Dédé Oetomo, l’incontournable pionnier du militantisme LGBT en Indonésie. 2/2

Depuis une trentaine d’années, Dédé Oetomo, militant associatif se bat pour une reconnaissance pérenne des droits LGBT en Indonésie. Entretien.

Depuis une trentaine d’années, Dédé Oetomo, militant associatif se bat pour une reconnaissance pérenne des droits LGBT en Indonésie. Entretien.

Fasséry Kamissoko:
Depuis quand êtes-vous impliqué dans la défense des droits des minorités sexuelles et transidentitaires en Indonésie ?

Dédé Oetomo: Je suis né dans une famille d'origine chinoise à Pasuruan, dans l'est de Java, il y a 64 ans. Avant la puberté, je savais que j'aimais d'autres garçons ou hommes, mais je ne savais pas ce que c'était. Plus tard, j'ai pris conscience de mon homosexualité et j'étais inquiet d'être différent des autres garçons. Mais en lisant sur la sexualité en tant qu'étudiant d'anglais dans ma vingtaine, j'ai réalisé que je n’avais pas de problème particulier. À peu près au même moment, j'ai obtenu une bourse pour étudier en doctorat à l'Université Cornell aux États-Unis. Là, j'ai finalement rejoint une organisation gay sur le campus (Gay People at Cornell) au début des années 1980. Je pensais qu'il n'était pas juste que les homosexuels ne puissent pas être aussi représentés que les hétérosexuels, alors j'ai commencé à écrire dans les médias indonésiens. J'ai aussi appris à m'organiser avec un ancien étudiant gay, Robert Roth, avocat à New York. C'est donc avec quelques amis que j'ai créé Lambda Indonesia en 1982, suivie de GAYA NUSANTARA, mon organisation actuelle, que nous avons créée en 1987.

Fasséry Kamissoko: Quelle est l’actuelle condition de vie des personnes LGBT en Indonésie ?

Dédé Oetomo: Le premier défi auquel les personnes LGBT sont confrontées vient de la famille. Beaucoup ne peuvent pas être honnêtes avec leur famille, ce qui cause de la détresse. Certains décident de quitter leur famille, intentionnellement ou parce qu'ils en sont chassés. Cela est particulièrement vrai chez les femmes trans. La pression pour se marier et former un foyer est très forte. Beaucoup de personnes LGBT sont forcées d'entrer donc dans un mariage hétérosexuel, ce qui entraîne des problèmes conjugaux. La culture et la religion sont souvent les seules références des familles, et des personnes LGBT elles-mêmes. Au cours des 20 dernières années, les déclarations négatives sur l'homosexualité et la différence des sexes sont devenues de plus en plus fréquentes. Alors que les rapports homosexuels entre adultes consentants ne sont pas un crime (sauf dans certaines provinces, districts et villes), la police a utilisé dernièrement différentes lois, comme la loi sur la pornographie, pour harceler les personnes LGBT puisqu’il n'y a pas de véritable protection des droits de l'homme... 

Fasséry Kamissoko: Quels sont les fondements de ces persécutions ?

Dédé Oetomo: La plupart du temps, c'est l'ignorance sur les questions de genre et de sexualité. Il y a aussi une forte hétéronormativité d'une culture centrée sur la famille, soutenue par la religion, dans le cas du christianisme et de l'islam. Plus récemment, la cause LGBT a été politisée pour créer une panique morale qui est perçue comme avantageuse par les politiciens conservateurs, en opposition au gouvernement actuel.

Fasséry Kamissoko: Quel est le rôle de l'Etat ? Quid des fondamentalistes religieux ?

Dédé Oetomo: L'Etat ignore les personnes et les problèmes LGBT. Il n'offre aucune protection lorsque des personnes LGBT sont attaquées ou harcelées. Les institutions d'État sont ouvertement discriminatoires et violentes envers les femmes trans. Il n'y a jamais eu de séparation entre la religion et l'Etat, et plus récemment la religion s'est peu à peu infiltrée au sein de l'État.

Fasséry Kamissoko: Le 23 mai 2017, à Aceh, deux hommes ont été condamnés à 85 coups de canne en public pour avoir eu des rapports sexuels avec des hommes. Ces tortures et humiliations publiques sont-elles habituelles ?

Dédé Oetomo: Ce qui devrait inquiéter le plus, c'est que le gouvernement d'Aceh a condamné à la bastonnade d'autres personnes pour pratiques de fornication, jeu et boisson. Les deux hommes ont été les premiers à recevoir cette punition. Récemment, trois hommes et une femme trans ont été arrêtés sous la même accusation et risquent d'être punis de la même manière. Dans d'autres provinces de l'Indonésie, une telle punition n'existe pas.

Fasséry Kamissoko: En janvier 2017, le ministère indonésien des Communications a demandé à Google de supprimer 73 applications LGBT, y compris les services de rencontres, du Play Store de Google, et a appelé le public à éviter d'utiliser des applications ne correspondant pas aux normes sociales et culturelles du pays. Ces mesures marque-t-elles la banalisation de la répression ?

Dédé Oetomo: Je ne suis pas sûr que ce soit une banalisation de la répression. Peut-être que le gouvernement devient totalitaire, voulant contrôler tous les aspects de la vie. Pour autant que je sache, le blocage n'est pas universel. Certains fournisseurs d'accès Internet ne le font pas, et beaucoup de gens utilisent un VPN pour contourner ce problème.

Fasséry Kamissoko: Quelles peuvent être les conséquences directes des discours publics négatifs à l’encontre des minorités LGBT en Indonésie ?

Dédé Oetomo: Au minimum, cela a causé de la détresse et de l'inquiétude parmi les membres de la communautés LGBT. Certaines personnes plus jeunes ont prévu de déménager dans une zone plus sûre, parfois à l'étranger et certaines victimes de raids sur des soirées sexuelles et des saunas gays ont fini en prison.

Fasséry Kamissoko: Qu'en est-il de la situation des femmes transgenres ? Seraient-elles plus exposées que les hommes homosexuels ?

Dédé Oetomo: Certainement. Le harcèlement et la violence contre elles ont déjà commencé il y a longtemps, mais ont augmenté plus récemment.

Fasséry Kamissoko: Fin janvier 2017, la police d'Aceh a arrêté des femmes transgenres, leur a coupé les cheveux de force et les a forcées à mettre des vêtements d’homme. Cela aurait-il été favorisé par le débat autour du nouveau code pénal ?

Dédé Oetomo: Il y a eu une panique morale générale concernant le problème des personnes LGBT au cours des trois dernières années. Je ne suis pas sûr que l'incident d'Aceh ait été influencé par le débat sur le nouveau code pénal.

Fasséry Kamissoko: Quelle est votre vision du nouveau code pénal ? Sa possible entrée en vigueur vous inquiète-t-elle ?

Dédé Oetomo: Le nouveau code pénal pose beaucoup de problèmes, mais les médias et les politiciens semblent se focaliser sur les articles de morale sexuelle. C'est devenu un match de football politique pour les politiciens. Le dernier texte ne semble pas mentionner spécifiquement les rapports homosexuels, donc je ne suis pas si inquiet. À noter qu’il y a déjà du harcèlement et une violation de la vie privée par les membres de la communauté et la police, de sorte que la loi n'a presque pas d'importance dans la vie quotidienne.

Fasséry Kamissoko: Quel est le point de vue de la société indonésienne sur les personnes LGBT?

Dédé Oetomo: Dans la vie de tous les jours, la plupart des gens tolèrent les personnes LGBT, tant qu'elles ne sont pas dans leur propre famille. Si vous posez des questions aux gens sur les personnes LGBT, beaucoup diront qu'ils ne peuvent pas accepter leur comportement parce qu'il est déviant et pécheur.

Fasséry Kamissoko: Le président a-t-il manqué à sa promesse de promouvoir les droits des personnes LGBT?

Dédé Oetomo: Je pense qu'il ne considère pas les droits LGBT comme importants. Il y a des raisons de croire qu'au niveau personnel il est d'accord avec les personnes LGBT, mais comme sur beaucoup d'autres questions de droits humains, il ne les comprend pas, ou il ne veut pas prendre le risque d'irriter son opposition. L'élection présidentielle a lieu l'année prochaine et il ne veut pas perdre de voix.

Fasséry Kamissoko: Pouvons-nous concilier le féminisme et les droits des minorités LGBT en Indonésie ?

Dédé Oetomo: De manière générale, les féministes sont des alliés dévoués des minorités LGBT. Nous nous associons également à d'autres minorités : ethniques, religieuses, personnes handicapées et autres groupes.

Fasséry Kamissoko: Que recommandez-vous pour faire évoluer les mentalités ?

Dédé Oetomo: La pression internationale fonctionne, tout comme la pression nationale exercée par la société civile. L'Indonésie est très connectée à Internet, alors la rumeur sur Internet s'est avérée efficace. À long terme, l'éducation doit être menée pour changer les attitudes des gens. C'est difficile à travers les canaux formels, il faut donc le faire comme une guérilla.

Fasséry Kamissoko

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