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Billet de blog 31 mai 2022

Agressions à répétition : qui en veut aux forestiers ?

Les travailleurs forestiers sont de plus en plus confrontés à l'opposition d'une partie de la société, qui peut se manifester avec violence. Entre professionnels passionnés mais désemparés et opposants radicaux aux « coupes rases », le dialogue semble impossible. La profession communique pour déconstruire des conceptions du travail forestier qu’elle juge erronées.

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Des remarques désobligeantes. Des invectives. Des injures. Parfois, des crachats au visage. Des tags menaçants (« ONF assassins »), des câbles d'engins coupés, des moteurs noyés, des incendies criminels... Depuis de longs mois, les incidents et altercations se multiplient dans les forêts françaises, où entrepreneurs forestiers, agents de l'Office national des forêts (ONF) et employés des coopératives sont régulièrement pris à partie par des promeneurs, des voisins ou des militants écologistes leur reprochant leur responsabilité supposée dans la gestion « industrielle » de la forêt : « c'est plus que des gestes d'incivilité, déplore au micro de France Info Philippe Belchi, responsable de l'ONF dans le Val-d'Oise, ce sont vraiment des agressions »

Qu'elle soit verbale, physique ou symbolique, la violence dont sont victimes les professionnels de la forêt sur leurs lieux de travail laisse ces derniers dans l'incompréhension. « Il y a (…) un sentiment d'injustice », constate Xavier Finous, de la Coopérative forestière Bourgogne Limousin (CFBL) : « on consacre notre vie professionnelle à être forestier et c'est un métier passion. Il est noble. Avoir à être confronté à ce type d'exaction, c'est extrêmement poignant ». Une détresse partagée par le directeur général de la CFBL, Lionel Say, selon qui « nos forestiers ont le même sentiment que les camions de pompiers qui se font caillasser quand ils vont en banlieue. Le feu, l'attentat, la menace ne sont pas acceptables ni supportables ». Spectatrices silencieuses de tensions grandissantes entre forestiers et citoyens ordinaires, les forêts françaises seraient-elles en passe de devenir les nouveaux « territoires perdus » de la République ? 

De l'éco-sabotage à l'éco-terrorisme ?

« On est vraiment dans une zone de non-droit », déplore Lionel Say à France Info. En cause, non la présence de bandes armées comme dans certains quartiers populaires, mais celle de militants écologistes radicalisés, qui ont érigé les forêts françaises en nouveau front prioritaire de leurs luttes anticapitalistes. Les observateurs relèvent ainsi la récente montée en puissance des « luttes forestières » rassemblant les opposants au développement industriel de la filière bois-forêt. Des activistes qui, autour de mouvements comme Extinction Rebellion, Bassines Non Merci ou Terres de luttes, se structurent en réseaux d'autant plus redoutables qu'ils agissent de manière diffuse, non-hiérarchique et réticulaire. Très impliqués dans ce qui s'apparente à une véritable guerre de l'information, ces militants se rassemblent autour d'une conception commune selon laquelle l'industrialisation de la gestion forestière induirait nécessairement un rapport destructeur au vivant et favoriserait des modèles économiques contraires à l'intérêt général. 

La forêt apparaît alors, pour ses défenseurs auto-proclamés, comme « un nouveau point de ralliement pour le mouvement social contre la main mise des industriels, des aménageurs et de la finance », selon la propre formulation adoptée par les participants à la dernière Rencontre nationale des luttes forestières, qui se tenait du 10 au 13 mars derniers dans les Hautes-Pyrénées. Donnant corps à des concepts tels que la « marchandisation » de la forêt ou les « logiques extractivistes », cet imaginaire radical nourrit des représentations extrémistes, souvent bien éloignées de la réalité du travail forestier tel que vécu par les professionnels. L'enjeu, pour la géographe Anaïs Voy-Gillis, serait au contraire « de penser une réindustrialisation qui nous permette (...) de préserver notre souveraineté nationale, de garantir la cohésion territoriale, mais aussi de préserver l'environnement et la biodiversité »

En attendant, les professionnels de la forêt redoutent la multiplication et l'intensification de ces incidents, qui mettent en péril la sécurité des travailleurs, dont l'intégrité physique est, parfois, directement menacée. Revenant sur la notion d'éco-sabotage, le journaliste spécialité Marc Lomazzi explique ainsi à L'Express qu' « aujourd'hui, (les écologistes radicaux) acceptent tous l'idée que l'on peut s'en prendre aux machines, au matériel. La limite est de ne pas attenter à la vie humaine ». Mais cette limite est fragile et le risque de bascule réel. Dans les pays anglo-saxons, un glissement se manifeste vers ce que Marc Lomazzi qualifie d' « éco-terrorisme »  : « ce dernier repose sur l'idée que l'on va mener une guerre écologique totale pour mettre fin à la destruction de la planète par des attentats à la bombe, des destructions de sites stratégiques (…). Cela, quitte à ce qu'il y ait des morts. L'idée est qu'il faut mettre hors d'état de nuire le capitalisme industriel qui détruit la planète ».

Un profond manque de connaissance de la gestion forestière 

Si l'ambition de « sauver la planète » est louable, la violence comme moyen de parvenir à ces fins se place, au contraire, hors du champ démocratique. A fortiori quand cette même violence prend comme appui un certain nombre de raisonnements faux, eux-mêmes alimentés par une profonde méconnaissance de ce que la gestion forestière recouvre. C’est ce que font valoir les représentants de la filière bois-forêts. Ils dénoncent une confusion, plus ou moins volontairement entretenue, entre production de bois d'un côté, et déforestation de l'autre : loin des clichés parfois véhiculés, la forêt française a gagné du terrain depuis le début du XXe siècle. Sur le territoire métropolitain, elle recouvre ainsi quelque 17 millions d'hectares, contre 8 millions en 1912 ; s'étendant de 80 000 hectares par an depuis 1985, la forêt couvre désormais 31% de la superficie du pays, ce qui fait de l'Hexagone le quatrième Etat européen le plus boisé.

Mais ce n'est pas tant la question de la surface de forêt qui divise que celle, bien plus médiatique, de la manière dont ces étendues forestières sont aujourd'hui gérées. Sans surprise, l'image d'Epinal du bûcheron, hache à la main et chemise à carreaux, appartient bien à un passé heureusement révolu – au bénéfice des premiers concernés, le métier de bûcheron demeurant l'un des plus accidentogènes qui existent. La mécanisation représente en effet un véritable progrès pour les ouvriers du bois, leur santé et leur sécurité. Mais l'arrivée des machines constitue, aussi, une avancée écologique, même si cela paraît contre-intuitif au premier abord : en réduisant les temps de coupe, d'intervention et de dérangement de la faune et de la flore, mécaniser contribue à un plus grand respect de la biodiversité ainsi qu'à limiter l'impact des chantiers dans le temps. Enfin, le recours à des machines spécifiquement conçues pour limiter le tassement du sol et qui n'empruntent que des tracés délimités fait partie d'un ensemble plus vaste de techniques et technologies d'entretien de la forêt.

« Notre métier d’exploitant forestier consiste à entretenir et à embellir la forêt ! » explique Denis d’Herbomez, exploitant forestier en Bourgogne : « mais la société n’en a pas conscience. Pourtant, c’est nous qui avons intérêt à la préserver, car c’est notre environnement du quotidien et aussi notre source de revenus qu’il faut maintenir pour les générations à venir ». Cet engagement, au plus près de la réalité des forêts, peut être mal compris ou simplement méconnu par certaines parties de la population. Un décalage renforcé par certains prescripteurs qui prêtent aux arbres des sentiments humains. 

L'arbre, un végétal comme les autres

Un anthropomorphisme notamment démocratisé par l’écrivain allemand Peter Wohlleben, auteur du best-seller “La vie secrète des arbres”.  Ainsi, c'est bien parce que sont appliqués aux arbres certains attributs spécifiques aux être humains que les forestiers sont parfois qualifiés d' « assassins ». « Ces interprétations empreintes d'anthropomorphisme me laissent perplexe (…), elles placent le forestier qui travaille en forêt au rang du grand méchant », estime à ce titre Thomas Formery, sylviculteur dans le Cher. Or, pour le biologiste Thibault Leroy et la chercheuse en génétique des plantes et en philosophie du végétal Sophie Gerber, si « l’arbre est un être vivant, comme nous, là s’arrête le parallèle : l’arbre n’est pas un être humain, il n’a pas les mêmes sens que nous. L’arbre n’a pas de cerveau, pas plus qu’il n’a de nerfs ou d’organes de perception de la douleur ». Ce qui n'empêche en rien, selon les deux scientifiques, de « reconnaître à la vie non humaine le plein statut d'être vivant ». 

Mais « cette reconnaissance doit concerner l'arbre pour sa vie d'arbre, pas pour une vie fantasmée que nous aimerions qu'il ait. Le fait que l’homme décide de la fin de vie d’un arbre pour l’utiliser est-il fondamentalement différent de ce geste pour une laitue ou une carotte ? », interrogent les chercheurs. Car la vision anthropomorphique de l'arbre entraîne, à son tour, une remise en cause du simple fait de couper du bois, ressource qui vivra une “seconde vie” après sa transformation. Un rejet qui se cristallise autour des fameuses « coupes rases », une technique qui ne concerne pourtant que moins de 1% des hectares de forêts françaises chaque année. S'il convient d'admettre que la gestion forestière n'a pas toujours été exemplaire, les professionnels comme Denis d'Herbomez relève « une grande progression dans le respect de la nature » au sein du secteur. Pour favoriser « la biodiversité, explique l'exploitant forestier, il faut que l’homme intervienne. La forêt, c’est comme la société, il y a des règles. La nature observe une seule règle: que le plus fort gagne ».

Renoncer à la coupe de bois, un non-sens écologique

Reposant essentiellement sur le « choc visuel » qu’elles engendrent dans la forêt, le débat autour de cette technique de coupe passe souvent sous silence le fait, tout aussi irréfutable, que la coupe rase demeure une pratique aussi minoritaire que sévèrement encadrée, ainsi que le souligne la profession. Les coupes rases ne représentent que 0,7% de la surface boisée française (95 000 hectares) ; elles font l'objet d'une demande d'autorisation préalable, ne peuvent concerner que 25 hectares maximum, et même 5 si le terrain accuse une pente égale ou supérieure à 30% ; elles s'inscrivent par ailleurs, le plus souvent, dans un document de gestion durable et dans un engagement de certification (PEFC, FSC) ; des précautions sont obligatoires : préservation des cours d'eau, des niches écologiques, protection des milieux humides, etc. ; enfin, elles sont systématiquement suivies d'un reboisement de la parcelle récoltée afin de reconstituer le capital forestier et de renouveler la forêt.

Une coupe rase peut ainsi être décidée pour des raisons sanitaires, les arbres étant malades, attaqués par des parasites ou mourants à cause de la sécheresse. Elle peut aussi être menée afin de remplacer des essences non adaptées au changement climatique par d'autres essences plus résistantes. Enfin, elle peut répondre, tout simplement, au besoin de régénération de certaines essences, comme les pins sylvestres ou maritimes, dont l'ombre des sujets adultes empêche les plus jeunes de grandir. Les désavantages provisoires de la coupe rase sont compensés par les bénéfices à long terme pour la santé, l’adaptation au changement climatique et la transition énergétique. « Décider de cesser toute coupe d’arbre, et ce au profit de matériaux polluants comme les matières plastiques, serait une décision absurde au vu des enjeux planétaires actuels », estiment Sophie Gerber et Thibault Leroy.

Renoncer à la coupe de bois reviendrait ainsi à entraver la nécessaire transition écologique et à encourager la déforestation importée. Ainsi, non seulement le bois issu d’une gestion durable permet de se substituer à des matériaux autrement plus polluants (plastique, ciment, acier), mais un arbre prélevé conserve en lui l'essentiel du carbone capturé durant sa croissance, qui reste stocké dans les produits nés de sa transformation (meubles, plancher, emballage, etc.). Matériau d'avenir par excellence, le bois né de la coupe d'arbre représente donc une chance, et non une menace, pour l'avenir de la planète et de ses habitants, particulièrement en France. A condition d'en revenir à un débat serein et factuel, condition sine qua non pour, comme l'écrivent Gerber et Leroy, « intégrer cette multitude de regards et d’attentions différents pour les mêmes espaces (...). Sans occulter des clivages bien réels, remarquons que les communautés qui s’affrontent passionnément disposent d’un dénominateur commun, que l’on retrouve du randonneur à l’exploitant forestier, en passant par le chasseur ou le naturaliste : l’amour pour la forêt ». 

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