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Billet de blog 16 oct. 2021

Instruction en famille : que se passera-t-il si nous refusons de plier ?

« Pour faire un républicain, il faut prendre l’être humain si petit et si humble qu’il soit […] et lui donner l’idée qu’il faut penser par lui-même, qu’il ne doit ni foi ni obéissance à personne, que c’est à lui de chercher la vérité et non pas à la recevoir d’un maître, d’un directeur, d’un chef quel qu’il soit. » (Ferdinand Buisson)

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Ramassage des déchets sur la plage de Piemanson

Monsieur le Président, que se passera-t-il si nous refusons de plier ? Si nous n’obéissons pas aveuglément à une loi. Simplement parce qu’à l’évidence, aujourd’hui, votre parole, peut, à elle seule, promulguer une loi qui ne repose sur aucun fondement objectif.

Notre démarche est celle de citoyens en recherche de sens car, nous ne saurions nous résoudre à accepter des décisions sans les comprendre.

Il y a un peu plus d’un an, lors du discours des Mureaux, le 2 octobre 2020, les Français ont entendu que 60 000 enfants étaient déscolarisés, que ces milliers d’enfants étaient privés d’enseignement, d’éducation à la citoyenneté, de socialisation, que ces enfants étaient embrigadés, enfermés. Nos concitoyens ont entendu que l’islamisme radical se logeait, entre autres, dans l’instruction en famille (IEF). Et nous avons appris de votre bouche  que « l’instruction à école sera rendue obligatoire pour tous dès 3 ans [et que] l’instruction à domicile sera strictement limitée ».

Rappelons d’abord que les enfants en IEF sont déclarés chaque année à l’Education nationale ainsi qu’au maire de la commune où ils résident. Les enfants sont ensuite contrôlés chaque année par des représentants de l’Education nationale et tous les deux ans par les services sociaux. Dans ce cadre légal, la progression des acquis de nos enfants est donc contrôlée, mais c’est aussi leur ouverture, leur bien-être et leur épanouissement qui sont surveillés.

Le Conseil d’Etat avait exprimé des réserves : « Il n'est pas établi, en particulier, que les motifs des parents relèveraient de manière significative d'une volonté de séparatisme social ou d'une contestation des valeurs de la République. Dans ces conditions, le passage d'un régime de liberté encadrée et contrôlée à un régime d'interdiction ne paraît pas suffisamment justifié et proportionné. ». Puis, sans argumentation, sans donnée, il a voté le texte qui suit "Le législateur peut faire le choix d’un nouveau resserrement […] de façon notamment à empêcher que le droit de choisir l’instruction en famille ne soit utilisé pour des raisons propres aux parents".

Puis, malgré l’engagement de nombreuses familles pratiquant l’IEF, malgré le soutien de parents scolarisant leurs enfants et d’enseignants qui regrettent cette richesse, le 13 Août 2021, le Conseil constitutionnel a validé, dans le cadre de la loi contre les séparatismes, le principe d’un régime d’autorisation concernant l’IEF, remplaçant le régime déclaratif en vigueur.
L’accès à ce mode d’instruction sera donc considérablement réduit à partir de la rentrée scolaire de 2022.

De fait, devant ce qui, pour nous, est une injustice, nous avons cherché à comprendre et analyser sur quoi se basait cette obligation de scolarisation, décision que vous qualifiez vous-même, Monsieur le Président, d’ « une des plus radicale depuis les lois de 1882 » lorsque l’instruction est devenue, avec Jules Ferry, obligatoire en France.

Le 18 juin 2020, Jean-Michel Blanquer, devant les sénateurs, se félicitait du renforcement des contrôles et du cadre législatif entourant l’IEF. Il affirmait ne pas penser qu’il faille interdire ou conditionner davantage l’IEF : « il faut appliquer les règles que nous avons établies dans la loi de 2019  […] sur le plan juridique, je crois que nous sommes parvenus à un bon équilibre »

Que s’est-il donc passé entre juin et octobre 2020 pour que vous preniez, Monsieur le Président, une telle décision ? Sur quels arguments vous êtes-vous appuyés ? La question reste posée car en octobre, au moment où vous établissez un lien de causalité entre l’islamisme radical et l’IEF, un document officiel  émanant du ministère de l’Education nationale est rendu public et conclut que « les cas d’enfants exposés à un risque de radicalisation et repérés à l’occasion du contrôle de l’instruction au domicile familial sont exceptionnels.»[1] 

Conjointement, nos recherches nous ont amenés à faire un état des lieux des études portant sur la radicalisation islamiste chez les jeunes en âge d’être scolarisés. Il apparaît que le processus de radicalisation se fait sur fond d’échec scolaire et en rupture avec la famille. De fait, nous vous invitons ainsi que les membres du gouvernement à lire ce rapport[2] de 2018 explicitant les rapports complexes entre la radicalisation et la jeunesse produit par l’INJEP. Un rapport qui ne fait, à aucun moment, mention de l’instruction en famille.

En outre, les djihadistes français ayant agi sur le territoire français ont tous connu une « scolarité difficile ou, en tout cas courte »[3]. Et nous ne parlons pas ici d’une instruction en famille mais bien d’une instruction à l’école de la République. Cette même école que vous désignez comme « le creuset républicain. C’est ce qui fait qu’on protège nos enfants de manière complète par rapport à tout signe religieux, à la religion »[4], et c’est dans « ce lieu où nous formons les consciences pour que les enfants deviennent des citoyens libres, rationnels, pouvant choisir leur vie »[5].

Monsieur le Président, pensez-vous pouvoir vous cacher derrière cet idéal pour se soustraire à ses responsabilités vis-à-vis d’une école publique malmenée ?

Peut-être car, dans votre discours du 2 octobre 2020, vous évoquez le chiffre de 60 000 enfants déscolarisés, « un chiffre qui augmente chaque année ». Mais de quels enfants voulez-vous parler ? L’estimation de 60 000 enfants vaut pour des enfants inscrits au CNED ou instruits en famille. Ces enfants sont déclarés et contrôlés. Ils ne sont pas hors du système, ils en font bel et bien partie.

Nous dénonçons donc un amalgame car vous confondez les enfants décrocheurs du système scolaire républicain avec les enfants instruits en famille ou scolarisés au CNED. De fait, nous sommes plus que dubitatifs à l’idée que l’obligation de scolarisation puisse avoir un impact sur des enfants échappant déjà aux radars de l’Education nationale et de l’Etat.

L’école de la République est une chance pour beaucoup d’enfants mais la liberté d’instruction est aussi une chance pour tous les enfants qui, pour des raisons diverses souffrent dans cette même école, parce qu’ils y sont harcelés, parce qu’ils présentent des difficultés d’apprentissage, parce qu’ils n’y trouvent pas leur place ou simplement parce qu’ils sont différents. Dans son préambule du 22 janvier 1946, l’OMS affirme : « Le développement sain de l'enfant est d'une importance fondamentale » et nous sommes certains que l’IEF est une liberté qui y participe. 

Monsieur le Président, pensez-vous que c’est en coupant les ailes d’enfants ouverts sur le monde et heureux en IEF, que vous concourez à leur état de complet bien-être physique, mental et social ? 

En décrivant l’IEF comme un espace clos, refermé sur lui-même dont l’enfant serait prisonnier et en présentant l’instruction à l’école comme le prolongement de l’intérêt supérieur de l’enfant, seule capable de lui offrir cette dimension de socialisation, nous voyons que vous n’avez aucune idée de ce qu’est l’IEF.  

Non, nous ne restons pas enfermés chez nous. Nous n’aimons pas plus la consanguinité intellectuelle que la consanguinité de pratiques et fréquentons avec nos enfants des personnes de tous horizons.

Oui, l’IEF est une école hors les murs, c’est une école de l’ouverture, une école de la vie avec ses hauts et ses bas, ses déceptions, ses joies et ses surprises. Et oui, les enfants en IEF sont socialement intégrés, ils sont épanouis, ils sont curieux et enthousiastes. Il n’y a pas que leurs parents qui le disent, des études en font également état. Dans certains pays, comme les Etats-Unis, les enfants instruits en famille sont activement recherchés par de grandes écoles comme Harvard ou le MIT.

Et ce n’est pas l’IEF qui a des murs mais bien l’école que vous voulez pour demain et où vous souhaitez contraindre nos enfants à se rendre. Et nous ne disons pas ces mots contre l’école de la République ni contre ceux qui y travaillent car nous les respectons. Nous le disons pour vous faire comprendre que l’IEF n’est pas une prison où l’on embrigade mais bien un espace de liberté pour apprendre et aimer apprendre.

Nous savons pourquoi nous pratiquons l’IEF et nous ne dirons jamais assez à nos enfants qu’ils peuvent poser des questions, qu’il est fondamental de réfléchir à ce que nous faisons de la manière la plus ouverte qui soit, et de connaître les pourquoi de nos actions.

Nous vous demanderons donc des réponses claires, des réponses que nous pourrons relayer à nos enfants car vos propos comme ceux de Monsieur Blanquer ne nous ont aucunement éclairés, ils ont seulement résonné en nous comme une profonde injustice.

Nous vous poserons donc cette question : « Pouvez-vous nous donner des données et des éléments objectifs qui permettraient d’établir une relation entre l’IEF et la radicalisation islamiste, éléments qui justifieraient le passage d’un régime déclaratif à un régime d’autorisation  pour l’IEF ? »

Et nous vous précisons que nos enfants de six et neuf ans se fichent totalement du maniement de la rhétorique. Ils ne sont pas allés à l’école et sont pourtant dotés d’un esprit libre et critique, bien que de nombreuses personnalités du monde politique et du monde journalistique pensent que notre modèle d’éducation et d’instruction est défaillant.

Aussi, ne pouvons-nous pas leur répondre comme Monsieur Darmanin. Nous ne pouvons pas nous contenter de leur dire qu’ils sont « naïfs » de ne pas voir « un lien qui saute aux yeux »[6].

Dites-leur en quoi consiste ce lien. En quoi combattre l’islamisme radical requiert de réduire drastiquement l’accès à l’IEF ?

Dites-le leur, s’il vous plaît, avec précision, car les enfants n’aiment pas les inexactitudes et ils ne manqueront pas de vous les faire remarquer.

Même si, nous ne vous cachons pas que nous trouvons ces questions très loin de l’innocence dans laquelle ils devraient se trouver à leur âge, ces questions sont malheureusement aujourd’hui au centre de leurs préoccupations. Ces questions parasitent nos enfants à longueur de temps dans la mesure où elles n’ont reçu, à ce jour, aucune réponse logique. 

Expliquez-leur maintenant comment ils pourraient se sentir en sécurité dans un pays qui est dans l’incapacité de repérer une minorité de familles qui détournerait  l’IEF pour fabriquer de nouveaux terroristes.

Monsieur Darmanin l’a répété : « c’est la déclaration qui fait naître le contrôle »[7]. Les familles en IEF sont, par essence, contrôlées puisqu’elles doivent se déclarer. Si elles sont mal contrôlées, à qui la faute ? A une liberté d’instruction qui ne devrait pas être ou à un Etat qui ne donne pas les moyens à ses agents d’effectuer des contrôles dans de bonnes conditions ?

Les familles non déclarées ne font pas partie des familles en IEF. Et c’est à l’Etat qu’il revient de prendre les mesures nécessaires pour contrer ces dérives. 

Monsieur le Président, croyez-vous qu’il est facile d’expliquer à ses enfants que l’on se voit retirer des libertés sous des prétextes flous, des amalgames et des concepts vagues ?

Car nous ne savions pas que nos dirigeants pouvaient prendre des décisions sans avoir de comptes à nous rendre.

Pourquoi avoir tant de représentants, si les débats sont des débats de forme et non des débats de fond ? Comment avoir confiance devant tant de contradictions ? 

Nous apprenons à nos enfants que nous progressons en écoutant les opinions des autres, qu’il est important de savoir se remettre en question, que nous devons ouvrir nos champs d’investigations. Nous leur enseignons que l’on peut se tromper, qu’il est important de reconnaître ses erreurs et que c’est ainsi que nous progressons.

Aujourd’hui, Monsieur le Président, nous vous exhortons de répondre à nos questions de manière précise et non par le copier-coller d’un texte rhétorique sans lien avec le contenu du nôtre. A l’école, cela se nomme un hors-sujet. Mais trêve de plaisanterie, nous sommes des citoyens libres et égaux, vous avez été élus pour nous représenter, vous avez le devoir de nous rendre des comptes et d’entendre nos requêtes.

Sans réponse de votre part, aurons-nous découvert que notre gouvernement pouvait interdire une liberté très encadrée sans données objectivables ? Qu’en France, des lois pouvaient être promulguées avec pour seul étayage la vague idée que se faisait nos dirigeants d’une situation ?

Aurons-nous découvert que la stigmatisation, les fantasmes et les amalgames feraient désormais l’histoire de l’éducation dans notre pays ?

[1] Vademecum Instruction dans la famille, Novembre 2020, rédigé par le ministère de l’éducation nationale, de la jeunesse et des sports

[2] LACROIX I., 2018, Radicalisations et jeunesses. Revue de littérature, INJEP Notes & rapports/Revue de littérature

[3]https:// www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/11/27/y-a-t-il-un-profil-type-des-terroristes-francais_4819444_4355770.html

[4] Emmanuel Macron, le 2 octobre 2020, lors du discours des Mureaux, dans les Yvelines

[5] Emmanuel Macron, le 2 octobre 2020, lors du discours des Mureaux, dans les Yvelines

[6] Gérald Darmanin, le 2 novembre 2020, devant la commission des lois de l'Assemblée nationale.

[7] Gérald Darmanin, le 2 novembre 2020, devant la commission des lois de l'Assemblée nationale.

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