Intégration en "direct live" à la Cité nationale de l'histoire de l'immigration

La Cité nationale de l'histoire de l'immigration (CNHI) a déjà connu une non-inauguration pour cause de création d'un ministère de l'identité nationale, puis une séquence inédite d'intégration en train de se faire, avec l'occupation de salariés étrangers en grève pour obtenir un titre de séjour. Le 28 janvier 2011, tout est rentré dans l'ordre: la CNHI redevient musée et les étrangers sont renvoyés à une obscurité qu'ils n'auraient jamais dû quitter. Peut-être.

La Cité nationale de l'histoire de l'immigration (CNHI) a déjà connu une non-inauguration pour cause de création d'un ministère de l'identité nationale, puis une séquence inédite d'intégration en train de se faire, avec l'occupation de salariés étrangers en grève pour obtenir un titre de séjour. Le 28 janvier 2011, tout est rentré dans l'ordre: la CNHI redevient musée et les étrangers sont renvoyés à une obscurité qu'ils n'auraient jamais dû quitter. Peut-être.

 

La CNHI, crée par un décret de 2005, a connu une inauguration citoyenne le 10 octobre 2007.

Ainsi parla le porte parole de la Ligue des Droits de l'Homme: "Nous sommes aujourd’hui ensemble réunis pour fêter l’ouverture de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration. Ensemble, oui, mais manifestement pas tous ensemble ! En effet, je n’ai pas à m’adresser à ces plus hautes autorités de l’Etat qui comme il est d’usage en de pareilles circonstances sont protocolairement requises. (…) Puisque en toute connaissance de cause, ils ne sont pas venus, il s’agit bien d’une décision politique : alors que l’appui à cette structure originale et nouvelle aurait compté pour la reconnaissance de la place de l’immigration dans la construction nationale et sociale de la France, ce geste qui aurait eu une force symbolique n’a pas été voulu."

L'inauguration officielle, sous blocus policier, fut enfin organisée le 30 mars 2009. "Eric Besson savait qu’il allait être chahuté. La preuve, le nombre inhabituel de policiers, non seulement à l’extérieur de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration (CNHI), dans le 12ème arrondissement de Paris, mais, plus étonnant, à l’intérieur, alors que les invités avaient été strictement filtrés à l’entrée."

 

La CNHI démarre ses activités, organise des expositions et des rencontres, telle une journée d'études intitulée L'histoire des phénomènes migratoires en France et en Europe : quels enjeux pour les classes ? en mars 2010. Malgré le malaise illustré par ces inaugurations contradictoires, elle trouve peu à peu sa place comme comme un lieu d'exposition du parcours des populations qui ont participé à la construction de ce pays et de débat sur l'histoire des migrations et la vie des étrangers en France.

Et pourtant, les visiteurs tardent à trouver le chemin de ce lieu inhabituel. Le musée fantôme, titre Le Monde en mars 2010. "Lancée en grande pompe en 2007, la Cité nationale de l'histoire de l'immigration, à Paris, est désespérément déserte. Pourquoi ?. C'était une belle idée, généreuse, inédite. La Cité nationale de l'histoire de l'immigration (CNHI) a ouvert il y a deux ans et demi avec pour ambition, à travers une exposition permanente et d'autres temporaires, de décrire et montrer une France riche de ses immigrés. Mais, pour l'instant, le public ne suit pas."

 

Et voilà que, le 7 octobre 2010, le lieu est investi pacifiquement par les travailleurs étrangers en grève depuis un an, pour obtenir du ministère de l'immigration l'application des accords de régularisation obtenus le 18 juin, à la suite de l'occupation des marches de l'Opéra Bastille.

L'occupation, colorée et bon enfant, se passera assez tranquillement, même si les aléas de l'instruction des dossiers par les préfectures provoquent des tensions à certains moments. Le personnel de la Cité constate que cet évènement attire des visiteurs et il ne semble pas fâché de leur faire découvrir les expositions et l'aquarium. Les grévistes et leurs soutiens disposent d'espaces qui leur permettront notamment de préparer les dossier individuels de régularisation à remettre aux préfectures.

Puis, le 9 décembre 2010, un nouvel accord d'occupation est conclu, qui restreint l'occupation aux heures d'ouverture de la Cité. Il est dès lors clair qu'il suffira de leur interdire l'entrée un matin pour faire cesser l'occupation.

 

Le 6 janvier 2011 le groupe de travail de suivi de la procédure de régularisation convenue le 18 juin s'est réuni pour faire le point. La direction de l'immigration du ministère de l'intérieur a présenté un bilan des opérations aux syndicats soutenant le mouvement. Ces derniers ont constaté le caractère parcellaire de ce bilan au regard des informations dont ils disposaient de leur côté: "Ne figuraient que les chiffres de l’Ile de France et de deux autres départements, et encore étaient-ils incomplets car ils ne comprenaient visiblement pas les titres de séjour obtenus par les grévistes organisés par Solidaires. D’autre part, alors que ces réunions sont censées faire le point (...) en général (grévistes et non grévistes), seuls les chiffres concernant les grévistes ont été fournis. Pourtant, nous savons qu’un certain nombre de non grévistes - et c’était là un des objectifs du mouvement - ont bénéficié de cette procédure en Ile de France comme dans certains départements de province"

Ce "bilan" se décompose comme suit: sur 3883 dossiers déposés, 2174 ont été examinés, conduisant à la délivrance de 963 récépissés (titre d'attente de l'attribution du titre de séjour), et 13 titres de séjour valables un an. Selon les syndicats, "ces chiffres sont bien inférieurs à la réalité, au regard du nombre de cartes de séjour dont nous avons déjà connaissance".

 

Et le 28 janvier 2011 à 9h, heure de l’entrée quotidienne des grévistes dans la Cité, un comité d’accueil un peu particulier attendait les grévistes : une dizaine de cars de CRS. Ils ont donc été empêchés de pénétrer dans le musée, celui-ci restant fermé au public.

Les soutiens des grévistes se sont bien entendu manifestés sur place toute la journée, mais le fait est là: l'occupation a cessé.

Il s'ensuit une bataille de communiqués.

La CNHI invoque "des problèmes récurrents sur le site, où la situation s’est progressivement enlisée et dégradée . (…) Les usagers ont progressivement déserté la Cité et les activités normales de l'établissement ont été gravement perturbées. (…) En conséquence, pour garantir la sécurité des personnes et des biens, les instances de la Cité nationale de l'histoire de l'immigration ont décidé de mettre fin, ce jour, aux accords antérieurs et de fermer l’établissement au public pour mettre un terme à l’occupation".

La CGT-Culture conteste les affirmations de la CNHI "de « problèmes récurrents », de « situation dégradée », de « non respect des règles intérieures », d’ « insalubrité », de « menaces à l’encontre du personnel » de la CNHI", qu'il présente comme un prétexte "pour faire intervenir les forces de police autour de la CNHI et en interdire l’accès aux Travailleurs Sans Papiers".

 

L'occupation a-t-elle vraiment empêché la fréquentation de la Cité par le public?

Un exemple ponctuel : un jeune garçon d'environ 12 ans, remontant de l'aquarium, s'exclame : « Ah, ces nègres, avec leur cirque, j'ai appris qu'il y avait ici un aquarium, c'est trop ! » Un militant RESF s'approche du garçon et lui dit, en lui prenant le bras : « Sais-tu que l'appellation « nègres » est très négative ? » Le gamin: « Pourquoi, c'est pas des nègres ? » , « Ce sont des noirs, « nègres » était le terme utilisé pour nommer les esclaves, au temps où l'esclavage existait encore ! » , « Oh, merde, j'ai pas voulu dire ça ! », « Je m'en doute, mais je vais en profiter pour te faire expliquer par des « nègres » leur « cirque ». Suis-moi ! ».

Il l'entraîne vers un groupe de grévistes et le leur présente : « Voici un jeune homme qui ne savait pas que « nègres » était une insulte, pouvez-vous lui expliquer votre mouvement de grève ? » Et les grévistes d'enchaîner en expliquant patiemment comment ils étaient en France pour travailler en étant même parfois laissés sans salaire... » Réaction : « Vous travaillez et vous n'êtes même pas payés? C'est dégueulasse ! ».

Le militant les laisse à leurs échanges et, quelque temps plus tard, visitant l'exposition "Football et immigration", il retrouve le garçon et ses trois accompagnateurs, en pleine conversation. Les trois désormais « ex-nègres » sont en train de lui expliquer qu'ils ont été footballeurs presque pros, l'un d'eux même en 2ème division. Le gamin est émerveillé : « Vous connaissez Barthès ? », « Je ne l'ai pas connu personnellement, mais je l'ai croisé sur un terrain, oui ! » et le gamin, timide, mais courageux : « Vous pourriez m'avoir un autographe ? ». Eclat de rire général !...

 

Martine et Jean-Claude Vernier

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