STOP AU GÉNOCIDE A HUIT CLOS DES SOMALIS D’ÉTHIOPIE

L’accord de paix avec l’Erythrée cette semaine (un conflit terminé voilà... 18 ans) aura été le parfait alibi du Premier ministre (PM) éthiopien, Abiy Ahmed, pour couvrir le nettoyage ethnique en cours et les crimes contre l'humanité perpétrés par son peuple, les Oromos, largement majoritaires en Ethiopie, à l’endroit de la minorité somalie.

Le 11 juillet 2018, pendant que le monde louait le vernis de pacificateur et la diplomatie au pas de charge du PM - celui-ci fermait ostensiblement les yeux sur le massacre de plus de 80 Somalis survenu le jour même à Moyale et ses environs, dans la zone de Liban, à la frontière éthio-kenyane. Des tueries commises par des miliciens du Front de Libération des Oromos (OLF)... qu’il venait juste de légaliser.    

Aujourd’hui encore, le PM éthiopien garde le silence à la face du monde sur ce Bloody Wednesday: pas la moindre condamnation, ni rencontre avec les représentants somalis, ni déplacement sur le terrain, ni déploiement significatif de forces de l’ordre pour protéger ces populations, et encore moins d’ouverture d’enquête.  

Les images des massacres montrent des corps mutilés et entassés dans des fosses communes, des habitants brûlés vifs dans leurs maisons ou battus à mort à l’extérieur, d’autres chassés de leurs terres, leurs biens et leurs cheptels pillés, et 30.000 déplacés vers le Kenya et la Somalie depuis la mi-juin. 

Ces attaques ne sont pas isolées. Elles se multiplient ces derniers mois, et l’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed. Les observateurs parlent de plus de 300 Somalis tués entre juin et juillet par des milices oromos, appuyées par les forces de sécurité régionales appelées Liyu Police, notamment dans les zones de Liban et de Sitti. Le président de la région Oromo, Lemma Megersa, un cacique du même parti que le PM, est pointé du doigt pour armer ces troupes et être l’un des instigateurs des tueries.

La majorité oromo - tout juste libérée de siècles d’oppression Amhara, puis Tigré - se sentirait donc pousser des ailes avec « son » nouveau PM et se retournerait comme un seul homme contre la minorité somalie, avec qui pourtant elle vivait en bon voisinage, puisque les deux communautés étaient également persécutées par l’ancien régime.   

Massacres des Somalis à Moyale, Ethiopie-11 juillet 2018 © Inconnu Massacres des Somalis à Moyale, Ethiopie-11 juillet 2018 © Inconnu

Comment expliquer dès lors que l’oppressé d'hier devienne si spontanément l’oppresseur? Pourquoi ce revirement d’alliance? 

Difficile de lire cela autrement qu’une volonté de continuité de la part de l’Ethiopie, une sorte de gentlemen’s agreement des gouvernements successifs sur la question somalie depuis 1954, date à laquelle l’occupation de l’Ogaden (l’actuelle Région Somali) offerte par la Grande-Bretagne fut achevée. 

Cela fait en effet 70 ans que l’Ethiopie tente par tous les moyens de « briser l’échine » de la région et du Front national de libération de l’Ogaden (ONLF): en l’affamant, en y multipliant les guerres et les répressions, les assassinats, les violations des droits de l’homme et les crimes en tout genre. Sans que la planète ne bouge le petit doigt.  

Le nouveau PM éthiopien qui a initié des réformes ailleurs dans le pays, et des purges souvent favorables à sa communauté, ne dérogerait donc pas à la règle en perpétuant cette tradition du pire pour administrer la province. En témoignent son silence complice sur ces crimes, mais aussi la série de mesures défavorables aux Somalis - et déjà décriées - qu’il a prises au cours de ses 100 premiers jours au pouvoir: 

- Le maintien en poste du sanguinaire président de région, Abdi Mohamud Omar (Abdi Iley), malgré les vagues de protestations pour demander son départ et le fait qu’il soit fiché criminel de guerre par de nombreuses organisations. Celui-ci est toujours resté l’homme de main d’Addis-Abeba et l’administrateur de la tristement célèbre Jail Ogaden, un haut-lieu de torture et d’extermination silencieuse des Somalis. Cette prison vient d’être fermée à la suite du dernier rapport de Human Rights Watch (ci-dessous), très accablant pour le régime éthiopien. C’est la seule concession pour l’heure d’Abiy Ahmed à la région, mais qui risque de manquer de portée si pas suivie de justice. Il faut aussi noter que le choix même de garder un tortionnaire à la tête de l’entité somalie n’est pas anodin, et relève d’un « traitement spécial », puisqu’ailleurs le PM n’a pas hésité à relever les hauts fonctionnaires et les gradés accusés de méfaits par les administrés.    

- Son refus de consulter et d’écouter les doléances des représentants et les sages somalis, en grande majorité opposés à Abdi Iley, et qui avaient salué son accession au pouvoir. Par ce geste, le PM vient de leur signifier que le vent du changement ne soufflera pas en Région Somali. A eux alors de revoir leurs plans.   

- Enfin et surtout, sa dangereuse décision de relancer unilatéralement, le 28 juin, l’exploitation du pétrole et du gaz dans la région par la société chinoise Poly-GCL, sans en référer, ni chercher d’accord avec les principaux intéressés et propriétaires des ressources naturelles... encore une fois les Somalis. Dans le passé, toutes les tentatives du gouvernement central pour exploiter ces richesses se sont soldées par des échecs. Abiy ne peut ignorer qu’il s’agisse DU nœud gordien du conflit en Ogaden, et la source de l’oppression et de la marginalisation de ce peuple. L’ONLF a prévenu dans un récent communiqué qu’elle  « n’autoriserait pas l’exploitation des ressources naturelles de l’Ogaden sans qu’un accord global et juste ne soit trouvé pour mettre un terme au conflit ».

Dans cette partie du monde, comme partout ailleurs, la stabilisation doit d'abord être politique. Sans volonté de négociation avec tous les peuples qui composent la mosaïque éthiopienne - y compris les Somalis - le vernis d’Abiy pourrait bien vite craquer.

La paix et la justice intérieures ne valent-elles pas la réhabilitation sans conditions de l'un des dictateurs les plus féroces du continent, l’Erythréen Afeworki? Au grand dam des partisans des droits de l’Homme des deux pays.  

Dans l'immédiat, nous appelons les autorités éthiopiennes à faire cesser sans délai les massacres contre la minorité somalie.

Nous les appelons en outre à stopper cet expansionnisme rampant, qui pousse les Oromos à exercer une pression démographique sans pareille sur tous les territoires somalis d'Éthiopie, de Somalie et de Djibouti... ce qui créera davantage de conflits dans la Corne de l'Afrique.  

Nous appelons la communauté internationale à (enfin) prêter attention à ces crimes de guerre qui portent les marques d’un génocide en devenir.  

ENSEMBLE METTONS FIN À LA CONSPIRATION DU SILENCE SUR LE SORT DES SOMALIS D'ÉTHIOPIE.

 

Liens utiles

“We are Like the Dead” Torture and other Human Rights Abuses in Jail Ogaden, Somali Regional State, Ethiopia -HRW, July 4, 2018

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