Ne dites pas à ma mère que je suis misogyne, raciste et homophobe ; elle me croit écrivain.

Cette semaine j’ai été très bon. Cinq mille livres vendus par jour ! Cinq mille ! Le prochain ce sera dix mille. J’ai deux ou trois bonnes idées, bien archaïques, bien complaisantes, bien revanchardes… Ca va faire un triomphe.

Mais soyons honnête, les médias m’ont aidé ; le triomphe ce fut chez Ruquier. La Polony n’étant plus là, ce n’était pas la Léa Salamé qui allait me faire peur ! Elle allait être intimidée la petite, ça fait deux ans qu’elle me supporte sur i-Télé. Et puis il n’y a que deux mois qu’elle est chez Ruquier ; elle a eu la trouille… Quant à Caron et son brushing à la Luc Ferry, il ne doit lire que les dernières de couverture des ouvrages dont on parle. Mais il faut dire qu’ils m’ont gâté : faire venir en face de moi cet ersatz germano-français de Cohn-Bendit qui, je l’avoue, m’a franchement donné des ailes. J’ai pu vomir mon fiel raciste, misogyne et homophobe comme une divine diarrhée. Grand moment. C’est là que j’ai accéléré mes ventes ; merci la redevance qui m’a autorisé à faire des sous, merci les français.

Z par Large

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Enfin ce n’est quand même pas cette émission qui renforce mon côté intellectuel de droite. Heureusement j’ai eu l’onction suprême de « Ce soir ou jamais », vachement plus intello… Là aussi ils m’ont gâté : ils me mettent en face Jacques Attali, je le déteste. Alors j’ai fait fort ; en plus des étrangers, des femmes et des homosexuels j’ai rajouté l’islam, la gauche et l’égalitarisme : la totale. Et je me suis dit allons-y à l’insulte, mais masquons-là d’une façon ironique, à la Le Pen. Quand j’ai dénoncé « l’homélie du père Attali », il était tout rouge. Et quand j’ai rajouté « C’est con», ce n’est pas du grand Le Pen ça, du Le Pen d’antan… Quand on en arrive à ce niveau de maîtrise d’un show télévisé, peu importe les vérités que l’on assène aux autres ; un mensonge grossier fera plus le buzz que la vérité. J’ai été très bon.

Il faut dire que mon grand slogan pour la télévision a été d’affirmer que Pétain avait sauvé les juifs. Ignorer les rafles, la collaboration avec les nazis, le régime de Vichy, voilà des arguments pour cette France inquiète, la même qui chantait « Maréchal nous voilà ». Il faut que j’entretienne cet argument sur Pétain. Je vais mettre en place un hommage au maréchal à l’île d’Yeu, devant sa sépulture : un texte de Renaud Camus, notre grand philosophe, la présence de Paul-Marie Coûteaux (qui s’est planté aux dernières élections, le pauvre), et puis Dieudonné qui a franchement besoin d’être réhabilité. Marine ne viendra pas, en ce moment elle lave plus blanc, mais son papa oui ! Au moment de la Marseillaise il a toujours un air martial qui plait aux télévisions.

Je suis un grand écrivain. Quand on vend cinq mille ouvrages par jour on est un grand écrivain. Ne suis-je pas le digne descendant de Robert Brasillach, de Charles Maurras, de Marcel Déat et, n’ayons pas peur, de Louis-Ferdinand Céline ? Je suis le chantre littéraire de la France du XXIème siècle. Ah la France ! Cette France ordonnée et propre, celle des capétiens, des bourbons, de l’empire, cette France dirigée et immaculée d’où l’on va extirper tous ces miasmes exotiques qui essayent de nous envahir ; cette France qui, grâce à moi, va retrouver ses racines profondes (les racines sont toujours profondes pour que l’arbre ne se casse pas la gueule).

Mais surtout, ne dites pas tout cela à ma mère ; elle va avoir peur que je devienne antisémite.

E. Z. – Propos recueillis par Christian Gallo - © Le Ficanas ®

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