Ni moi, ni des millions d'autres. Car nous avons déjà eu la preuve cent fois que voter pour des gens tels que vous ne fait qu'enrichir indéfiniment le substrat dont vous êtes issu. Pour moi, ce terreau s'apparente à un cauchemar. Vous voulez paraître riche, ouvert, souple, jeune ? Mais ce que vous amènerez isolement social et tristesse, dépression et droits amoindris de ceux vivant un mois sur le prix de l'un de vos repas. Et un appauvrissement spirituel, moral et matériel pour quiconque est confronté à l'étalement obscène et exhibitionniste de votre mode de vie. Ce cauchemar n'a que trop duré ; et on ne peut pas faire de hiérarchie entre les cauchemars. Aucun ne vaut mieux que l'autre. Nous verrons bien de quoi accouche l'histoire. Ciao Macron ; avant même que vous n'arriviez, me voilà déjà parti. Mais pas pour longtemps... hélas. Car il va bien falloir se taper ce que vous incarnez.

 

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