Silmiya : quelle Algérie pour les minorités ?

Le soleil de la révolte algérienne se lèverait sur l’humanité. Pancartes de style humoristique, sarcastique parfois tranché. Des slogans " Silmiya" et "xawa xawa" sont scandés chaque vendredi. Et les médias dépeignent que bonheur, pacifisme et courage. Et si cette révolte cachait bien un visage plus sombre que ce qu'elle montre au monde entier.

Depuis l’avènement du monde 2.0 la vitesse à laquelle l’information se propage et l’opinion se dilate impressionne plus d’un. Facebook, Twitter ou youtube, ces espaces ont plus ou moins démocratisé le débat et transféré le pouvoir d’échanger, de se concerter, de mobiliser des foules et d'agir depuis le trône des palais jusqu’aux pixels des écrans. Ce serait l’heure des révoltes socio-politiques contemporaines enfantées par le web et nourries par les vicissitudes d’un capitalisme sauvage occidental, des dictatures tiers-mondistes dont les trajectoires sont ces nombreux scénarios de bras de fer défiant ainsi le peuple et les principes des droits de l’homme.

Depuis lesdits “Printemps arabes[1]” ou mieux on les nomme dans leurs pays respectifs “ les printemps démocratiques” déclenchés en Tunisie et propagés jusqu'en Libye, Egypte, Syrie et le Yémen , depuis Nuit Debout, l’héritier du mouvement actuel des gilets jaunes en France, c’est le tour de l’Algérie pour compléter la liste des mobilisations informationnelles conduites par le biais du web. Bien que son printemps à l’Algérie date, lui des années 1980, 2001: un printemps berbère qui a posé les jalons de la lutte populaire contemporaine en Algérie et qui a sillonné le chemin des revendications pour la démocratie, la liberté et le respect de la diversité culturelle et linguistique. D'un côté, un printemps qui a coûté à la Kabylie, la région où il est déclenché, des centaines de morts, de blessés et au dessus tout, cette révolte avait entraîné un basculement vers des revendications territoriales régionales : autonomistes ou indépendantistes car entre l’Algérie coloniale et la Kabylie, c’est un fleuve de sang, avancent certains de ces militants kabyles. De l’autre côté, la tête sous l’eau, le peuple algérien se retrouvait ankylosé suite aux années de répressions, de meurtres injustifiés et d’injustices béantes. Il a fini par sombrer dans une inertie extraordinaire, dans un fatalisme où le Mektoub était le mot d’ordre. Ce même mot d’ordre a légitimé d’une manière ou d’une autre un président handicapé et inapte à la gestion du pays et a perpétué la corruption des institutions étatiques fallacieuses. Dans cette conjoncture, nous ne cessons de nous interroger où on est-on aujourd'hui avec la nouvelle vague de contestation que connaît l’Algérie de 2019 ? Quel sort réserve t-on pour les droits des femmes et les droits de certains kabyles à avoir des ambitions politiques autonomistes aux valeurs laïques , au milieu de cette révolte ?

Silmya sans les droits des femmes ?

Depuis le 22 Février, les algériens occupent en foule les rues de toutes les wilayas d’Algérie. De Paris ou de Montréal, la lutte semble aussi bien prendre une dimension internationale q'un écho médiatique très valorisant. Les Algériens se réapproprient pleinement de l’espace public sous le mot d’ordre “silmiya” ou pacifique. Le moment n’est pas aux rivalités autant qu’il n’est pas aux euphories anticipées. Dans quelle mesure peut-on se réjouir d’un pacifisme qui n’est que de façade ? Ou doit-on se soumettre aux idées de la majorité de la foule d’inspiration arabo-musulmane et sacrifier les minorités  au nom de silmiya?

Le constat est amer, plusieurs femmes algériennes militantes ont été insultées, harcelées et agressées à Alger le vendredi 29 Mars. Et ce pendant les manifestations hebdomadaires pour la chute du régime et l’appel au changement. Ces femmes brandissaient des pancartes en la faveur de l’égalité hommes-femmes et la reconnaissance de leurs droits. Elles ne pensaient pas la démocratie sans remettre en cause le code de la famille imposé par la constitution qui considère la femme comme une “mineure à vie”,  qui l’oblige dans les situations de divorce à choisir entre “ refaire sa vie” ou “ garder ses enfants”, ce qu’on n’oblige pas évidemment à l’homme et qui légalise la polygamie. Ce code de la famille sexiste et phallocrate est inspiré de la Sharia. Ce qui donne le droit de violences physiques ou symboliques sur les femmes dans la société algérienne et qui banalise les discriminations sexistes. Hélas! Très Vite ces violences ont rattrapé la course actuelle des algériens pour le changement radical. Ces violences ont secoué le pacifisme de la révolte joyeuse et l’Algérien retrouve dès lors sa nature. Ne dit-on pas “ chassez le naturel, revient au galop” ? Mais messieurs, quelle joie et quel changement radical sans les droits des femmes ! Messieurs les algériens, ces femmes ne semblent être bonnes que pour le décor des manifestations qui au fond n’appartiennent qu’à vous finalement .Une des femmes agressées lors de ces marches à Alger, à qui quelques poignées d’hommes machistes ont déchiré la pancarte appelant à l’égalité hommes-femmes, a déclaré dans une page sur Facebook: “ “Aujourd’hui, j’ai eu le sentiment que ce pays n’est pas le mien”. Elle continue “Ils m’ont dit ce n’est pas votre place, ce n’est pas le moment”.

 

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Il n y a pas de place aux droits des femmes dans la révolte pour le changement en Algérie et en 2019. Quelle triste réalité !. Messieurs les algériens, il ne suffit pas de brandir des drapeaux ou de nettoyer les places si vous ne  débandez pas vos cerveaux des idées archaïques régressives et répressives. Enfin vous Messieurs les démocrates algériens, vous submergez nos messageries virtuelles de mots de soutien mais osez-vous le faire publiquement ou vous craignez entraver les principes islamistes que vous revendiquez pour la nouvelle Algérie “ El Joumhouriya athania ” ?

"Xawa xawa" sans les militants kabyles autonomistes/ indépendantistes ?

Les gigantesques foules qui se déplacent pour la marche hebdomadaire nourrissent des espoirs pour le changement, dans un pays dit d’islam. Ces marches joyeuses semblent être phobiques au drapeau kabyle. De nombreux conservateurs et même les pseudo-démocrates algériens ont appelé à bannir ce drapeau dans les manifestations: le mot d’ordre ce n’est pas le moment. Ce n’est jamais le moment pour ces peuples amazigh de différentes cultures, de différentes langues et de différentes trajectoires politiques de revendiquer leurs droits. Parce que ces derniers portent des valeurs autonomistes ou indépendantistes et des valeurs laïques. Parce que la Kabylie refuse le centralisme extrême de l'Etat algérien depuis 1962, son autoritarisme, son totalitarisme et son mépris envers le peuple. L'autonomie de la Kabylie c'est une alternative pour la Kabylie et pour l'ensemble de l'Algérie "C'est proposer une voie nouvelle, pacifique, pour essayer de résoudre des contradictions que les régimes successifs depuis 1962 ont été incapables de traiter autrement que par la répression, la manipulation et l'anathème" explique Salem Chaker, Spécialiste de linguistique berbère. Et les vraies démocrates sont ceux qui explicitent les contradictions et non pas ceux qui les refoulent "ou les mettent sous le boisseau et leur proposant d'attendre «les lendemains qui chantent[2]». Force est de constater que dans les manifestations joyeuses ces kabyles autonomistes ou indépendantistes sont malheureusement taxés de “séparatistes” ou de “koufar”, ils sont systématiquement refusés de manifester ou pointés du doigt. Pour qu’ils soient acceptés, il leur faut se convertir la veille et par magie en bon musulman, en bon arabe et en un excellent nationaliste.  Non l’Algérie est une mosaïque de mosaïques de cultures et la culture arabo-musulmane ne fait pas l'exclusivité et ne le ferait pas en cette terre d’Afrique du nord d'origine berbère. Ces kabyles ont le droit de manifester et eux aussi veulent le changement mais en restant eux-même et en brandissant leurs propres drapeaux pour lesquels sont sacrifiés des centaines de jeunes lors du printemps berbère.

Pour conclure, vous les démocrates algérianistes, voulez-vous changer une dictature en refusant aux kabyles le droit de manifester avec leurs idées autonomistes ou indépendantistes et leur drapeau kabyle, en refusant aux femmes chaque vendredi de marcher pour leurs droits et pour l'égalité hommes-femmes ?. Mais enfin voulez-vous une nouvelle dictature plus féroce que celle que vous combattez actuellement ?

 

 Fetta BELGACEM       

 

[1] Le printemps arabe est un concept occidental utilisé par les intellectuels et les journalistes français, propos de Michel Rimbaud. Lien : https://mondafrique.com/michel-raimbaud-le-printemps-arabe-est-un-concept-occidental/

 

[2] Entretien avec Salem Chaker, Juin-Juillet 2001. Revue Toudi mensuel, propos recceuillis par Mebrouk Ferkal.          

                                                                                                                                                                             

 

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