Le théâtre du bonheur a besoin de vous!

Les événements tragiques se suivent et se ressemblent, mettent en évidence les trous béants qui s'installent dans la pensée d'une partie de la jeunesse… et pas seulement dans les banlieues ghettoïsées, loin s'en faut. Ici et là, nous évoquons l'urgente nécessité de revenir à l'éducation populaire de notre enfance qui structurait si bien nos modes de vie de quartier, nos agendas d'élèves, nos révoltes d'adolescents, puis d'adultes… 

Exil(s)-Sur-Scène © TOUSCOPROD
Les événements tragiques se suivent et se ressemblent, mettent en évidence les trous béants qui s'installent dans la pensée d'une partie de la jeunesse… et pas seulement dans les banlieues ghettoïsées, loin s'en faut. Ici et là, nous évoquons l'urgente nécessité de revenir à l'éducation populaire de notre enfance qui structurait si bien nos modes de vie de quartier, nos agendas d'élèves, nos révoltes d'adolescents, puis d'adultes… Nous avons tant appris dans l'obscurité des ciné-clubs de lycées, lorsqu'existaient des animateurs culturels de l'envergure d'un Jean Bernard Pouy qui a sévi pendant de longues années à Romain Rolland, le lycée d'Ivry ou j'ai fait l'école buissonnière et la grève… 

Grâce à lui, JB Pouy, grâce à ses films, La belle équipe, Easy rider, Alexandre Newski, l'Homme qui tua Liberty Valence, Woodstock, grâce à la littérature et à la poésie subversive que l'on trouvait en biblinous nous sommes fabriqués des repères entre solidarité, universalité, besoin vital de liberté. Aujourd'hui, il y aurait péril en la demeure France et l'on découvre l'ampleur des dégâts que peut provoquer un désert culturel, entre béton et néons.  Le constat mériterait d'être approfondi, nuancé, diversifié… Mais admettons. La nature humaine a horreur du vide… Elle remplit les trous noirs qui font peur et pour cela, elle emploie ce qui lui tombe sous la main… La culture est malmenée, ses budgets rognés et la création "hors les clous"  décapitée… Pourtant, elles ne demandent que cela ces dizaines de milliers d'associations qui animent bibliothèques, cinémathèques, théâtres de quartier, ateliers de peinture, de lecture, de poésie publique. Ces  Festivals qui s'appuient sur l'énergie fantastique de centaines de milliers de bénévoles… Il est là le tissu social. Il suffirait de lui donner un vrai coup de pouce… 

Je m'égare… Je ne vais pas droit au but me souffle-t-on à l'oreille…Alors, je m'explique et je vous dis pourquoi ce billet du jour…

Documentariste depuis de longues années, j'ai voulu il y a deux ans rendre un hommage particulier au théâtre Aleph, fondé en 68 au Chili par un certain Oscar Castro qui  passera sous le régime de Pinochet 3 ans derrière les barbelés … mais qui tiendra le choc en jouant une pièce par semaine pour les huit cent prisonniers du camp de Ritoque. Trop encombrant pour disparaître ce saltimbanque rebelle est envoyé en exil à Paris où il est reçu par Mnouchkine et Jack Lang. Il joue avec la belle Ariane, Plus tard avec Peter Brook, finit par installer sa propre scène en banlieue, à Ivry sur Seine… à deux pas de là où je vis. 

 Je découvre le travail de la troupe, en mesure l'impact sur l'état d'esprit des mômes du quartier, prend plaisir à la convivialité des lieux.  J'adhère, je veux faire un film… raconter ces décennies de combat pour la culture et la rencontre entre gens différents. Je voudrais profiter du quarantième anniversaire du coup d'Etat, de la mort d'Allende. le 11 septembre 1973… Dans les chaînes de tv et les institutions de soutien à la culture, les interlocuteurs ont oublié, avouent que tout cela est bien loin… Les Twins towers ont bouleversé nos mémoires…

Je persiste avec Marina, exceptionnelle caméra femme qui fait l'image, le montage, avec des amis, en France et au Chili, qui se chargent du son, d'autres de la lumière… Avec Oscar et la troupe qui donnent sans rien demander, jamais… 

Nous avons quasiment terminé ce film… mais nous sommes financièrement coincés pour aller jusqu'au bout d'où cet appel au peuple que nous faisons circuler dans les réseaux sociaux depuis quelques jours. 

Bref résumé de notre propos  : Oscar Castro est un étrange personnage de scène qui ne parle ni vraiment français, ni tout a fait espagnol. Son sabir à lui transgresse les règles élémentaires de la grammaire orale. Il mêle mimique, onomatopée, gestuelle unique et, comme par miracle, tout le monde le suit. Les vieux Chiliens de l’exil comme lui, leurs enfants et souvent petits-enfants, les gamins aux cent nationalités du quartier d’Ivry où le théâtre Aleph est installé… sans oublier les fidèles de toujours, artistes, amis, intellectuels intrigués par pareil succès de scène au delà du périph…

Aleph n’est pas tout à fait un théâtre, c’est un lieu de vie où les saltimbanques préparent la soupe et l’offrent en partage au public, où ils chantent et dansent jusque tard dans la nuit. Donc, forcément, on revient pour parler d’amour, de culture, de plaisir, de politique et de philosophie. Et on finit par connaître les pièces par cœur, ou encore par se surprendre à raconter nous-même l’histoire du Chili, version Oscar Castro… Avec le rire et l’humour pour contrebalancer tristesse et colère …

Avant chaque représentation, Oscar aime convoquer les esprits des êtres qui lui sont chers : sa mère d’abord, morte sous la torture dans un commissariat, le Président Allende, symbole de la tragédie chilienne. Ou encore Robert Doisneau qui fut président d’Aleph, Danièle Mitterrand, une amie intime et discrète. Et comment ne pas évoquer le compañero Tignous. C’est le rôle des poètes que d’entretenir la flamme de la nostalgie, au sens que les Grecs anciens donnaient à ce mot : la douleur des nôtres. Des disparus, des combattants de l’ombre, des résistants. De tous les refuzniks de la planète.

Il est donc question de mémoire entretenue, de culture joyeuse, de communication entre les humains, de plaisir partagé en collectivité. D’émotions, souvent fortes, mais qui incitent naturellement à la réflexion. La culture est le seul langage universel, libre à chacun d’entre-nous d’inventer des mots nouveaux pour l’enrichir, c’est cela qu’insuffle Oscar dans chacune de ses pièces.

Depuis quelques années, Oscar dirige sur les planches, des immigrés qui viennent d’arriver… Et Oscar d’inventer des dialogues allant du chinois au bambara, en passant par le turc, le russe, le polonais, le portugais. Une vision candide penseront certains, une utopie de catéchisme souriront  les sceptiques, une exception concèderont sans doute d’autres. Ce film s’adresse en partie à eux, mais il est plus encore destiné à ceux qui sont confrontés aux mêmes situations de quartiers, de villes, de jeunesse…

Le tournage est terminé, le montage aussi… MAIS il reste une étape cruciale, finale… la post-production. Tout le monde joue en permanence, pendant soixante minutes à saute-langages et nous devons peaufiner les traductions, adapter les sous-titrages pour unifier ce sabir. Ce qui est vrai pour le son, vaut à l’image.

D'où cet appel à la mobilisation citoyenne… par le biais de touscoprod.

Un immense merci d'avoir pris le temps de lire.

Merci également à ceux qui soutiendront et/ou qui feront circuler l'information…

Jean Michel Rodrigo

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.