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Billet de blog 27 avr. 2017

Aux donneur.se.s de leçons, à mes ami.e.s : je revendique le vote de la colère

Avec 650 000 voix de plus, la France Insoumise aurait été au second tour et aurait privé le Front national du succès électoral attendu. Il y a là un évènement historique. Mais ce résultat marque aussi la nécessité de poser encore la question du fameux vote « utile » ou « barrage » qui s'est imposé dans cette campagne dès le premier tour. Et de penser à demain…

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650 000 voix. C’est ce qu’il a manqué à la France Insoumise pour passer au second tour et laisser entrevoir l’espoir que nos institutions changent. 650 000 voix, sur 47 millions d’électeurs.trices. N’y avait-il pas, sur les plus de 8 millions de personnes qui ont choisi Emmanuel Macron, 650 000 personnes dont le vote ne traduisait qu’une peur du Front national, un vote « utile » ? N’y avait-il pas 650 000 personnes qui auraient pu voter pour Jean-Luc Mélenchon par conviction, évitant ainsi que Marine Le Pen se qualifie pour le second tour ? N’était-il pas là, le véritable vote « barrage » au FN que tout le monde est si prompt aujourd’hui à appeler de ses vœux pour sauver la démocratie et la République ?

Cela fait déjà 30 ans que cette démocratie libérale et cette République moribonde ne tiennent que par le chiffon brun du FN que médias, expert.e.s, « grand.e.s témoins de la vie politique, économique et sociale », hommes et femmes politiques agitent à chaque élection. Qui veut encore défendre cette démocratie où faire œuvre de bon.ne citoyen.ne se résume désormais à donner systématiquement un blanc-seing à celles et ceux qui incarnent les mêmes politiques libérales (aujourd’hui un ancien banquier désireux de « fluidifier » la société ; et demain ?) pour empêcher celle qu’ils et elles contribuent jour après jour à renforcer de « passer » ?

Car que se « passe »-t-il pendant que le FN grandit dans l’ombre des regards pudiques ? Pendant que nos oligarques démocrates entonnent cet éternel refrain devenu un classique dans l’art d’endormir les français.es ? Peut-on sans sourciller, à chaque élection, demander à nos « compatriotes » de s’unir face à un même ennemi, quand, au quotidien, on n’a que faire de rassembler les citoyen.ne.s ; quand on divise, quand on stigmatise, quand on pointe du doigt, quand on oppose des « nous » travailleurs, blancs, honnêtes, fatigués, à des « eux » assistés, musulmans, fainéants ou voleurs ? Quelle est belle cette France « unie » face au danger du Front national qui n’existe que les soirs d’élections ! Cette France « unie » qui oublie les électeurs.trices du Front national et tous.tes les exclu.e.s du lendemain matin. Qui se soucie d’eux.elles ? On crie au racisme du FN ? Mais ce sont celles et ceux-là même qui allaient voter la déchéance de nationalité hier qui donnent aujourd’hui des leçons ! Pendant ce temps, qui dénonce l’urgence sociale, économique, sanitaire, écologique et morale d’une partie toujours plus grande de la population ? À quoi bon devoir choisir entre le racisme du FN et le racisme social des politiques libérales, quand on sait que le second ne fait que renforcer le premier ?

Je suis pourtant – que le doute soit bien levé – la première à pleurer devant la teinte bleue marine, pour ne pas dire brunâtre, dont se colorent les communes de tant de départements… Oui je pleure, pour de vrai, avec de vraies larmes. La responsabilité de notre classe politique est écrasante. Celle-là même qu’on nous demande une fois encore aujourd’hui d’aller bénir de notre vote pour nous sauver d’un FN qui n’a jamais été aussi haut. Il est criant que notre démocratie et nos institutions ont du plomb dans l’aile. Ce fameux vote « utile »… à qui est-il véritablement « utile » ? Ce vote, c’est celui que nous demandent toujours les mêmes du PS, de la droite et de ce qu’il y a entre (ou autour). Ce vote à la faveur du FN est un vote en leur faveur. Et la vraie et triste question est là : à quoi servira donc le vote « utile », « barrage », « stratège » ou je ne sais lequel encore quand le Front national se qualifiera avec plus de 40% des voix pour le second tour ? Car d’élection en élection, il ne cesse de progresser. C’est cette dynamique mortifère que l’on cache par ce vote « utile ». Tôt ou tard, elle finira par nous exploser à la figure. Vers qui se tournera-t-on à ce moment-là, si l’on ne parvient pas à laisser sa chance à un programme tel que celui d’une France Insoumise dès le premier tour ?

Mais les dés sont jetés et le premier tour a eu lieu. C’est maintenant cette terrible question qui nous taraude : faut-il donner sa voix à Emmanuel Macron pour empêcher Marine Le Pen de gagner ? L’histoire se répète. C’en est écœurant : 2002, 2017 (aurait-on d’ailleurs oublié les dernières élections régionales ?). Chaque élection, cette même rengaine ? Pour moi, comme pour beaucoup de mes ami.e.s insoumis.es, la première réaction est épidermique, c’est celle de l’insoumission : mieux vaut s’abstenir que de cautionner un tel candidat et un tel programme. Tout de suite, nous voilà assailli.e.s par celles et ceux qui s’empressent de critiquer notre indécision et la « non-consigne » de vote de Jean-Luc Mélenchon pour le second tour. Par cette attitude, ils et elles s’en prennent au fond à notre capacité à nous indigner, à critiquer, à penser, à créer, et à refuser choisir entre le pire et le moins pire. Ils et elles s’en prennent d’ailleurs aussi au respect de JLM pour celles et ceux qui ont porté sa campagne, pour ses électrices et électeurs dont – faut-il le rappeler ? –, il n’a pas la propriété des suffrages ni des points de vue. Que toutes celles et tous ceux qui se font aujourd’hui les porte-parole de cette démocratie s’abstiennent, je vous en prie, de leçons sur la nécessité et la vertu d’un vote républicain face au FN. Laissez-nous avaler nos larmes amères et digérer notre colère face au choix nauséabond qu’on nous impose. Cette campagne a fait naître tellement d’espoirs. Elle fut si forte et si enthousiasmante. Nous sauter à la gorge, nous faire la morale et nous insulter ne sert à rien sauf à renforcer notre dégoût pour ces deux candidat.e.s qui se vantent fièrement d’incarner le renouveau. Ce renouveau qui, pour l’un, masque à peine la continuité qu’il représente, ou celui, pour l’autre, dont on ne sait que trop bien le chaos auquel il mène.

Mais au fil des discussions et des débats qui s’enchaînent avec d’autres insoumis.es, en toute bienveillance depuis quatre jours, beaucoup d’entre nous prennent du recul, vacillent, hésitent. C’est mon cas. Mon sentiment change ; peut-être faut-il que j’y aille. Peut-être faut-il que j’aille voter. Je me le répète : le fascisme arrive au pouvoir par les urnes et rien n'est aujourd'hui prêt pour le combattre. Pourrai-je dignement me tenir face à la grand-mère déportée de mon ami et lui expliquer que j’aurai préféré refuser de voter pour le candidat pouvant éviter au Front national de l’emporter ?

Cher.e.s dirigeant.e.s, vous aurez mon vote. Vous aurez mon vote mais vous aurez aussi ma colère. Je vote une dernière fois dans cette configuration. La dernière, je me le promets ; dans 5 ans, il ne faudra plus compter sur moi pour « faire barrage ». 2017 n’est pas 2002. 15 ans se sont écoulés. Aucune leçon n’a été tirée, trop occupé.e.s que vous étiez à détricoter nos acquis sociaux, politiques et moraux. Qu’irai-je alors sauver quand tout ne sera que poussière et qu’aucun vote « utile » ne pourra plus barrer la route au Front national ?

D'ici là, c’est tolérance zéro : ami.e.s, ne laissons rien passer. Profitons de ces 5 ans pour faire grandir cette France insoumise, l’étendre, la structurer encore, faire d’elle une force d’opposition incontournable qui mettra à terre cette Vème République et ses institutions périmées. Le combat à livrer est terrible parce que le sens commun qui s’est imposé un peu partout en France est dégueulasse. Il transporte avec lui tant de haines, de peurs, d’ignorances et de mensonges qu’il faudra des années et des années pour le repousser… Tout est à déconstruire. Un avenir en commun est à reconstruire. Alors profitons de ces 5 ans. Nous avons 5 ans pour organiser et faire vivre notre opposition à ces politiques libérales et à l’hypothèse toujours plus grande d’un Front national un jour ou l’autre au pouvoir. Ne perdons pas de temps ; rassemblons-nous, respectons-nous. Quoi que chacun vote ou ne pas vote pas.

Mon vote Macron (Dieu que j’ai mal, d'aligner ces trois mots… !), n’est pas un vote d’abdication ou de démission. C’est le vote de l’adversaire que je préfère affronter à ce jour. C’est le vote d’une colère qui ne restera pas sourde dans l’urne.

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