Indonésie : l’ascension d’une hostilité anti-LGBT. 1/2

Au cours de ces dernières années, les personnes LGBT furent enclins à d’importantes violations de leurs droits, en Indonésie.

Au cours de ces dernières années, les personnes LGBT furent enclins à d’importantes violations de leurs droits, en Indonésie.

Hendri Yulius est un journaliste et auteur indonésien. À travers son ouvrage Coming-out, il tente d’analyser les postures anti-LGBT mais surtout de comprendre les effets du coming-out, promu par les nouvelles figures du militantisme homosexuel en Indonésie. Entretien.

Fasséry Kamissoko: Quelles sont les raisons de votre engagement dans la lutte contre les discriminations LGBT ?

Hendri Yulius: Pour débuter, je ne suis pas un activiste. Néanmoins, mon intérêt pour la lecture, l'écriture et la recherche sur les questions de genre et de sexualité m'a amené à écrire sur la politique sexuelle en Indonésie. Honnêtement, je ne sais pas quand j'ai commencé à travailler sur ces questions. Tout ce dont je me souviens, c'est que j'étais attiré par les études de sexualité lorsque j'étais au lycée à cause des livres de philosophie que j'ai rencontrés et lus pendant cette période.

Fasséry Kamissoko: Qu'est-ce qui vous a décidé à avancer un ouvrage sur les problématiques LGBT ?

Hendri Yulius: En 2014, j'ai terminé ma maîtrise en politique publique à l'Université nationale de Singapour et il se trouve que j'ai étudié non seulement les politiques publiques, mais aussi l'histoire de la sexualité et le cinéma dans d'autres facultés. Conscient du manque de littérature / livre populaire sur les questions de sexualité pour les non-spécialistes, j'ai pensé que l'écriture de Coming Out était nécessairement cruciale. Et aussi, je pensais briser le "silence" dans l'industrie de l'édition en Indonésie, qui jusqu'à présent reste réticente ou effrayée par la publication d’essais queer.

Fasséry Kamissoko: Le coming-out est-il important en Indonésie ?

Hendri Yulius: Pour certains militants, se présenter comme homosexuel peut être une tentative politique de démanteler l'hétéronormativité et montrer que nous existons. Mais d'un autre côté, je dois dire que le Coming Out n'est pas nécessaire pour tous les Indonésiens queer, qui sont toujours aux prises avec leur propre identité, les pressions familiales et les pressions sociétales. Une chose importante à reconnaître ici est le fait que la sexualité n'est souvent pas comprise comme un aspect essentiel de l'identité par de nombreux Indonésiens queer. Beaucoup naviguent stratégiquement et dynamiquement dans leur sexualité - ils voient leur sexualité comme une affaire privée. Et je pense que nous devrions comprendre ce point de vue. Ils ne sont pas opprimés. cela indique de multiples façons d'être homosexuel en Indonésie, ce qui ne cadre pas toujours avec le récit occidentalisé de Coming Out.

Fasséry Kamissoko: Quelles sont les conditions de vie des personnes LGBT en Indonésie?

Hendri Yulius: Ça dépend. C'est l'inconvénient du terme abstrait "LGBT". Au sein des groupes LGBT, différents membres, d’identités différentes, ont des objectifs, des préoccupations et des besoins politiques différents. Ces différences sont également influencées de manière significative par d’autres identités et aspects, tels que l’appartenance ethnique, la classe sociale, la religion et même le lieu géographique. Par exemple, la vie et la vulnérabilité des Waria (femmes transgenres) pauvres en Indonésie sont très différentes de celles des hommes homosexuels de la classe moyenne supérieure.

Fasséry Kamissoko: Quelles sont les causes de la répression LGBT en Indonésie ?

Hendri Yulius: Il existe plusieurs facteurs, mais néanmoins interconnectés. Depuis la transition de l'Indonésie vers la démocratie, les groupes conservateurs religieux ont acquis plus de pouvoir politique en public. Ils « exploitent » souvent les questions de sexualité pour amplifier la panique morale et justifier leur rôle de « gardien » de la nation face à l'influence de la corruption occidentale. D'autre part, à mesure que les questions liées aux LGBT et/ou à l'orientation sexuelle et à l'identité de genre occupent une place prépondérante dans la communauté internationale des droits humains, davantage de soutien de la part d'organisations humanitaires et pour les droits humains a été accordé aux organisations LGBT en Indonésie, ce qui rend le mouvement plus visible. Dans le même temps, la progression du mariage entre conjoints de même sexe dans de nombreux pays a également contribué à accroître l’importance des questions LGBT dans le domaine public. Dans cet enchevêtrement de forces locales et globales, les conservateurs religieux «exploitent» habilement les questions LGBT pour consolider leur pouvoir politique et récolter le soutien du public.

Fasséry Kamissoko: L’État a-t ’il une responsabilité face aux persécutions ?

Hendri Yulius: Oui, je dois dire pour le moment que les attitudes des États vis-à-vis des questions LGBT sont encore ambivalentes, principalement caractérisées par la différence des positions et opinions politiques adoptées par les acteurs politiques. Cela révèle le fait que l’État n’est pas monolithique sur cette question.

Fasséry Kamissoko: L'échec du gouvernement à mettre un terme aux raids arbitraires et illégaux de la police et des militants islamistes lors de réunions privées de personnes LGBT favorise-t-il ces persécutions ?

Hendri Yulius: En effet, le gouvernement doit intervenir et protéger les minorités. Mais comme je l’ai déjà dit, le gouvernement, dans une certaine mesure, est aussi très ambivalent et vague dans son traitement de cette question.

Fasséry Kamissoko: Quelles sont les conséquences sanitaires et sociales du harcèlement de la communauté LGBT en Indonésie?

Hendri Yulius: Les attitudes et discours anti-LGBT ont créé de nouvelles significations du terme LGBT. LGBT peut signifier quelque chose de négatif maintenant, de la créature sexuellement insatiable, à la pédophilie, l’anormalité, etc. Cela exacerbe en effet la stigmatisation sociale et les préjugés contre les LGBT. De plus, le rapport de Human Rights Watch, Scared in Public et Now No Privacy, illustre bien l'impact des attitudes anti-LGBT.

Fasséry Kamissoko: Dans ce même rapport intitulé 'Effrayés en public et maintenant sans vie privée' ': les droits humains et la santé publique de la panique morale anti-LGBT en Indonésie, Kyle Knight, chercheur sur les droits LGBT à Human Rights Watch et auteur du rapport note également que "le fait que le gouvernement indonésien s'abstienne de calmer ce mouvement de panique morale anti-LGBT a des conséquences désastreuses en termes de santé publique". Êtes-vous d'accord avec lui que "le gouvernement indonésien devrait reconnaître que les abus à l’encontre des personnes LGBT portent gravement atteinte à la réponse du pays au VIH ''?

Hendri Yulius: Oui, je suis d'accord. Je pense que le rapport a bien résumé ces points.

Fasséry Kamissoko: Les femmes transgenres ont-elles été doublement réprimées par leur statut de femmes, victimes du patriarcat et de leur identité de genre ?

Hendri Yulius: Oui, je pense qu'il doit y avoir une relation entre ces aspects.

Fasséry Kamissoko: Faut-il associer le féminisme et l'activisme LGBT au parti pris de l'égalité en Indonésie?

Hendri Yulius: En Indonésie, dans une certaine mesure, le féminisme a toujours été soutenu par le mouvement queer. À bien des égards, de nombreux groupes féministes ont également commencé à considérer et à adopter le terme SOGIE (orientation sexuelle et identité / expression de genre) pour souligner que l'hétérosexualité n'est pas la seule norme. Ils reconnaissent également que les femmes transgenres font partie du mouvement féministe, dans une certaine mesure.

Fasséry Kamissoko: Depuis plusieurs mois, de nombreux gouvernements occidentaux (France, Italie, USA ...) durcissent leur politique migratoire. Quelles conséquences cela peut-il avoir pour les demandeurs d'asile ou les réfugiés LGBT ?

Hendri Yulius: C'est pourquoi je pense que le mouvement queer devrait aller au-delà du mariage entre personnes de même sexe. Le mariage homosexuel n'est pas la fin du mouvement. Cela ne signifie pas notre victoire finale. Nous avons maintenant des réfugiés queer qui ont aussi besoin de notre soutien. Je pense que le mouvement queer devrait apporter son énergie aux problèmes intersectionnels - dans ce cas, les problèmes des réfugiés se situent à l'intersection entre les questions de genre / sexualité, de 'race', nationalité et aussi de migration.


Fasséry Kamissoko. 

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