Je dessine ainsi, j’écris ainsi, je vis ainsi

Un entretien exclusif et un texte inédit d'Edmond Baudoin à l'occasion de sa rencontre avec le dessinateur serbe Aleksandar Zograf dans le cadre du festival Un week-end à l'Est.

Edmond Baudoin © Zazzo, pour Libération Edmond Baudoin © Zazzo, pour Libération

Edmond Baudoin naît à Nice en 1942. D’abord comptable dans un palace niçois, il décide de se consacrer au dessin vers les trente ans. Premier livre publié en 1981. Couma acò paraît chez Futuropolis en 1991 et remporte l’année suivante le prix du meilleur album à Angoulême. C’est son premier livre ouvertement autobiographique. Il en viendra de nombreux autres, atypiques, parfois incompréhensibles pour les fans de BD. De nombreuses collaborations, Le Clézio, Fred Vargas, L’abbé Pierre, Céline Wagner, Tahar Ben Jelloun… Le dessin l’a amené à l’écriture. À la danse, et autour du monde. Il lui a peut-être aussi permis d'aiguiser ce regard si singulier, ouvert et généreux qu'il porte sur le monde et les êtres qui l'habitent. Il nous parle ici d'art, de résistance et de vie.

 

Edmond Baudoin, vous participez à la rencontre « Face à l’Histoire » avec Aleksandar Zograf dans le cadre du Festival. Celle-ci se déroule, joli hasard, à la bibliothèque André Malraux dans l’œuvre de qui la réflexion sur l’art et l’engagement – questions que vous avez vous aussi abordées dans vos livres – est fondamentale. Dans Méditerranée (Gallimard, 2016), un livre pour enfants dans lequel, après la mort du petit Aylan, vous criez votre désespoir ; dans Humains, la Roya est un fleuve (avec Jean-Marc Troubs, L’Association, 2018), vous donnez la parole aux réfugiés et aux membres du collectif Roya Citoyenne. Par ailleurs vous confiiez à Marie Richeux dans l’émission « Par les temps qui courent » où vous étiez invité pour votre album Le Corps collectif, Danser l’invisible paru cette année chez Gallimard que Dessiner, faire des livres, c’est laisser une trace et dire je suis vivant, les deux sont liés : la trace et l’instant. Vous avez représenté dans ce livre, entre autres, la danseuse Nadia Vadori-Gauthier pour qui, après les attentats contre Charlie Hebdo, danser est devenu un acte de résistance, une affirmation de la vie. Est-ce que dessiner, au-delà du témoignage, est aussi pour vous un acte de résistance ?

 

Oui, résister c’est chanter la vie. Résister comme Nadia qui, tous les jours, s’oppose à la mort en dansant une minute… (En vérité c’est pour elle deux à trois heures de temps chaque jour). Naître c’est résister ; plus tard, avec le savoir, c’est en prendre conscience pour ensuite en avoir la responsabilité.

Le dessin m’a appris les oppositions entre les traits de différentes épaisseurs, les taches, et le blanc qui se forme « entre ». Le bruit du noir, le silence du blanc, la musique du dessin. Et la musique n’existe qu’en résistance avec les notes, les vibrations, les silences. Le bruit des grosses caisses au milieu du son des violonistes. Je dessine ainsi, j’écris ainsi, je vis ainsi. 

Mais qui vit autrement ? 

Notre rapport aux enfants, celui à notre amoureuse, amoureux, celui aux animaux, aux arbres, à la planète. Un dialogue, pas la guerre (malheureusement les mâles depuis les Grecs ne connaissent que la guerre). 

Les gilets jaunes c’est de la vie, les grèves, les manifestations, ça c’est la vie. 

Quand je suis avec des enfants, dans une école, quand sur le tableau noir je fais avec la craie un trait blanc horizontal et que je demande quel son ce trait il fait dans la tête, les enfants, tous, de toutes nationalités, font mmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmm. Et c’est vrai, ça fait ça. L’encéphalogramme plat. Les États voudraient que leurs peuples vivent ainsi.

Quand à l’art, lui est souvent en résistance. Pourquoi ? Vouloir vivre de poésie, de dessin, de danse, d’écriture, de comédie, c’est de la résistance. Ensuite, simplement, elle se continue.

Les Éditions du Sonneur m’ont demandé un livre pour la collection « ce que la vie signifie pour moi ».  Je vous passe mon travail actuel (à lire ci-dessous). Il dit ce que je vous dis là. 

 

Aleksandar Zograf est connu notamment pour ses reportages dessinés au moment des frappes de l’OTAN et pour son témoignage de la vie dans une Yougoslavie en train d’éclater. Y a-t-il une certaine parenté avec le travail d’Aleksandar Zograf et celui d’Edmond Baudoin ? Entre un dessinateur né en ex-Yougoslavie et vous qui êtes né dans l’arrière-pays niçois ? Vous dites dans l’Éloge de l’impuissance (L’Association, 2016) que chaque livre est une tentative de répondre à l’impuissance à dire. Y a-t-il une langue commune, qu’on s’appelle Aleksandar Zograf ou Edmond Baudoin, pour dire ce qui ne se dit pas ? 

Oui, Éloge de l’impuissance fait un lien. Nous cherchons à dire la vie avec des oppositions. 

Il y en a un autre.

J’étais sur une colline de Villars sur Var (celle de Saint-Jean du « Chemin de Saint Jean »), allongé dans l’herbe, quand dans le ciel j’ai vu passer les B52 américains. Ils allaient bombarder la Serbie. (Le sud de la France devait être sur leur parcours). Alors une haine immense s’est levée en moi. Je suis né en 1942, à Nice. Et les avions américains faisaient le même parcours en direction de l’Italie. J’avais près de trois ans, et c’est mon premier souvenir. Toute ces croix, très hautes dans le ciel avec un vrombissement enveloppant tout. Mes parents m’ont rapporté plus tard que je mettais les poings fermés sur ma tête, et le passage terminé, deux poignées de cheveux restaient dans mes mains.

 

Le Corps collectif, Danser l’invisible © Edmond Baudoin, Gallimard Le Corps collectif, Danser l’invisible © Edmond Baudoin, Gallimard

 

 

Extraits de Ce que la vie signifie pour moi, un texte inédit d’Edmond Baudoin à paraître aux Éditions du Sonneur.

 

LA CHANCE.

 

J’ai eu la chance d’avoir un frère malade.

Sa maladie lui interdisait de jouer dans la rue avec les amis, j’avais, j’ai, dix huit mois de plus, je l’aimais, je l’aime, on était ce qu’on appelle « cul et chemise » je restais donc avec lui dans la douceur de la maison à l’abri du froid et des microbes. Nous n’avions à notre disposition « que » des crayons et du papier. Notre âge était 7 et 8 ans en 1950.

Du papier des crayons, le dessin.

Nous dessinions tous les jours avant l’école, pas de maternelle. On avait les mêmes qualités, pas les mêmes objectifs. Piero voulait de la clarté, il s’appliquait, il inventait de nouvelles formes, des carrosseries d’autos futuristes, je cherchais l’expression de la vie. Il était pour moi le plus grand dessinateur du monde, j’étais pour lui le meilleur.

Ce fut notre chance, elle nous a protégés de toute adulation, il n’y avait aucun artiste au-dessus de l’un de nous, personne contre qui lutter, Picasso et Rembrandt étaient immenses, comme l’était Piero pour moi, comme je l’étais pour lui. Le seul dépassement était celui de nous-mêmes. C’est encore vrai.

Ce qui veut dire se dépasser, jusqu’à… Je crois que nous naissons tous les jours, donc, se dépasser jusqu’au dernier, sans jamais y arriver.

Mais l’arrivée on s’en fout puisque que c’est la fin.

 

L’ART.

 

(…)

J’ai été tireur d’élite.

Appelé pour le service militaire en 1962, on m’a sorti du rang. Il manquait un tireur dans le club des officiers. Un appelé dans l’équipe, c’était pour eux un déclassement, mais ils n’avaient personne sous leurs mains manucurées et il leur fallait gagner lors d’une rencontre importante à Versailles. Ils m’avaient repéré lors d’un  exercice. J’ai donc suivi un entrainement intense, il m’a rendu à moitié sourd, mais a développé mes facultés de concentration et de présence qui, avec l’apprentissage, invente le « magique ». La cible était à 200 mètres, une distance trop grande pour que je puisse voir l’impact de la balle, on me l’indiquait avec des signes, impossible autrement.

Pourtant, après des jours et des jours de préparation, je savais la réussite ou non de mon tir, à la seconde où mon doigt appuyait sur la gâchette, je savais.

Cette évidence existe avec le pinceau. Une étrange sensation. Elle s’invite  dans l’instantanéité d’une grande présence et d’un oubli de soi. C’est très sensible, si la conscience de notre acte revient dans ce no man’s land, ces millièmes de secondes, tout est foutu, l’espèce de porte qui s’était entrouverte sur je ne sais quoi, se referme.

 

LES TOURNANTS.

 

Nice, notre ville état civil avait les couleurs de l’automne, l’hiver, l’école.

Villars-sur-Var, le village de naissance de la maman les jaunes et les bleus de l’été, les vacances.

Nice-Villars, cinquante kilomètres en train, le papa n’a jamais possédé de voiture. Nous descendions du wagon à la gare de Villars, le convoi repartait. Je le regardais, le voyais parcourir quelques quatre cent mètres à flanc de montagne au-dessus du Var, au bout de cette distance, le fleuve fait une courbe. Le train s’en va derrière.

Derrière c’était l’inconnu, ailleurs, un autre monde. Je n’ai entrevu cet ailleurs qu’a l’âge de quinze ans, passager de la voiture d’un grand riche du permis de conduire. La destination était le bal de Puget-Théniers, quinze kilomètres au-delà de notre gare. Le mystère de l’après Villars était résolu, un autre se présentait : l’après Puget-Théniers.

Toujours un autre tournant, un autre horizon, un autre col, un autre précipice, de nouvelles questions, des remises en cause.

Ma curiosité de l’ailleurs est devenue irrépressible, découvrir de nouveaux paysages, nouvelles montagnes, rivières, mers, villes et ceux qui vivent en ces espaces, les gens, les humains. Aller plus loin dans les pays, dans le monde, à la rencontre de l’inconnu pour me connaître, quitte à me mettre en danger.

Pour dessiner il faut du calme, une table qui ne bouge pas, à l’abri du vent, du bruit, des agressions et j’ai le vertige. Pourtant c’est debout le carnet dans une main le pinceau dans l’autre que je fais la plupart des croquis, des portraits.

Au Liban pendant la guerre en 1988 ; sur la frontière Mexique-Etats-Unis à Ciudad Juarez en 2011, quand l’armée et des cartels s’affrontaient ; en 2014 dans les montagnes colombiennes, celles des guérilleros ; en 2017 dans la Vallée de la Roya en France, à la rencontre des migrants, de ceux qui les aident ; peut-être à Alep en Syrie en 2020.

 

LE PORTRAIT

 

(…)

Un été, sur la place, à Villars, un homme s’approche, je suis assis à l’ombre d’un platane, il m’accoste : « Monsieur on m’a parlé de votre talent, vous pourriez faire le portrait de mon fils ? »… « Euh, oui  je veux bien». Ses yeux sont ceux de quelqu’un qui pleure souvent. « Je vous paierez ». « Non, non, pas de sous, vous avez une photo ?»

«  Il s’est tué le mois dernier en moto »… Il me donne une photo.

Un beau jeune homme, il ressemble à son père sauf qu’il sourit, heureux.

Ce n’est pas facile.

Le portrait fini je le donne à ce père chagrin.

Il le regarde, les larmes dégoulinent sur ses joues, se perdent dans sa moustache. Il lève les yeux au ciel et répète en pleurant : « Ce n’est pas lui, ce n’est pas lui ». Il s’en va en silence sans « merci », le papier à la main.

Toucher, apprendre la vie, la sienne à travers les autres, chaque fois un livre écrit dans une langue énigmatique et cependant universelle.

 Un jour décembre 2001, j’attends le feu vert pour traverser la rue Saint-Laurent à Montréal. Vert. Je traverse en compagnie de cinq ou six personnes, un autre groupe vient d’en face. La chaussée est gelée. Au milieu de la rue je me trouve en face d’un vieux (je dois avoir son âge d’alors aujourd’hui). Il m’arrête et me demande : « Vous pouvez retourner d’où vous venez sur le trottoir, moi je retourne d’où je viens » … « Pourquoi ? » … « Je voudrais vous regarder encore le temps d’un feu rouge ».

L’autre restera l’autre définitivement, le portrait est impossible. Mais le peintre est têtu, alors il fait un autoportrait. Tous les portraits sont des autoportraits. Les personnages des œuvres de Rembrandt sont Rembrandt, en femmes, en vieux, même en enfant. Pareil pour Léonard de Vinci, à partir de l’image de son modèle il a peint, lui, en Joconde.

Comment faisaient-ils, comment je fais ?

Comme eux, comme Giacometti, je n’ai qu’un masque à ma disposition, comme Shitao devant une montagne, comme tous, je veux atteindre l’âme du paysage, du modèle.

J’ai en face, un inconnu irrémédiablement inconnu. Mes yeux enveloppent son visage. Je le regarde comme si je n’avais jamais vu personne auparavant. Je viens en sa présence et m’abandonne. Mon pinceau suit les courbes des sourcils, du nez, il entre dans une ronde, une espèce de danse induite par les ombres et les clartés.

Au bout de deux ou trois minutes ma tension diminue, les atomes du modèle pénètrent et se répandent en mon organisme, c’est une impression bien sûr. Je me glisse en imbécillité. Son image devenue familière nous entrons en amitié, ses cellules fraternisent avec les miennes, elles se confondent. Je ne le connaissais pas, je le connais depuis toujours. Nous sommes des milliards d’humains et nous sommes un. Il est un, je suis un avec tous les autres.

Ensemble nous descendons très loin des milliers d’années en arrière. Ce n’est pas vrai, naturellement. Mais comment le dire ? 

Le pinceau continue sans moi.

Encore un peu, doucement je remonte à la surface, nous remontons ensemble,  notre humanité se dépose sur le papier, c’est son portrait, un autoportrait.

Je donne le dessin. Le modèle se réveille en même temps que moi. Il lui arrive de me dire : « Votre regard était étrange ».

Il est redevenu un étranger absolu.

 

L’ART ENCORE.

 

(…)

Dans une école, devant des enfants de huit à neuf ans, de toutes nationalités Je fais avec la craie un trait horizontal sur le tableau. Je demande qu’est-ce qu’ils entendent à l’intérieur de leur tête quand ils regardent ce trait. Une main se lève. « Alors, dis moi ? » … « Monsieur ça fait mmmmmmmmmmmmmmmm »

Oui c’est vrai. Ensuite toujours avec la craie je dessine une ondulation horizontale. Toute la classe joue et j’entends des « aaeuaaeeuaaeuaa ». Si je fais des zigzags le son est « hihanhihanhihan » ou quelque chose d’approchant. Pourquoi ? Un trait est donc un son. Et ceci pour tous les humains, peut-être tous les mammifères, pourquoi pas les arbres.

Si maintenant je prends une feuille de papier sur laquelle je peins d’un geste unique cet horizon avec un pinceau, la « musique » sera différente. À gauche le pinceau était très imbibé, à droite en finale il s’efface, les enfants font : « MMMMmmmmnnnn ».

La musique existe avec du silence. Pour le peintre le silence c’est le blanc.

Deux traces parallèles c’est deux sons séparés, entre eux un fleuve de blanc s’invente, un fleuve de silence.

Je travaille avec les oppositions les confrontations les changements de rythmes. Si ces traits parallèles sont les rives d’un fleuve, je peux saturer de sons le silence blanc de sa largeur, au contraire je peux l’agrandir, ce n’est plus un pinceau qui est dans ma main, c’est l’archet d’un violon. Je suis nul en musique, pas d’importance. Encore des traits, des points des taches, des ombres et du blanc.

La spiritualité d’une peinture vient de sa musique. D’une abstraction, même si ma peinture représente la biche au fond d’un bois. 

La musique c’est la vie.

 

LA VIE.

 

Pourquoi la ligne claire pour Piero les gribouillis pour moi ?

Piero est devenu décorateur, il a fait des maisons confortables, alors qu’à l’inverse, c’est le dehors qui m’importe et la qualité première d’une maison est qu’elle ait une porte.

Avoir des microbes ou pas et dix huit mois de plus sont des différences qui nous ont fait marcher dans des avenirs différents.

J’avais 4, 5, 6 ans quand le monde découvrait l’horreur de l’idéologie nazie. Les journaux communistes de ce temps publiaient presque tous les jours des photos montrant des charniers découverts dans les camps de la mort. Ces images en noir et blanc me fascinaient, elles étaient de mauvaises qualités sur du mauvais papier. Savoir que ces espèces de racines entrelacées dans la boue étaient des humains faisait bien sûr que j’essayais  de comprendre l’incompréhensible, je les étudiais longuement. 

Je les recopiais avec un crayon, une fois, deux fois, trois fois je recommençais. Les corps nus sur les photos n’étaient pas délimités par un trait, ils se matérialisaient en opposition au gris et noir de la boue dans lesquels ils étaient englués, ce n’était pas comme les personnages des quelques illustrés que j’avais feuilletés, « Tarzan », « Le Fantôme du Bengale », ou « Blek le Rock ». Ce n’était pas comme dessinait Piero.

Nous avions de longs échanges, nous étions des étudiants en culottes courtes.

En examinant les photos de près j’eus une autre révélation. Les gris, les noirs, les blancs étaient obtenus par un nombre plus ou grand de points agglutinés ou absents sur la surface du papier. Plus tard j’analysai qu’il en était de même avec les photos couleurs, sauf qu’en elles il n’y avait jamais de points noirs,

Jamais de vrais noirs, cette couleur était approchée par la superposition du bleu, rouge et jaune.

C’était il y a longtemps.

Piero a fait les « beaux-arts », les dogmes de l’art officiel l’ont écœuré, il disait : « C’est des cons, des nuls, pas question de rajouter une merde à leurs merdes ».

 

 LART OFFICIEL ET LA VIE.

 

(…)

Après la chance de la maladie du frère, j’en ai donc eu une autre ; celle de ne pas faire d’école d’art.

La nullité de ma scolarité m’avait dirigé vers un CAP d’aide comptable, un métier ennuyeux parce qu’assis. Le matin, à pieds vers mon bureau j’enviais les maçons sur les échafaudages. La comptabilité jusqu’à mes 30 ans m’a permis de manger, payer mon loyer et emmener assez d’argent à la maison pour élever deux enfants. Je dessinais le soir lors des weekends et des vacances.

À mon trentième anniversaire, certain d’avoir vécu la première moitié de mon existence, l’idée de ne pas me consacrer uniquement au dessin le reste de ma vie m’est devenue insupportable.

J’ai quitté les chiffres.

Plus de salaire, le chômage, des travaux à mi-temps, des pâtes quotidiennes (avec sauce italienne), une amie adorable et libre, d’autres amies, plus de banque, des expos dans des restaurants chez des particuliers.

C’est lors d’une d’elles qu’un jeune homme, il était jeune à la fin des années 1970, Numa Sadoul, me dit : « Ce que je vois de vous sur les murs, ça pourrait faire de la bande dessinée ».

Les personnages détourés, c’était nier mon dessin, avec des bulles sortant de la bouche, c’était m’avilir, gagner des sous de cette façon, de la prostitution, je dis oui.

Je dis oui avec l’idée de gagner enfin des sous.

Je n’en ai pas gagnés.

Les premières parutions de mes bandes dessinées ne se sont pas vendues,  mon premier éditeur en a tiré la conclusion que je pouvais aller voir ailleurs.

Mais…

Mais dans le temps de l’élaboration des pages, j’ai découvert un nouveau pays, l’écriture.

Je n’avais pas la possibilité de l’imaginer, j’avais arrêté l’école à 16 ans et la comptabilité n’a pas besoin d’un style d’écriture autre que « Je vous prie de recevoir, Mesdames et Messieurs l’expression de mes sentiments distinguées ».

Alors, débroussailler ces nouveaux espaces dont les barrières sont des mots qui se suivent, s’effacent, se rajoutent, se raturent encore. Des mots qui deviennent des phrases qu’il faut séparer de virgules et de points, une guirlande incroyablement difficile à tresser, mille difficultés rajoutant à mon bonheur d’être devant une nouvelle page blanche. Je faisais des fautes, j’en fais toujours, les correcteurs travaillent à temps plein pour moi, ils me remercient.

J’avais le dessin, la musique, j’ai rajouté l’écriture.

Béatrice leur a greffé la danse.

La danse venue avec Béatrice venue dans ma vie.

En me tenant la main elle m’a ouvert la porte d’un territoire inconnu sur la planète du passif et actif en bilan. Il est vrai qu’à Nice, en 1975, la danse contemporaine de Béatrice n’était pas encore populaire, elle était pionnière en cette poésie du corps.

 

TOUJOURS LA VIE.

 

Depuis les Grecs, bien avant même, depuis l’homo sapiens-sapiens, avant encore, les hommes ont voulu savoir, connaître pour comprendre. Comprendre pourquoi il y a des papillons bleus, des jaunes, des marrons, pourquoi les sauterelles, la disparition des mammouths, l’égoïsme des riches, les tremblements de terre, la fin du monde, et surtout se protéger de la mort en s’inventant un après.

De tous temps, les gouvernants rêvent d’un peuple « vivant » comme un trait horizontal à la craie sur un tableau noir : « mmmmmmmmmmmmmmmmmmmmmm ».

Le dessin, sa musique m’ont appris que ce son est un cauchemar, un encéphalogramme plat, la mort. Il faut l’accompagner de « aheuahueu » de « hihanhihan » séparé de silences libres, les blancs, et de taches qui font « brrouhh » des points « tititititi » des ronds « O ». alors la vie s’introduit dans les jours, dans les œuvres, l’amour.

Pourtant mmmmmmmmmmm existe dans la nature qui est elle, à l’opposée de la mort. On l’entend quand on regarde l’horizon de la mer, mais ce mmmmmmmmmm appelle l’ailleurs, son chant est extraordinaire, c’est le nôtre, intérieur. Il faut observer un vieux regardant l’horizon de la mer pour comprendre.

J’essaie de mettre la vie dans mes dessins dans mes livres pour me l’offrir, la donner au monde entier. Je suis fada j’ai dit.

Robert Fillou un artiste faisant des installations avait écrit : « L’art c’est ce qui rend la vie plus importante que l’art.

Je me répète cette devise tous les jours.

Comme beaucoup je me démène pour l’approcher, en faisant l’amour avec chaque seconde, le café le matin, le sourire d’un passant, une feuille descendant dans le vent.

Je dessine j’écris, je danse, je me balade, je chante en accord, j’essaie, un devenir sauterelle, un devenir martinet, hirondelle, cheval, je me baigne dans les rivières, les mers pour devenir poisson. Je mange, je chie, j’ai peur, j’oublie, je ris avec les amis, je pleure leur mort.

Ensuite je tente de traduire cette symphonie en l’étalant sur des quantités de feuilles blanches. Je sais que je ne vais pas pouvoir exprimer plus que quelques dixièmes de ce que j’ai ressenti. Il me faut faire confiance au lecteur qui, avec sa culture, son histoire, son humanité va remplir les vides de mes incapacités.

Je suis pressé, le temps est compté, pour tous, mais l’urgence me fait vibrer et souvent m’exalte. Je veux témoigner, énoncer, affirmer, expliquer que je suis rien de plus que n’importe qui, rien de moins, aussi pauvre, aussi riche, malheureux, heureux, dans la même barque, ensemble avec les arbres, les bêtes, les pierres, ensemble, ensemble en présence depuis le début du monde.

Je suis dans ce chaos, ce maelstrom, je l’aime, et mes paroles, mes cris, mes rires, mes dessins se perdront dans un désert plus grand que le Sahara.

D’autres viendront, ils sont là dans mon temps, ils recommencent, ils continuent.

C’est notre chance.

 


« Face à l’histoire », une rencontre avec Edmond Baudoin et Aleksandar Zograf. Animée par Victor Macé de Lépinay, journaliste à France Culture. En partenariat avec Lyon BD Festival.

Jeudi 28 novembre, 18h, à la bibliothèque André Malraux, 112, rue de Rennes, 75006 Paris.

Entrée libre.

 

Exposition d’originaux d’Aleksandar Zograf

Zograf est le plus célèbre des dessinateurs des Balkans. Son travail, salué par Chris Ware ou encore par Robert Crumb, a été édité au Canada par Drawn & Quaterly, aux États-Unis par Fantagraphics Books et en France par L’Association. Si E-mails de Pančevo (1999) et Bon baisers de Serbie (2000) constituent un témoignage sur la vie en Serbie pendant les guerres ayant déchiré l’ex-Yougoslavie, son travail, souvent engagé sur de nombreuses années et autoédité, révèle des intérêts beaucoup plus multiples et livre un regard très personnel, que ce soit sur les rêves et la brocante, la politique et l’histoire. Une quinzaine d’originaux à voir pendant toute la durée du Festival.

À la mairie du 6èmearrondissement, 78, rue Bonaparte.

Entrée libre.

 

 

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