Brésil, les meurtrissures de la liberté d’expression à l’ère Bolsonaro.

Sur toute l’étendue de la campagne électorale présidentielle, les journalistes et la presse furent l’objet de violentes dissuasions, d'outrages physiques, oraux et virtuels joints à des menaces de mort arbitraire. Le point avec Cristina Zahar, secrétaire exécutive de l'association brésilienne du journalisme d'investigation (ABRAJI), et, Marina Iemini Atoji, directrice générale d'ABRAJI.

Fasséry Kamissoko: Quel regard portez-vous sur ce deuxième tour de l'élection présidentielle brésilienne, notamment depuis l'annonce des sondages indiquant Jair Bolsonaro comme favori du scrutin ?

Marina Iemini Atoji: C'est une rude bataille, surtout en termes de discours. Chaque candidat se présente comme étant à l'extrême opposé de l'autre. Les vues sont tranchées et celles des populations qui ne se sont pas encore décidées sur leur futur choix de vote se retrouvent à naviguer entre ces deux eaux. À l'approche de cette échéance électorale, l'ambiance dans le pays oscille entre fatigue et colère.

Cristina Zahar: Bolsonaro est certes indiqué comme favori et ménage un ferme discours contre les médias mais la presse ne devrait aucunement s’y opposer car cela ne ferait que renforcer ses propos. Il ne s’agit pas non plus de se positionner, sans critiques, en faveur d’un projet autoritaire. La presse doit continûment se situer dans la recherche de la vérité, la défense de certains principes: tels que la liberté, la promotion des droits humains, notamment ceux des minorités.

Fasséry Kamissoko: Outre les accusations de racisme, de misogynie et d'homophobie qui lui sont prêtées. Comment comprendre son ascension aux portes du pouvoir ?

Marina Iemini Atoji: Bolsonaro est vu par beaucoup de gens comme un "outsider" ou un candidat hors système, un candidat du renouveau, en dépit de ses 27 ans de carrière en tant que membre du congrès. La plupart de ses partisans et futurs électeurs justifient leur choix par ces étiquettes. Ils soulignent également leur désir d'une alternance de pouvoir, ne souhaitant plus voir aucun des partis traditionnels, PS ou PSDB, briguer la présidence. L'espoir qu'une approche plus énergique de la sécurité publique résoudra le problème de la violence au Brésil est en outre un motif déterminant de leur parti-pris.

Cristina Zahar: Le Brésil vit aujourd'hui l'éraillement de ses institutions. Bolsonaro fut rusé en jouant le rôle ''d'outsider'' et d’anti-système, même si certains analystes vont dans le sens opposé.

Fasséry Kamissoko: Jair Bolsonaro serait-il l’aspirant au pouvoir d'une élite ou celui d'un peuple dépité par les régimes précédents ?

Marina Iemini Atoji: Les deux. Selon les sondages, l’Elite constitue une tranche importante de ses électeurs, déçue par les régimes précédents (notamment le Parti des travailleurs). Et, comme je l'ai évoquée dans la réponse précédente, il y a des gens qui votent pour lui parce qu'ils sont "fatigués'' d'avoir continûment les mêmes personnes au pouvoir.

Fasséry Kamissoko: En ce deuxième tour des scrutins présidentielles au Brésil, où Jair Bolsonaro est indiqué favori, les agressions à caractères politiques sont en élévation contre les opposants, les minorités sexuelles et genrées, les militants sans terres et les journalistes. Jair Bolsonaro représente-t-il une menace pour les droits acquis par les communautés opprimées ? Y compris celui de la liberté d'expression dont dispose les médias ?

Marina Iemini Atoji: Pour l’instant, le plus grand risque que Bolsonaro représente pour ces groupes est le fait que son discours est pris au sérieux par ses partisans, qui se sentent habilités à traduire ces paroles en actes. En affirmant que les revendications des minorités sont du "victimisme" ou que leur état est dû à un "manque de fessée suffisante » ; en discourant que les médias ou les journalistes traditionnels sont des "gauchistes" et véhiculent des fausses informations, il incite (même involontairement) ses partisans à attaquer ces groupes, à les harceler ou à les contrarier. Il y a moult journalistes, ces jours-ci, qui particularisent une pause dans leurs publications, par peur des représailles, notamment le harcèlement en ligne. D'autres érigent des mesures de sécurité pour faire face au revers presque certain qu'ils rencontreront une fois leurs articles publiés, leurs agressions racontées. C'est déjà un préjudice pour la liberté d'expression.

Cristina Zahar: Le discours qu’entretient Bolsonaro est antidémocratique et en faveur d’un régime dictatorial. Bien que nous ne soyons pas surs de la traduction de ses propos en actes, nous espérons qu'une partie de ces déclarations soit motivée par l’idée de gagner les élections. Abraji perçoit un risque pour la liberté d'expression et la liberté de la presse si Bolsonaro est élu, mais nous nous en tiendrons à notre Constitution et à nos institutions. Si quelque chose de différent venait à se produire, nous y lutterons avec divers organisations et la société civile.

Fasséry Kamissoko: Abraji a justement publié des données alarmantes sur ce sujet ?

Marina Iemini Atoji: Abraji détient une base de données sur les attaques contre les journalistes. Jusqu'à présent, il y a eu 62 outrages verbaux et physiques (coups de poing, crachats…) et 79 cas de harcèlement et menaces virtuels, émanant des deux côtés du conflit.

Cristina Zahar: Nous avons commencé à surveiller les cas de violences physiques et de harcèlement virtuel à l'encontre des journalistes et des personnes officiant dans le domaine de la communication et des médias depuis le début de l'année, convaincus de probables hausses en raison de la période électorale. Jusqu'ici, nous avons chiffré 148 cas de violences physiques et virtuelles. L’harcèlement virtuel est assez inédit au Brésil et se manifeste lorsqu'un journaliste publie un article sur un candidat et que les partisans de ce dernier commencent à harceler le professionnel sur les réseaux sociaux. Parfois, des données personnelles et des photos de famille sont révélées. Pour cela, Abraji a édité un guide de sécurité numérique à l’intention des journalistes, avec des conseils pour sécuriser leurs comptes sur les réseaux sociaux et les moyens juridiques de combattre ces atteintes à leur encontre.

Fasséry Kamissoko: Sachant les déclarations controversées de ses partisans, croyez-vous que les journalistes jouiront toujours de la liberté d'expression dont ils disposent, si jamais Bolsonaro accédait au pouvoir ?

Marina Iemini Atoji: C'est une prédiction difficile à faire. Si la norme observée lors des élections l'emporte, la liberté d'expression dont jouissent les journalistes sera toujours d’actualité, certes, mais elle se verra fréquemment attaquée.

Cristina Zahar: C'est la question à un milliard de dollars. Abraji estime que si Bolsonaro devient le nouveau président, il doit respecter la Constitution et l'équilibre des trois pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire). S’il arrivait que quelque chose de différent se produise, Abraji aux côtés de la société civile et d'autres organisations se battront pour les droits des citoyens, la liberté d'expression, adjointe, à celle de la presse.

Fasséry Kamissoko: Quel regard portez-vous sur les abondantes similitudes (politiques pro-armes, déclarations controversées pendant les campagnes présidentielles, critiques des médias…) qu’établissent de nombreux médias internationaux entre Jair Bolsonaro et le président américain, Donald Trump ?

Marina Iemini Atoji: Compte tenu de ces trois aspects, oui, il est clair qu’il existe des similitudes. Par conséquent, je partage l’avis de M. Elio Gaspari, qui a récemment souligné que Bolsonaro était plus proche du président philippin, Rodrigo Duterte, dont les positions anti-criminalités sont axés sur "l’élimination des voyous".

Cristina Zahar: Les deux accusent les médias d'avoir diffusés de "fausses informations" à leur encontre, lorsque les publications leurs sont défavorables. Il est clair que les autorités publiques peuvent critiquer la presse, mais ces critiques ne doivent pas aller au-delà du stade où cela devient une stratégie pour attaquer et délégitimer le journalisme professionnel et critique.

Fasséry Kamissoko: Quelles seront les luttes futures d'Abraji pour promouvoir la liberté d'expression et contrer l'obscurantisme ? 

Marina Iemini Atoji: Ce sera la même lutte que depuis son existence (16 ans) : établir un état de lieu lorsque la liberté d'expression et l'accès à l'information sont menacés ; appeler les autorités publiques à agir et coopérer à nos côtés, dans des cas spécifiques ; aider les journalistes à améliorer leurs compétences en matière de reportage et de protection.

Cristina Zahar: Comme je l’ai indiquée dans les réponses 4 et 6, cela dépendra des actions de Bolsonaro. Lorsque la liberté d'expression et la liberté de la presse seront en jeu, Abraji ripostera aux côtés d'autres organisations de la société civile.


 Fasséry Kamissoko.

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