QUE VAIS-JE DIRE À MES FILLES ? Chapitre 1

1. Une économie capitaliste à bout de souffle

 


C’est une crise ? – Non, c’est une grande mutation / Nous avons laissé le pouvoir à la finance / Que l’on ne vienne pas nous dire que nous ne savions pas / Les profits d’aujourd’hui ne sont plus les investissements de demain et les emplois d’après-demain / L’Etat Providence remis en cause / Ce n’est plus notre Europe / La mondialisation heureuse, réalité ou utopie / De la rareté à la surabondance


C’est une crise ? – Non, c’est une grande mutation

Pour parodier les mots du Duc de La Rochefoucauld à Louis XVI un certain 15 juillet 1789, voilà ce que l’on pourrait affirmer à tous ceux qui veulent minimiser la situation actuelle. Dès 1996 dans son livre « L’horreur économique », Viviane Forrester nous avait déjà prévenu : « Quand prendrons-nous conscience qu’il n’y a pas de crise, ni de crises, mais une mutation ? ». Près de vingt après nos dirigeants politiques et économiques nous tiennent toujours les mêmes discours sur la fin de la crise à venir, et c’est par conséquent en son nom que l’on mène les politiques antisociales. Bâtir une théorie de la crise pour expliquer la situation actuelle est une contre vérité, sans toutefois nier que depuis les Trente Glorieuses notre système économique a connu une suite de crises.

Une situation de crise est-elle exceptionnelle ou n’est-elle que le mode de fonctionnement du capitalisme ? Lorsque nous vivons une succession ininterrompue de crises économiques, financières, environnementales, sociales, morales, politiques et mêmes philosophiques, pouvons-nous encore parler de crise ou tout simplement d’un monde qui ne fonctionne plus structurellement ? Certains cherchent à faire perdurer le plus longtemps possible celles-ci pour asseoir davantage leur situation privilégiée. Pour faire accepter les mutations que l’on ne veut pas expliquer, il est plus facile de parler de crise. Surtout que derrière celle-ci, il n’y a pas de nom, pas de responsable.

La dernière « crise » financière de 2008 est avant tout celle d’un système capitaliste malade et dominé par la finance. Notre modèle de développement repose sur tout d’abord sur l’exploitation sans limite des ressources naturelles qui conduit aux grands déséquilibres écologiques et ensuite sur une économie financière sans frontière qui dérègle l’économie réelle. En ce qui concerne les transactions, seules 2% proviennent de l’économie réelle, les 98% restant de l’économie virtuelle. Malheureusement, selon notre Président de la République François Hollande, il n’y a pas d’alternative ; il laisse faire les lois de l’économie  non démocratiques comme si elles étaient supérieures aux lois de la République. S’il avait voulu réellement agir pour notre compétitivité, il aurait dû penser au monde de demain et au modèle de développement correspondant.


Nous avons laissé le pouvoir à la finance et aux multinationales

Dans son livre « Le futur », l’ex-Vice-Président des Etats-Unis Al Gore utilise le terme « Earth Inc. » pour expliquer qu’aujourd’hui ce sont les grandes multinationales qui dominent le monde avec un pouvoir identique que celui que pouvait avoir l’Eglise au Moyen-Age. Jusqu’à la fin du XXème siècle, le capitalisme, malgré ses nombreux défauts, était le système économique qui avait le mieux fonctionné. Il a su créer de la richesse - certes de manière inégalitaire - en libérant les énergies de travail et d’innovation. Or, ce capitalisme ne permet plus cette croissance créatrice de richesses et d’emplois car il est réduit à la maximisation des profits sans rapport avec le bien être des humains. Les inégalités progressent en même temps que la concentration des richesses. Avec ou sans croissance, le chômage se développe et l’endettement des Nations explose. Les politiques de redistribution des richesses sont inefficaces et plus personne ne sait comment faire redémarrer le système de manière profitable pour tous. Le capitalisme a été submergé par une nouvelle version du système : le capitalisme financier. Devenu prédominant, il n’a plus besoin d’usines pour gagner de l’argent : il suffit de faire circuler les capitaux. Inutile d’être actionnaire de référence – j’achète, je vends, j’encaisse. Nous sommes sous la domination du « court-termisme », de la maximisation du profit et de la spéculation. Seule la rentabilité compte et pour ce faire on a créé des instruments financiers devenus incompréhensibles et mêmes incontrôlables. Un bon plan de licenciement est la certitude de voir son action s’envoler et par conséquent d’en retirer un bénéfice maximal. Le capitalisme occidental est devenu un capitalisme financier qui se moque totalement du bonheur des acteurs économiques et de la prospérité de la société civile.

Les « Etats-Nations » ont abandonné aux multinationales la destinée du Monde, et pourtant, depuis la première révolution industrielle, ils étaient très étroitement liés au capitalisme car celui-ci avait besoin de cadres politiques forts, capables de garantir la sécurité des marchés. Trois décennies de dérégulation ont rendu les acteurs financiers trop puissants, et c’est au nom de la nécessité de « satisfaire les marchés » que les dirigeants européens imposent à leur peuple des cures d’austérité sans précédent. En France, depuis l’épisode de la rigueur en 1983, il n’y a plus d’alternative pour les gouvernants de Droite comme de Gauche, et François Hollande en est le dernier exemple. Les lois de l’économie sont supérieures aux lois de la République. Or, je pense que les Etats doivent reprendre en main le système financier pour mettre fin à la spéculation des marchés et à ses conséquences environnementales issues directement de la société de consommation. Dans cet esprit, l’Union Européenne doit se redonner les moyens de créer la monnaie. Nous devons refuser la privatisation du monde.

Les Etats-Unis, et l’ensemble des « Vieux pays » ont abandonné le navire, ils n’ont plus aucune vision du monde, ils laissent les grandes entreprises internationales imposer leur modèle économique. Le plus grave provient de l’incapacité de ces « Etats-Nations » à définir une stratégie mondiale de protection des ressources naturelles. Pendant ce temps, le capitalisme du XXIème siècle, même s’il n’est plus identique à celui des siècles précédents, conserve sa force motrice de pillage de la Terre et de ses matières premières.

Les « Pays en Voie de Développement » auraient pu profiter de leur situation pour construire un modèle économique différent, or se trouvant encore davantage sous le pouvoir des multinationales, ils en ont été réduits à copier celui des pays capitalistes.


Que l’on ne vienne pas nous dire que nous ne savions pas

Jérémy Rifkin, spécialiste américain de prospective économique et scientifique, nous explique à travers ses livres et ses conférences que le monde économique, depuis les années 60, se développe avec l’inéluctabilité de la disparition de l’emploi. Les économies occidentales ont pu continuer à prospérer grâce à la réduction du temps de travail, à la modernisation de leur outil de production, au commerce international et à la non prise en compte des contraintes environnementales. Or, aujourd’hui, cinquante ans plus tard, nous arrivons aux limites du système. On ne peut plus réduire le temps de travail sans entraîner des dysfonctionnements majeurs dans l’entreprise capitaliste, la robotisation et les « hight-tech » progressent de façon exponentielle, les exportations sont de plus en plus difficiles en raison du rééquilibrage Nord Sud, et l’environnement ne peut plus être détruit de façon irresponsable. L’écroulement du secteur tertiaire risque d’être beaucoup plus rapide et plus important que celui du primaire ou du secondaire. Il nous aura donc fallu un demi siècle seulement pour entrevoir la fin de l’emploi !

Les fondements de l’économie capitaliste sont donc remis en cause, le cercle vertueux croissance création d’emploi n’existe plus ; seuls demeurent les emplois sous-qualifiés et sous rémunérés. Si les entreprises produisent davantage en période de croissance, elles ne recrutent que rarement. En période de récession, elles licencient et lorsque la situation économique s‘améliore elles ne font qu’utiliser les surcapacités de production sans rien changer en matière de recrutement et ce malgré de nouvelles marges de manœuvre financière. Sur une longue période qui comprend croissance et récession, comme celle de 1982 à 2002, la production américaine d’acier a progressé de 75 millions à 102 millions de tonnes, tandis que le nombre de travailleurs de ce secteur est passé de 289 000 à 74 000. 

A chaque développement économique dans l’Histoire, les progrès ont été gigantesques et ont à chaque fois bénéficié plus ou moins à tous. Aujourd’hui, nous n’avons plus les mêmes certitudes. En tant que consommateur, les biens et les services sont de plus en plus nombreux sans être automatiquement créateurs de bonheur. Et en tant que producteur les avancées technologiques sont destructeurs d’emplois. Par conséquent, cette distorsion ne peut se perpétuer dans le temps, soit un nouvel équilibre apparaît - mais dans un cadre économique à imaginer - soit nous allons vers des tensions telles qu’elles entraîneront révolutions, chaos ou dictatures. Ce qui est certain c’est que le modèle démocratique ne peut trouver sa place dans un tel désordre.

 

Les profits d’aujourd’hui ne sont plus les investissements de demain et les emplois d’après-demain

Les gouvernements libéraux comme les socio-démocrates, à l’intérieur du système capitaliste, mènent des politiques économiques identiques bâties, sur le même postulat monétariste qui prône un marché sans entrave. Les performances technologiques dynamisent la productivité, font baisser les coûts de production, et accroissent les marges des entreprises sur les biens et les services. Cette modernisation de l’économie devrait entraîner une stimulation du pouvoir d’achat, ouvrir de nouveaux marchés et créer de l’emploi. Or, cette logique qui a fonctionné pendant longtemps, en dehors de la crise des années 20, est mise à mal par cette troisième révolution industrielle. Les dirigeants politiques continuent à croire à l’effet de percolation quant tout prouve que cette économie ne fonctionne entraînant la fin d’un système capitaliste productiviste. Les nouvelles technologies du XXIème siècle sont de plus en plus économes en travail humain, et cette tendance va continuer de croître avec la généralisation de l’omniprésence de la machine et du robot. Dans un monde technologique, aux matières premières limitées, l’augmentation de la productivité, comme nous n’en avons jamais connue, n’a plus besoin de travailleurs. Des millions d’actifs restent sur le bord de la route. Les gains de productivité ne mènent plus à davantage de loisirs mais plutôt à des files de chômeurs sans fin. Les multinationales ne cèderont pas sur les gains de productivité sans une pression des peuples et nous pouvons craindre que les politiques ne soient trop faibles pour la faire. Elles ne partageront pas et pourtant sans cela elles s’écrouleront à un moment ou un autre, soit d’un tissu social désintégré, soit d’une réussite de leurs objectifs (domination des marchés, fin de la pénurie, coût marginal zéro). Nous reviendrons dans un prochain chapitre sur cette situation paradoxale : l’économie capitaliste sera son propre fossoyeur.

Trop d’actifs sont exclus du marché du travail pour maintenir une demande importante. Le système est aujourd’hui vicié. Depuis le début de l’ère industrielle, on a réussi à amortir le chômage par une baisse continue de la durée du temps de travail, et c’est au moment où les gains de productivité sont les plus importants que l’on nie la nécessité de continuer sur cette voie. La raison avancée par nos responsables politiques est la lutte contre la concurrence internationale, un dumping social qui n’est pourtant pas la raison principale de la montée inexorable du chômage. La peur de l’autre est plus facile à développer pour faire accepter la situation de l’emploi que de reconnaître sa raison profonde : la volonté de quelques uns de profiter de la productivité pour accroître leurs gains.

 

L’Etat Providence remis en cause

Les « Etats Nations » ont donc démissionné, leur champ d’intervention et de régulation est de moins en moins pertinent et efficace dans les domaines économiques et sociaux. C’est par conséquent la fin programmée de l’Etat Providence qui avait pour ambition de redistribuer les richesses et de prendre en charge les risques sociaux. Certains prendront comme prétexte son échec : près de 9 millions de Français vivent sous le seuil de pauvreté, l'Allemagne quant à elle est à 12,5 millions ! Ils n’auront pas l’honnêteté de reconnaître que cet échec provient d’une économie capitaliste très gravement malade qui ne se préoccupe pas des délaissés. Les attaques incessantes des gouvernements pour réduire les acquis sociaux provoquent d’une part un ras-le-bol de ceux qui travaillent durement, et d’autre part un sentiment d’injustice pour ceux qui subissent cette situation de rejet. L’ensemble du problème ne peut à terme que provoquer des tensions entre les deux catégories d’actifs en oubliant une nouvelle fois les responsables. La « crise » provoquée par ces derniers marque un tournant dans le sentiment de solidarité et de progrès continu né après le Seconde Guerre Mondiale.

Le modèle français ne fait plus recette car nous avons des dépenses publiques élevées, de l’ordre de 56% du PIB. Toutefois, les dépenses réelles de fonctionnement de l’Etat sont de 20%, et en incluant les charges des intérêts et les investissements, on atteint 25% du PIB. Toutes les autres « dépenses » ne sont que des transferts d’une partie de la population à une autre. L’Etat ne consomme donc pas plus de la moitié du PIB, il est juste redistributeur  comme dans tout Etat Providence. Il est par conséquent injuste de comparer nos dépenses publiques avec celles des Etats où les assurances sociales sont privées.

Depuis la fin des années 70, et la stabilité des marchés, les inégalités recommencent à grandir après une période de réduction due aux guerres et aux boums économiques d’après-guerre. Le différentiel entre les revenus des salariés et des patrons français était de 1 à 40 dans les années 20, aujourd’hui il peut dépasser les 1 à 350. La rémunération des plus grands dirigeants d’entreprise est faite pour plus de moitié d’éléments variables liés non plus à l’activité de l’entreprise mais à la valeur boursière. Allons-nous assister dans quelques décennies à un monde dominé par quelques traders, patrons d’entreprises de l’Internet, dirigeants de pays du Golf ou par la Banque de Chine elle-même ? La logique de détention des capitaux peut nous amener à une situation ubuesque. En ce début du XXIème siècle, nous nous retrouvons dans la même situation d’inégalité qu’au milieu de la révolution industrielle du XIXème. Comment croire à la capacité d’autorégulation de ce phénomène ? La répartition des richesses est plus qu’injuste et ne peut être que source de conflits majeurs. Cette ère de haute technologie, dans un monde capitaliste tel que nous le connaissons, rendra la distribution des revenus encore plus inégalitaire. Dans les prochaines années le gâteau va continuer à grossir mais il sera de plus en plus mal partagé. L’innovation va accentuer les écarts de salaires en trois grandes catégories : les métiers très qualifiés avec des profils recherchés et donc très bien payés, les métiers sans qualification dont les salaires vont encore baisser, et les métiers moyennement qualifiés (logistique, postes administratifs…) qui seront progressivement remplacés par des machines. Il est nécessaire de remettre en cause le fait qu’une petite minorité de profiteurs  ait accès au « capital informatique » et qu’une multitude de perdants ne se retrouve sans ressource. Nous éviterions ainsi l’avènement d’un techno-féodalisme.

Contre la complexité du monde, il est temps de repenser nos priorités ! Une vision – des valeurs – une volonté. Sommes-nous capables de réinventer l’avenir ? L’opinion publique connaît une angoisse du futur qui paralyse notre modèle économique et elle ne se reconnaît plus dans l’Etat-Providence. La quête de l’enrichissement personnel prédomine au détriment de la solidarité et des politiques de long terme. La minorité qui conserve son emploi vit dans des conditions matérielles jamais connues mais voit ses conditions psychologiques se détériorer. Un stress grandissant l’envahit, les exigences de la hiérarchie sont de plus en plus importantes, et elles ne se sont pas améliorées depuis l’instauration des trente cinq heures.

Dans ce contexte, le rôle des syndicats est devenu délicat ; ils sont de moins en moins l’expression sociale des travailleurs. Ils doivent trouver d’autres modes de fonctionnement pour représenter les forces vives, et élargir leur zone d’action aux millions de personnes qui n’ont plus d’emploi. En validant, comme toutes les forces productives, l’automatisation et la « technologisation » de la société, les syndicats ne se sont pas rendus compte qu’ils coupaient la branche sur laquelle ils étaient assis. Ils ont préféré assurer la sécurité de l’emploi de ceux qui avaient encore un travail à une répartition du temps de travail. Ils ont été dupés. La hausse des salaires contre la hausse de la productivité. Les exclus peuvent remercier les syndicats de les avoir abandonnés. Avec une progression exponentielle de la productivité, et par conséquent une baisse des emplois, les syndicats perdent encore et toujours leurs membres et leur influence. A l’image du patronat, le syndicalisme risque de disparaître avec la fin du capitalisme. Les « extrêmes » ont toujours des intérêts communs. La démocratie participative directe que nous souhaitons réduira considérablement l’influence des syndicats, si elle est appliquée dans toutes les entreprises. Enfin, le fait que de plus en plus d’actifs deviennent leur propre patron réduit encore la puissance qu’ils avaient acquis dans les luttes ouvrières du XIXème et XXème siècles.

 

Ce n’est plus notre Europe

Si l’austérité et la déflation gagnent toute la zone euro, l’Europe ne les doit qu’à elle-même. Ce sont les choix des Etats, et de l’Allemagne en particulier, de la Commission Européenne et des technocrates bruxellois qui ont aggravé la situation économique. Le diktat allemand de réduction des dettes publiques risque d’entraîner notre continent dans une crise sociale qui pourrait rappeler de très mauvais souvenirs. La situation de l’Allemagne est plus mauvaise que ce l’on veut bien nous dire, et ce malgré un taux de chômage inférieur à celui de la France et un zéro déficit du budget public. Ce tableau idyllique est contrasté par d’autres éléments bien moins flatteurs. Des inégalités sociales et une pauvreté qui s’accroissent fortement (22,2% des Allemands ont un salaire horaire inférieur à 2/3 du salaire horaire médian contre 6,1% en France – Le Monde Supplément des 17-18/02/2015, le taux de pauvreté est passé de 12,2% en 2005 à 16,1% en 2013 – Source Eurostat), une démographie vieillissante, un développement du temps partiel soutenu (21,7% en Allemagne contre 13,6% en France – OCDE), une durée du travail plus faible qu’en France (1397 heures annuelles contre 1479), un taux de femmes actives inférieur (45,3% des Allemandes travaillent à temps partiel contre 29,8% des Françaises), sans oublier un délabrement général des infrastructures publiques dû à des investissements publics en chute libre (22,3% du PIB en 2000 et 17% en 2013). Par ces chiffres éloquents, nous pouvons constater que le miracle allemand n’est pas destiné à durer et que sa politique d’austérité partagée n’a pour but que d’empêcher ses partenaires à montrer qu’il existe d’autres voies.

Dégageons-nous de la logique des normes budgétaires et monétaires européennes. L’austérité, c’est l’enrichissement des plus riches et la précarisation du plus grand nombre, il suffit de voir les résultats en Grèce et en Espagne. La concurrence à l’intérieur de l’Europe, c’est la prédominance assurée des logiques économiques américaines et asiatiques. François Hollande avait fait d’une réorientation européenne un des piliers de sa campagne présidentielle de 2012. Il avait la volonté de faire bouger les lignes en dénonçant le caractère néfaste des politiques d’austérité. Entre 2008 et 2012, celles-ci avaient malgré tout creusé les déficits de 62 à 85 % du PIB de la France. Les responsables de l’Union européenne estiment que cette crise est due à un manque de compétitivité de nos entreprises, elle-même engendrée par un coût du travail exorbitant. Ils se trompent. Des centaines de millions ont été distribués… pour quel résultat ? L’Europe est en grande difficulté et si la création d’une monnaie unique aurait dû être un élément de développement, elle n’est en réalité qu’un poids supplémentaire parce que nous avons renoncé à notre souveraineté monétaire en omettant de créer une union économique et fiscale. L’existence d’une multitude d’impôts sur les sociétés ne permet pas un accroissement des recettes, au contraire, elle incite à l’optimisation fiscale et renforce la concurrence entre les pays européens.

La réforme des institutions est incontournable si nous souhaitons retrouver des marges de manœuvre et recréer des liens entre l’institution et les Européens. L’Europe souffre avant tout d’un déficit démocratique et d’une domination économique et politique de l’Allemagne. François Hollande a échoué dans sa volonté de revisiter les traités de 2012.

Nous devons faire passer l’Europe d’une logique de concurrence à une logique de coopération. Cette priorité nous permettrait de réaliser que nous Européens sommes la première puissance mondiale (l’Europe a un excédent commercial de 320 milliards de dollars, contre 200 pour la Chine et 120 pour l’Arabie Saoudite). Nous devons à tout prix éviter une Europe qui s’entretue non par les armes, mais par les marchés.

La décision en ce début d’année 2015 de Mario Draghi, le Président de la Banque Centrale Européenne, de racheter 1140 milliards d’euros de dettes d’ici septembre 2016, peut-elle inverser la tendance et relancer l’économie européenne ? Elle rompt de toute évidence la logique monétaire d’austérité prônée par Angela Merkel. Cette création monétaire devrait éviter la déflation et redonner confiance aux marchés financiers, mais sans une union politique et budgétaire de la zone euro, il est à craindre que la relance soit bien modeste. On ne peut pas tout demander à une banque centrale. La mutualisation de la dette ne se fera qu’à hauteur de 20%, et non de 60% comme il avait été proposé, le reste devra être assuré par les banques centrales nationales. On est encore loin de l’union bancaire, mais nous sommes obligés de nous réjouir de cette avancée. Il ne faudrait surtout pas s’arrêter à ce seul assouplissement monétaire car d’autres instruments financiers doivent être activés comme la politique budgétaire et fiscale : une monnaie unique avec dix-huit dettes publiques et des taux d’intérêt différents est une source d’instabilité. L’afflux de monnaie décidé par Mario Draghi ne doit pas alimenter des bulles spéculatives mais relancer l’économie réelle. Avec cet argent peu cher, il devrait y avoir une envie de prêter aux entreprises et aux consommateurs (à la condition que ceux-ci recherchent des financements). En définitive, la réussite de cette décision de la BCE dépend d’une politique d’investissement vertueuse, c’est-à-dire vers les marchés d’avenir comme la transition énergétique. Verra t-elle le jour ?

La victoire électorale, en Grèce, de Syriza est une chance pour l’Europe du sud. Reconnaissons que le traité budgétaire de 2012 était une erreur et trouvons rapidement d’autres perspectives politiques ! François Hollande a raté son entrée européenne juste après son élection, la Grèce lui donne la possibilité de relancer une refondation démocratique de la zone euro sans laquelle nous risquons de réelles déconvenues électorales. En maintenant ces politiques d’austérité, les majorités démocratiques au pouvoir vont être toutes balayées les unes après les autres par des mouvements populistes ou par des rassemblements citoyens du type Podemos.

 

La mondialisation heureuse, réalité ou utopie

Pour les défenseurs du capitalisme, nous assistons à une économie mondiale dite « heureuse » qui se spécialise à l’échelle des continents, se veut ouverte à tous ceux qui avaient été délaissés jusque là et supprime progressivement les protections sociales durement gagnées au cours des ans par les salariés. Sans oublier que ce soit disant gagnant-gagnant s'est arrêté le jour où les règles imposées par les puissants n’ont plus été respectées par les soi-disant plus faibles. La concurrence est généralisée et notre modèle social se retrouve de nouveau en grand danger. Les défenseurs du libre-échange acceptent le principe que cette posture fasse de nombreuses victimes, parce que pour eux, il n’y en a pas d’autre. L’évolution du monde est paraît-il ainsi faite de gagnants et de perdants, et dans l’ensemble la très grande majorité des acteurs s’y retrouve. Ces théoriciens libéraux pourraient avouer que c’est avant tout une très petite minorité qui prospère et que la mondialisation libérale est une dérèglementation et privatisation des biens et services publics. Ce n’est pourtant pas cette mondialisation qui avait été imaginée à la fin des années soixante par une jeunesse qui rejetait l’ordre établi.

Pendant trop d’années nos pays occidentaux ont vécu grâce à un endettement public et privé consumériste, financé en partie (surtout aux Etats-Unis) par ceux que nous faisions travailler (la Chine en priorité). L’intensification de ces échanges commerciaux n’est pas obligatoirement un signe de bonne santé économique et morale. 2008 a été la première alerte d’un système « effet papillon » que plus personne ne maîtrisait. Lorsque la confiance disparaît, c’est tout l’édifice qui est fragilisé, et les financiers voltigeurs redeviennent des barbares sans foi ni loi. Ce cycle « croissance – prospérité – crise – chômage » est logique et courant dans le système capitaliste, depuis ses origines. Malheureusement il apparaît de plus en plus destructeur en raison de sa dimension mondiale et de la disparition des frontières.

Dans une économie fermée, on baisse les impôts et on libère les marchés pour créer de la croissance, et lorsqu’il y a surchauffe économique et inégalités flagrantes, on taxe et on contrôle. Cette suite de cycles avait donné les résultats connus : la suprématie du capitalisme, l’extraordinaire avancée technologique, la société de consommation mais aussi le pillage des richesses naturelles, la domination du monde occidental et l’enrichissement sans commune mesure de quelques princes du pétrole ou de l’industrie. Toutefois ce succès ne satisfaisait plus les prédateurs de la finance internationale. Il fallait aller plus vite et plus loin et les outils informatiques le permettaient ; C’était oublier un peu vite le fait que les règles du jeu allaient être dorénavant nécessairement différentes en raison des situations économiques, sociales et fiscales très différentes des acteurs de ce Monopoly géant. Les responsables des principaux Etats concernés étaient favorables à une mondialisation des marchés mais rien de plus. Il n’était pas, pour eux, question de perdre l’ensemble de leurs privilèges. Ils acceptaient simplement de tordre le cou à l’inflation pour favoriser l’épargnant investisseur et rendre indépendantes les autorités bancaires. Or, nous avons assisté à un partage des responsabilités : les financiers se répartissent les richesses et les politiques gèrent les citoyens, chômeurs en puissance. Un partage peu reluisant mais bien réel. En 2008, il ne fallait pas sauver les peuples de l’austérité, mais rester en capacité de rembourser la dette, ce que firent merveilleusement bien nos dirigeants politiques. Ils avaient sauvé l’économie mondiale et Régis Debray pouvait écrire dans « Eloge des frontières » : « L’économie se globalise, la politique se provincialise. »

Et si 2008 n’était pas la première dépression, elle ne sera certainement pas la dernière si nous laissons les marchés financiers jouer à leur guise. Sans l’intervention des Etats, où en serions-nous aujourd’hui ? Certains politiques se félicitent d’ailleurs d’avoir été ces pompiers qui ont éteint le feu, mais ils oublient avoir soufflé sur les braises pendant des années. Le système social français et la zone euro ont été des amortisseurs, mais le seront-ils encore la prochaine fois et à quel prix ? Les pays du sud de l’Europe ne sont pas sortis indemnes de cette déflagration financière. La mondialisation s’est faite à crédit et seules les élites en ont profité. Les inégalités salariales sont en forte progression entre ceux qui sont dans l’« Earth Inc. » et les autres.

Il est un fait que la mondialisation heureuse est loin d’être une réalité. Alors faut-il se recroqueviller sur soi comme le proposent les nationalistes, les identitaires et à leur tête Marine Le Pen ? Cette tentation totalitaire                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                       est tout autant destructrice, il est essentiel d’échanger avec les autres, de s’ouvrir sur le monde village dans lequel nous vivons. Communiquer est une exigence pour les peuples mais produire et consommer sans frontière est une négation de nos différences patrimoniales et culturelles. Pourquoi vouloir uniformiser ce qui fait la richesse humaine ? Nos besoins et nos envies peuvent ne pas être les mêmes à Paris et à Pékin. Les responsables politiques qui nous gouvernent ont abandonné à des instances supranationales et aux marchés leur pouvoir d’agir et d’édifier le monde de demain. Ils sont devenus les rois fainéants du XXIème siècle, incapables de guider leur peuple vers un avenir radieux. L’argent a pris le dessus sur toutes les valeurs sociales et culturelles, il faut maintenant que nous obligions l’économie à reprendre sa juste place en tant qu’outil, et qu’elle laisse la société civile reconstruire une finalité, une volonté de fédérer les Hommes autour de valeurs communes, ce que certains pourraient appeler le Sacré. L’Europe était un beau projet au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, nous l’avons transformée en un marché vampirisant. Les frontières ne sont pas définitives, elles ne sont pas un mur interdisant à l’autre de nous rejoindre. Elles sont au contraire un filtre qui permet de réunir ceux qui le souhaitent pour construire un avenir commun entre des Hommes qui partagent un même projet, une même ambition. Il faut laisser les peuples librement choisir leur chemin, processus extrêmement compliqué en raison de notre état addictif à la surconsommation. En définitive, il existe plus  de chance que la libération à cette société de consommation provienne d’un monde capitaliste qui a épuisé ses atouts pour provoquer un chaos économique et social, que d’une prise de conscience collective et démocratique. La mondialisation aura été alors l’ultime étape avant la fin de l’impérialisme du tout argent.

 

De la rareté à la surabondance

« Si tu donnes un poisson à un homme, il se nourrira une fois ; si tu lui apprends à pêcher, il se nourrira toute sa vie ». Ce proverbe de Kuan-Tseu rappelle que les sociétés sont fondées sur la production pour vaincre la rareté matérielle. Or, depuis les années 30 nous avons atteint globalement un état de surproduction. Selon Keynes, nous ne sommes pas dans une crise de la rareté mais de l’abondance, et nos responsables politiques et économiques ne savent pas la gérer. Ce basculement de la rareté à la surabondance s’est malheureusement produit sans éliminer la pauvreté. La situation n’a guère évolué et le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement) a évalué à 100 milliards de dollars la somme à trouver par an pour éradiquer la faim dans le monde. Nous avons de quoi produire plus que nécessaire pour assurer la sécurité alimentaire de la planète, mais la minorité financière qui nous gouverne réellement en a décidé autrement..

Il est difficile d’admettre cet état de fait, aussi bien dans nos pays développés que dans le reste du monde ; celui-ci court après nous pour rattraper notre niveau de vie. Comment pouvons-nous être dans une situation d’abondance et être incapables de subvenir aux besoins de tous les êtres humains ? La raison est simple, la théorie classique du capitalisme a été dévoyée par les capitalistes eux-mêmes.

Jusqu’alors, les  hommes ont vécu dans un univers avec des contraintes de ressources naturelles et de temps. La société de consommation est basée quant à elle sur l’émancipation consumériste et l’individualisme, alors que les sociétés traditionnelles étaient basées sur le Sacré et le lien social. Pour les économistes classiques, nous vivons une phase intermédiaire, l’économie capitaliste a été créée pour gérer cette phase de transition afin d’arriver à une autre société. Pour Adam Smith, l’économie c’était d’organiser l’abondance pour aller vers une « république philosophique ». Karl Marx, dans une autre approche, voit également l’économie comme un temps pour sortir de la rareté et entrer dans une société de la liberté. L’un et l’autre n’avaient pas imaginé que cette liberté proviendrait d’une révolution technologique et non d’une libéralisation des marchés pour le premier et d’une émancipation des Hommes pour le second. Jamais un système économique n’a eu autant d’importance dans l’organisation d’une société. Dans le système capitaliste tel qu’il a été imaginé, la finalité de l’économie était donc de procurer l’abondance et non pas de gérer la pénurie en organisant la rareté. Or, le mécanisme de la valeur fait que plus une valeur est rare plus elle est synonyme de richesse. En définitive, l’économie capitaliste n’aime pas l’abondance car elle entraîne un déséquilibre entre l’offre et la demande qui empêche de fixer un prix et elle crée donc l’instabilité. C’est cette notion de prix qui justifie les pénuries et le rationnement. En ne tenant pas compte de « la grande économie générale », comme l’a dit Georges Bataille, mais plutôt de « la petite économie régionale » nous organisons plus ou moins bien la pénurie, et par conséquent la rareté et la concurrence au profit des capitalistes (tous les acteurs de la transaction) contre le bien-être des consommateurs-citoyens.

La théorie capitaliste nous promet une certaine abondance et nous fait vivre dans une certaine rareté. Nous avons succombé à notre besoin d’avoir toujours davantage sur notre désir d’être bien avec nous-même. La société de consommation qui découle de cette théorie nous incite à une accumulation sans fin, organise la rareté et la nécessité de faire partie de ceux qui possèdent pour donner le sentiment d’exister. Il existe un paradoxe entre le capitalisme théorique et la réalité économique imposée par ceux qui sont chargés de protéger les profits de la minorité. Et, pourtant Jeremy Rifkin dans son dernier ouvrage nous explique que cette réalité économique va être rattrapée par la théorie grâce à la performance technologique de l’économie : « Un système économique organisé autour de la pénurie et du profit peut-il conduire à une économie de biens et de services quasi gratuits et d’abondance ? L’idée est si paradoxale, avouons-le, qu’elle est difficile à admettre. Mais c’est exactement ce qui se passe. » (« La nouvelle société du coût marginal zéro » p.457)

En attendant nous sommes dans une guerre économique sans cause économique mais avec une folle dérivation des richesses. Le dernier livre de Thomas Piketty (« Le capitalisme au XXème siècle ») apporte des éléments statistiques incontournables sur l’enrichissement d’une minorité qui pèse sur cette incapacité à réformer. Trop d’intérêts financiers sont en jeu. Des études ont démontré que les crises économiques ont toujours eu lieu au moment où les revenus des plus riches ont explosé. Le XXème siècle avait permis de réduire les écarts, le XXIème est en train de revenir à une situation identique à celle de la Belle Epoque de la fin du XIXème.

On apprend à l’Homme à être économe pour jouir de la vie et transmettre. Il vit sans temps mort dans cette société néo-capitaliste : travailler, consommer, jouer, chater, tout est désormais possible à n’importe quel moment de la journée comme de la nuit. Le silence, l’ennui ne font plus partie de son environnement quotidien. Sans compter que chaque relation sociale est monétisée, tout a une valeur convertissable. Il a revu son mode vie pour « bénéficier » au mieux de tout ce qui lui est vendu. Et maintenant que va t-il se passer ? L’Homme a été obsédé par la rareté pendant des siècles, la technologie va le libérer de cette angoisse carcérale pour l’entraîner vers la nouvelle obsession de l’abondance. Avec la disparition progressive de la pénurie, et l’affirmation de l’abondance durable, sans que le capitalisme et ses dirigeants l’aient souhaité, sous quelle forme sociétale allons-nous pouvoir gérer cette nouvelle réalité ?

C’est donc vers un changement de monde et par conséquent d’organisation économique et sociale que nous devons aller : plus de plein emploi comme objectif collectif, fin du salariat en tant que statut dominant et intégrateur, épanouissement individuel en dehors de l’emploi et du revenu primaire, une nature de nouveau respectée. Le nouveau monde va devoir vivre sans croissance et faire exister l’individu dans et hors de l’emploi salarié. Une ambition politique ? Non, une nécessité de survie pour l’espèce humaine.

 

« - Bon appétit, messieurs !

Ô ministres intègres !

Conseillers vertueux ! Voilà votre façon

De servir, serviteurs qui pillez la maison !

Donc vous n’avez pas honte et vous choisissez l’heure,

L’heure sombre où l’Espagne agonisante pleure !

Donc vous n’avez ici pas d’autres intérêts

Que remplir votre poche et vous enfuir après ! »

Victor Hugo (« Ruy Blas »)

 

 

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