Frank Mugisha, l’inlassable muse de l’activisme homosexuel en Ouganda. Entretien. 2/2

Né sur les pourtours de la capitale ougandaise, Frank Mugisha est un activiste des droits des homosexuels et des femmes. Entretien.

Né sur les pourtours de la capitale ougandaise, Frank Mugisha est un activiste des droits des homosexuels et des femmes. Élevé au sein d’une famille strictement catholique, il fait son coming-out à l'âge de 14 ans. Bien que sa ''sortie du placard'' l'ait séparé de certains proches, plusieurs amis et membres de sa famille ont continué à le soutenir. Dans un article d'opinion publié dans le NYT en 2011, Mugisha a déclaré : « Dès que je fus assez âgé pour avoir des sentiments romantiques, je sus que j'étais gay, mais nous n'étions pas supposés parler de telles choses » tant les risques d’admonestation, d’incarcération, de racket, de passages à tabac et d’homicides s’avèrent conséquents.

Au cours de ses études universitaires, Frank Mugisha crée en 2004, Icebreakers Uganda, une organisation fondée sous la forme d'un réseau de soutien aux personnes LGBT ayant effectuées leur coming-out auprès de leurs proches : familles et amis. L’organisme offre des services de conseil et de prévention du suicide à ceux qui ont le courage d'être ouvertement homosexuels dans un pays où la loi et l'opinion publique considèrent cette identité sexuelle comme criminelle. Depuis lors, il a redoublé d'efforts en prenant la direction de Sexual Minorities Uganda (SMUG), une organisation qui regroupe dix-huit groupements associatifs, dont son organisme est le seul centre de santé pour personnes LGBT en Ouganda.

Outre ses démarches et activités tenaces promouvant l’égalité des droits pour les minorités sexuelles et genrées en Ouganda, Mugisha joint à la cohorte du SMUG mènent des batailles juridiques et idéologiques contre le Parlement ougandais. Il a également plaidé en faveur des poursuites judiciaires engagées contre Scott Lively devant un tribunal de district américain pour limiter l’expansion de la rhétorique discriminatoire et anti-gay dans la société ougandaise.

Depuis sa prise de fonction au SMUG, le Dr. Mugisha a conduit un mouvement populaire pour sauver des milliers de LBGT ougandais, comme lui-même, de la persécution, de l'incarcération et de la mort. Son arrestation illégale et violente lors de la marche ougandaise des fiertés en 2016 jointe aux supplices endurés en prison demeurent quelques exemples probants de l’acerbe climat d’intolérance…

Pour ses actions vaillamment indomptables, il fut auréolé par des dizaines de structures et d’institutions internationales, dont spécialement le prix Rafto 2011, le prix Robert F. Kennedy pour les droits de l'homme 2011, reconnu par le secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki-Moon, et les anciens secrétaires d'État américains Hillary Clinton et John Kerry. En 2012, il reçut le James Earl Hardy Legendary Award ainsi que le Prix international du film sur les droits humains d'Amnesty International, Human Rights Film Network et Cinema for Peace en 2013, à leurs tours complétés en 2014 par le prix Jolt Humanitarian de la Riverdale Country School de New York, où son nom s’inscrit sur un mur du renommé bâtiment et une nomination pour le Prix Nobel de la Paix. 

En 2012, le magazine britannique Independent nomma Mugisha sur la « liste rose » des personnalités internationales les plus influentes, aux côtés du PDG d’Apple, Tim Cook, du rappeur Frank Ocean et du journaliste Anderson Copper officiant sur la chaine américaine, CNN. En 2016, il fut distingué dans le classement des 50 meilleurs leaders mondiaux, établit par le magazine Fortune. Entretien.

Fasséry Kamissoko: Qu'est-ce qui vous a décidé à vous engager dans la défense des droits LGBT ?

Frank Mugisha: Je n’ai pas spontanément décidé de m’engager dans l’activisme LGBT, ce fut un processus graduel. J'ai commencé à dénoncer toute forme d'injustice envers les LGBT ougandais et finalement, je suis devenu de plus en plus agissant.

Fasséry Kamissoko: Qu'est-ce que le SMUG ? Dans quelle optique l’organisation fut créée ?

Frank Mugisha: SMUG est l’acronyme de Sexual Minorities Uganda - une organisation qui se bat pour les droits des LGBT et l’égalité en Ouganda. Notre plus grande réalisation a été de créer de la visibilité pour la communauté LGBT et de plaider jusqu’à obtenir la création d’espaces sûrs pour les personnes LGBT en Ouganda. Nous avons également pu influencer les réformes politiques et lutter contre la discrimination des personnes LGBT. Nous avons eu gain de cause en contentieux, en défiant des journaux homophobes et en combattant avec succès la loi anti-homosexuelle.

Fasséry Kamissoko: Que pensez-vous de la politique actuelle du gouvernement ougandais à l’encontre des personnes LGBT ?

Frank Mugisha: Le gouvernement ougandais est extrêmement conservateur à l'égard des droits des LGBT et s'efforcera constamment de criminaliser davantage l'homosexualité.

Fasséry Kamissoko: Depuis plusieurs  années, de nombreux militants, y compris votre collègue Kasha Nabagasera dénoncent ouvertement la répression sévère de l’homosexualité. Croyez-vous que ces actions publiques ont eu un impact sur la société civile ougandaise et les législations ? 

Frank Mugisha: Oui, nos campagnes actives et vocales aident à la visibilité et à donner un visage à la communauté LGBT en Ouganda. La majorité des Ougandais pensent que le fait d'être LGBT est occidental ou appris, alors le fait que des Ougandais comme moi-même soient ouvertement gays et s'expriment crée un impact positif.

Fasséry Kamissoko: Les églises américaines évangéliques, sous l’influence de Scott Lively, ont largement infiltré toutes les couches du pays : l’armée, l’économie jusqu’aux sommets du pouvoir. Yoweri et Janet Museveni, le couple présidentiel à la tête du pays depuis 1986, sont des farouches séduits. Comment cela fut-il possible ? 

Frank Mugisha: Les églises sont venues en Ouganda avec un très bonne idée pour lutter contre le VIH et le sida, soutenir les orphelins, fournir de l'eau potable aux villages et, surtout, rétablir la confiance des Ougandais qui venaient de sortir de la guerre. C’était un très bon point de départ pour être accepté et ils ont fait du bon travail, et certains missionnaires font toujours du bon travail mais malheureusement ils ont utilisé ce partenariat pour propager la haine et soutenir des législations anti-gays.

Fasséry Kamissoko: Outre leurs observations discriminatoires à l’encontre des LGBT, l'influence des évangélistes serait-elle néfaste pour la société ougandaise ?

Frank Mugisha: Oui, les points de vue conservateurs des églises ont affecté tant de choses concernant l’éducation sexuelle, la lutte contre le VIH et le sida, et les églises découragent l’usage du préservatif car elles considèrent que cela favorise la promiscuité.

Fasséry Kamissoko: Les partis d’opposition peuvent-ils se révolter contre l’homophobie ?

Frank Mugisha: Cela leur est impossible vu que plusieurs d’entre eux se sont publiquement prononcés contre l’homosexualité.

Fasséry Kamissoko: Croyez-vous que la société ougandaise va évoluer sur cette question ?

Frank Mugisha: Oui, le plus grand pourcentage d’Ougandais sont des jeunes, qui sont moins conservateurs - leur principale préoccupation n’est pas de savoir qui aime qui ou qui sort avec qui… Les jeunes Ougandais ont tant de préoccupations autres que l’orientation sexuelle de quelqu'un. Donc je vois les choses changer.

Fasséry Kamissoko: Quel rôle les médias ougandais devraient-ils jouer pour aider à la conquête de plus de droits ?

Frank Mugisha: Rapporter positivement sur les droits des LGBT et la vie des personnes LGBT.

Fasséry Kamissoko: Que préconisez-vous pour faire évoluer les mentalités ?

Frank Mugisha: Le plus important est de changer l’état d’esprit des Ougandais. Les cœurs et les esprits, pour que nous puissions être acceptés comme les autres.


Fasséry Kamissoko

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.