La fée de l’homme politique.

« A la chambre ! Mais non ! Pas au lit, Maman ! Il n’est pas malade ! A la chambre, au Palais Bourbon.

Oui, à Paris. Je sais, tu as raison, il ferait mieux d’être dans sa circonscription. Mais que veux-tu, la campagne ça l’emmerde. Non, pas la campagne électorale, la campagne avec les vaches folles et les curés pédophiles… Mais il n’est pas pédophile… Charles pédophile, franchement. Mais oui, il met une cravate ; ce n’est pas lui qui n’en met pas.

Il faut que tu décides à mettre tes oreilles quand tu téléphones. Oui ! Tes oreilles, ton appareil auditif. Alors tourne le bouton. Le petit bouton dessus. Voilà ! celui-la. Ha! Tu m’entends maintenant ?Je ne hurle pas ! C’est ton appareil qui marche. Mais tu t’en fous des piles, ça ne s’use pas aussi vite que ça. Ce n’est plus Tapie qui les fabrique. Écoute, Maman, comment veux-tu que l’on s’entende si tu ne mets pas tes oreilles ? Et Michelle, elle vient te voir tous les jours ?

Heureusement, à trente euros de l’heure, elle peut au moins te faire ça. Je l’ai eue au téléphone, elle m’a dit que tu allais bien. Mais que tu passais ton temps à hurler. Alors mets tes oreilles ! C’est quand tu ne les mets pas que tu hurles. Trente euros c’est cher ? Je sais que c’est cher, mais il n’y a personne d’autre dans ton coin. Tu ne veux pas aller en résidence service, alors on paye Michelle. Mais oui on a des sous ! De toute façon c’est Charles qui paye ; entre ses indemnités parlementaires et ses jetons de présence… Il peut payer. Ne t’inquiète pas.

A quoi veux tu qu’il joue ? Il n’a jamais joué ! Mais non, les jetons ce sont des indemnités qu’il touche des entreprises. Mais oui, c’est légal. Rassure toi. Je n’ai jamais rencontré de procureur. Non, Maman, jamais. Mais arrête de dramatiser les choses ! Charles est bien en place. Il faudrait qu’il se bouge un peu pour sa campagne. C’est tout. S’il veut être ministre, il ferait mieux d’être élu.

Mais oui Maman, c’est son métier. Son père à l’E.N.A., son grand-père à l’E.N.A., tu sais c’est de famille. Oui, papa était à la S.N.C.F.. Je sais. Oui, il le sait aussi. Il s’en servira, crois-moi. Mais bien sûr que ça va être utile, ils votent à la S.N.C.F.

Ben, ils ont supprimé la ligne parce qu’il y a le T.G.V. Mais tu t’en fous tu ne prends jamais le train ! Je sais que tu ne payes pas en tant que veuve de cheminot, mais tu détestes le train. Alors qu’est ce que tu t’en fous qu’ils aient supprimé la ligne ? D’accord j’en parle à Charles, mais il n’est pas élu dans ta circonscription. Mais non, Maman, son confrère est dans l’opposition. Je lui dis quand même. Promis.

Bon je te laisse, j’ai les repas à préparer pour ce soir. C’est l’anniversaire de Bastien. Huit ans, oui. Oui, Maman, je vais lui dire, il sera content. Oui. D’accord. Oui. Je t’embrasse. Oui on te téléphone. Oui, Maman  Mais oui je chantonne de temps en temps. Je sais, Je sais. Que veux tu c’était la politique ou l’opéra. Je sais, Maman. Mais non, vous ne vous êtes pas sacrifiés pour rien. Allez, je t’embrasse. Au revoir, au revoir… »

fee2

Martine raccroche le téléphone et s’effondre la tête dans les bras. Elle redresse sa tête brusquement : Maman !

Maman, fille de cheminot, veuve de cheminot. Et moi épouse de député. Oh, rassurez-vous, un tout petit député. Tout petit, petit. Une circonscription de quatre mille électeurs dont deux mille un votent pour lui. Je me suis fait avoir. Que voulez-vous, fils d’énarque, frère d’énarque, petit-fils d’énarque, neveu d’énarque. Moi j’avais une carrière à faire. Je me suis dit, pourris comme ils sont dans ce milieu, je vais grimper vite ! Tu parles, pas un ministre dans la famille, même pas un secrétaire d’Etat. Et le mien il ne comprend rien à la politique.

Ah ! Ils sont brillants les Dubois-Vaudreuil ! Pardon, les Dubois de Vaudreuil. Ils ont ramassé la particule je ne sais trop où. En fin de compte ce n’est pas le programme qu’ils vendent sur les affiches, c’est le nom. Dans ce bled pourri ça marche encore. Imaginez. A leur naissance, il y a une bonne fée qui arrive et qui pointe sa baguette magique sur le front du bambin. « Tu seras énarque, mon fils » Et ça marche…

Pour les filles ? Ah non. Il n’y en a pas. Pour les filles c’est « Tu épouseras un énarque ma fille » Dans ces milieux là on ne travaille pas ; On parade au bras de son cher et tendre sur les scènes de théâtre en campagne électorale et on boit du mousseux tiède en disant « Hum ! ! ! Délicieux ! C’est votre production ? » Eh bien, en général, c’est leur production et ils vous en servent un deuxième. Il y a des alcooliques mondaines, moi je suis alcoolique politique. Je suis saucisson pur porc aussi et rillettes faites maison.

« Hein, Madame la Député, vous n’en n’avez jamais goûté des comme ça ? » Ben non. Heureusement. Et ils vous en refilent en paquet cadeau dans un panier en osier moche et emballé avec du papier cristal.  En campagne, je passe mon temps aux Restos du Cœur à leur amener des cadeaux d’électeurs. Pas envie de crever, moi, à bouffer tout ça ! 

Et la petite, premier prix de récitation, qui vous apporte le paquet dans sa robe, rose tendre ou bleu ciel, plissée et sentant l’eau de Cologne bon marché ! ! !

« Madame,

Vous avez ravi le cœur de notre grand homme,

Et en cela vous nous avez marri,

Mais nous savons tous que vous êtes bonne,

Et cela nous réjouit.

Vous êtes son grand soutien,

Et face à ses épreuves,

C’est donc pour notre bien,

Qu’il va mettre tout en œuvre… »

Il n’en n’a rien à foutre Charles. Mais rien du tout. D’ailleurs la gamine non plus ! Le drame c’est la conne qui l’a écrit. Oh, elle est facile à repérer, c’est celle qui pousse la gamine vers moi en lui causant dans l’oreille, et, pendant ce temps-là, regarde Charles en pensant dans sa tête « Qu’il  est beau !» Bien sûr, elle est encore pucelle à quarante cinq ans. « Ma vie, vous comprenez, Madame, ce sont mes enfants. » Ses enfants, ses enfants, ceux des autres oui ! Je l’imagine, l’institutrice, en train de faire un cours d’éducation sexuelle. Dans le tunnel, le train, elle, elle ne l’a jamais rencontré. Vous me direz, dans la mienne, on ne pense qu’à ça. Des cheminots…

Mais pourquoi on fait élever nos enfants par des pucelles ; Qu’est-ce qu’elles peuvent bien leur apprendre sur la vie, les hommes, la promotion canapé… Les institutrices pucelles, faut les brûler. On trouvera toujours un pape pour les canoniser cinq cents ans après, comme l’autre. De toute façon la pucelle qui flambe, ça sert toujours post-mortem. Demandez donc à Jean-Marie, mais pas à sa fille, elle oublie tout !

Bon. Je cause, je cause… Les enfants sont à l’école, et j’ai fini mon joggage… Oui ! Mon joggage. Je suis bien en tenue de joggeuse là. Tout les matins je fait mon joggage. Avant c’était jogging, je sais, mais depuis que Charles est devenu nationaliste c’est devenu joggage. Il y a plein de mots comme ça. Nous devons faire attention aux enfants, a dit Charles. Alors fini les parkings, les meetings, les brainstormings… Ça devient les garages, les manifestations, les remue-méninges. Tout cela reste bien franchouillard, bien clean – pardon, bien propre - bien électoral. C’est vrai, Charles il n’a rien à dire, mais il le dit bien. Un énarque. 

Elle se retourne vers le portrait de son mari. Elle prend un plumeau et époussette la photo. 

C’est vrai qu’il est beau… Rassurez-vous, il n’a pas toujours été comme cela. Avant il était moche. Mais je lui ai changé la vie.

Christian Gallo - © Le Ficanas ®

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.