Katia BENGANA de retour

J’ai fait un rêve. J’ai vu Katia BENGANA, sortie de son linceul silencieux; frêle silhouette, vêtue de verbe, elle m’a tissée un Amendil, un vrai. Non pas pour dissimuler ma tête ni pour le mettre autour de mes hanches et danser en fanfares. Le Amendil a traversé mon dos et mon épaule droite, Katia le serra aussi bien qu’elle put. En guise de ceinture porte épée, elle rappela à l’audience ...

Me voulez-vous en vie pour vos idées ?  Éternelle pour flatter vos ténèbres ?  Mon étendard est cette chevelure noire de jais dansant au gré du vent sous les tonalités enivrantes de ma culture kabyle.  Telles ces plumes qui forgent les meilleures ailes, je m’envole avec mes cheveux dénudés de l’obscurité jusqu’à l’ultime soleil : la liberté. Je fus assassinée pour avoir fait ce choix, celui de vivre libre et de mourir digne. Je m’appelle Katia,  rappelez-vous mes ennemis que pendant que vous m’assassinassiez sauvagement à Meftah (26 km d’Alger) en 1994, je renaissais autrement et je quittais vos obscures dignement. Rappelez-vous mes ennemis que vous m’aviez ressuscité à travers ces nombreuses voix féminines éclairantes que j’aie pu inspirer, à travers un souffle qui rejaillit libre et rebelle de chaque seuil de nos maisons. Rappelez-vous mes ennemies que seule la liberté peut m’intimider ! C’est moi devant vous: Katia BENGANA

Imposer le voile ou mourir : Une pratique assez courante au cours d’une Algérie plongée dans une décennie noire (1991-2002) où la barbarie d’un fascisme vert et d’un système politique complaisant avec le crime collectif étaient des plus fatales dans l’histoire de ce pays qui demeure ankylosé dirigé un président paralysé.  Combien sont victimes ? Combien de journalistes, combien d’intellectuels, combien de femmes égorgées à cause de leur insoumission au diktat religieux ? ! Pourquoi les femmes d’ailleurs ?  Est- ce pour bâtir une nation qui manigance sous leur voiles ? Nous avons des cheveux, nous avons des seins, nous avons des cuisses, nous avons des jambes et nous avons des vagins. Quelles étranges caractéristiques ! Comme-si la nature a échoué dans notre fabrique.

Qui étais-je ?

J’avais à peine 17 ans, l’amour de la vie que je ressentais était si grand que je me battais pour pouvoir profiter pleinement. Hélas ! On ne m’a pas laissé respirer comme je le désirais bien que je sois fière d’être morte comme je l’aspire. “Katia, mets le voile ou tu mourras !” déclara le barbu qui m’avait harcelée à la sortie du lycée. D’un ton décidé, il revient une deuxième fois puis une autre fois : même procédé: harcèlement et menace. L’énième fois, il faut avouer, il m’a dépossédée de ma vie pendant que mes cheveux virevoltent de beauté, de détermination et de liberté. Une liberté au prix de toute une vie, la mort valait le coup. N’est-ce pas mourir un choix individuel  quand se ployer devant le glaive névrosé d’un terroriste psychopathe ou d’un gouvernement corrompu une soumission !  A quoi bon baiser les babouches de ceux qui portent une idéologie dont le centre de répression est la femme. Femme objet de chasteté ou de pureté, de quoi je me mêle ? J’étais un être humain où se manifeste une inaltérable pulsion de vie et de liberté, j’ai le droit de vivre pleinement si non de mourir dignement. Vous les filles, vous savez ce que j’ai choisi.

Vous les filles !

Je vous guette du ciel, moi Katia BENGANA. J’étais adolescente quand j’avais fait le choix de braver les fous de Dieu et avais quitté votre monde mais dans l’au-delà j’ai mûri avec mes convictions et seules mes idées me tiennent la main pendant que je vous parle. Je vous chuchote donc à haute voix cette fois-ci, soyez libre de disposer de vous-même. Soyez digne de cette responsabilité. Hormis un corps reproductif, n’avons-nous pas « Nous les femmes » des idées à défendre, des luttes à mener et des libertés à revendiquer !

Réveillez-vous, je vous guette du ciel. Apprenez bien  le cours d’histoire, NOTRE histoire. Somme nous des « ibn » ou « bent » flan pour revendiquer le voile ? Sommes-nous venues de Maka ou de Qatar pour vanter des étoffes qui étouffent notre existence ! Pourquoi vous vous conformez au confort de la soumission religieuse et politique.  Sur la terre de l’Afrique du Nord, nous sommes censées être les héritières de femmes tatouées, le pilier ou tigejda qui a su transmettre combien de contes, de poésie et d’épopées. Et ce, pour préserver la culture et la langue berbère contre la disparition douce et lente, dans un contexte de colonisations enchaînées. Nous sommes encore là mais pitié ne vous encombrez pas de Karakous et d’or lors de vos mariages. Ne vous piégez pas par les vicissitudes de l’école algérienne qui considère l’Éducation islamique matière plus essentielle que l’apprentissage de votre langue maternelle Tamazight. N’écoutez pas Fatawa 3ala lhawaa qui vous rabâche que vous êtes la propriété seule de votre père, de votre frère puis de votre époux.  La femme n’est la propriété de personne. Elle peut décider d’elle-même de son sort.  N’est-ce pas ?

De quoi avez-vous peur si ce n’est de l’ombre des hommes fabriqués pour vous embrigader. La mère de Fatma at Mensour n’a-t-elle pas coutume de préciser à sa fille : “ tichert-iw xir tmira gergazen”, en français : «  Le tatouage que j’ai au menton vaut mieux que la barbe des hommes[1] ». En effet, une barbe instrumentalisée pour des fins de domination religieuse ressemble à cet honneur villageois qui cantonne la femme à la sphère domestique, faisant d’elle un être incapable de penser et de participer aux affaires publique relatives au village.

Se libérer des jougs traditionnels et religieux qui empêchent la femme kabyle serait votre plus grand défi. N’oubliez pas, je vous guette de l’au-delà. J’avais quitté votre monde adolescente afin de défendre mes idées, mais ici haut j’ai mûri et mes convictions me tiennent toujours la main, moi Katia BENGANA. Ecoutez-vous donc, parlez des idées, agissez et luttez pour votre liberté et sortez de l’omerta de la soumission consommée gustativement. Il est plus que nécessaire de forger des espaces et des moments pour la sauvegarde des bases de la pensée plurielle à laquelle nous aspirions tant. Dur métier, nous y parvenons en tissant le verbe avec amour et conviction. Inventez-vous des rêves les plus fous et n’ayez pas peur de faire des choix.

Il y a urgence, soyez pressées de vous défaire du carcan de la discipline imposé par le sacré et le traditionnel.  Ne permettez pas que vos idées et vos corps soient en otage d’une idéologie ou d’une manipulation quelconque. Car Tout est imposture comme disait Lounes Matoub «D aghuru, d aghuru[2]»

Je me suis donc réveillée de mon rêve, les lueurs de l’aube frappaient à ma fenêtre. Je déjeunais avec mes copines pendant que je leur racontais mon rêve. Un jour nouveau, cela vaut  du changement, c’est la course contre le monde pour notre liberté.

 

Fetta BELGACEM

28/10/2018

Marseille

[1] Fatma Aith Mansour Amrouche “ Histoire de ma vie”, 2009. Edition Mehdi. p, 29

[2] Titre de chanson du poète-chanteur kabyle Lounes Matoub assassiné le 25 Juin 1998

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