Louis de Bonald et le Mariage pour tous (mai 1816-mai 2013).

Des contradictions philosophiques des anti-« mariage gay » au prisme de la première pensée contre-révolutionnaire, ou comment le « néo-traditionalisme se mord la queue...

 

Gustave Courbet, Le Sommeil (1866), Petit Palais. © Gustave Courbet Gustave Courbet, Le Sommeil (1866), Petit Palais. © Gustave Courbet

 À partir de l’hiver 2013, suite à la présentation par la Garde des Sceaux Christiane Taubira d’un projet de loi élargissant aux personnes du même sexe le droit de se marier, les grandes artères de Paris se voyaient régulièrement noircies de manifestations de vaste ampleur, organisées notamment par le collectif « Manif Pour Tous » afin de défendre la famille dite « traditionnelle ». Pour tous : locution assez bien reflétée par l’hétérogénéité de ces cortèges, que l’on ne saurait – bien qu’on n’ait pas manqué de le faire – faire coïncider avec une démonstration publique de la seule droite conservatrice. Pratiquants de toutes confessions, citoyens lambda voire jeunes gens peu suspects de nostalgies médiévistes côtoyaient cependant paroissiens traditionalistes derrière leurs prêtres en soutane, familles BCBG « Barbour / Cyrillus » et autres avatars du c’ « était mieux avant ». Entre le discours se voulant respectable du collectif précité et ceux, plus radicaux, prônés par des groupes nationaux-catholiques tel Civitas, une ligne argumentative commune de détachait, celle d’un ébranlement concerté de ce pilier premier de la société que serait la famille, au profit d’une forme dénaturée et insensée, car bravant les deux garants de la civilisation que seraient le bon sens et l’ordre « naturel ».

 Deux boucliers ne datant pas d’hier, et qu’on brandit dès qu’un débat sociétal foule le délicat terrain des mœurs, soient de la conjugalité, de la sexualité, et du statut légal qu’on souhaite leur donner. Retenons donc moins de ces épisodes le caractère hétéroclite de leurs acteurs que celui, mieux saisissable pour sa part et plus univoque, de ses leaders. Sans nier la teneur bassement homophobe des instincts qui avaient gagné une partie des Français à la cause « anti-mariage gay », réveillés par la nature même du projet, examinons la tentative de rationalisation d’un discours de « défense des valeurs éternelles » par le prisme à notre connaissance inédit de la pensée réactionnaire dans sa forme philosophique la plus avancée, soit la Contre-Révolution élaborée en doctrine dans le premier xixe siècle.

 

 Parmi ses deux principaux hérauts, Joseph de Maistre et Louis de Bonald, c’est le second qui a le plus systématisé ses vues, faisant précisément commencer sa cosmogonie sociale par la « société domestique », cellule-mère de la société des hommes (la « société politique »), et de celles des hommes avec Dieu (la « société religieuse »). « Le genre humain a commencé par une famille », nous dit-il en effet, « et la preuve en est sensible, puisqu’il continue par des familles ; et que, si on pouvait le supposer réduit à une famille, il suffirait d’une famille pour le recommencer [1]». Comment cette dernière se définit-elle chez le penseur ?

 « La société domestique est formée nécessairement de trois personnes domestiques présentes ou supposées, actuelles ou éventuelles, rapprochées par les manières d’être de père, de mère, d’enfants, unis par les rapports sociaux ou généraux de pouvoir, de ministre et de sujet, qui sont les mêmes que les relations universelles ou rationnelles de cause, de moyen et d’effet. Ces rapports, et les lois qui les déclarent, forment la constitution de la société domestique[2] ». 

 Quant à son organisation et à sa fin, les voici :

 « Le père de famille a le pouvoir de manifester sa volonté par des lois ou des ordres, et de les faire exécuter ; mais comme il n’est que le ministre immédiat de la Divinité, pour la reproduction et la conservation des êtres, il ne peut porter des lois que comme des conséquences naturelles des lois fondamentales, ni employer les personnes et les propriétés de la famille que pour des fins de reproduction et de conservation[3] ».

 Reste à définir la place de l’enfant :

 « L’enfant, sujet de l’action et de la volonté du père et de la mère, n’a qu’un devoir : celui d’écouter et d’obéir. Il n’a point de fonctions qui lui soient propres ; mais toutes les fonctions des deux autres personnes de la société se rapportent à lui, et les travaux du père, et la sollicitude de la mère, et les soins des serviteurs. Par sa faiblesse même, il est le maître[4] ».

 On retiendra de ces trois extraits trois idées-forces :

* Premièrement, et c’est un lieu commun de la pensée bonaldienne, le monde se pense comme une trinité applicable à toutes les sphères, à commencer par celle du politique : le souverain ordonne, son ministère exécute[5], le sujet obéit. Le second texte confirme cet axiome.

* En second lieu, la finalité de la famille, comme une fois de plus celle de la société en général, réside en sa reproduction et en sa conservation.

* Enfin, la passivité du sujet n’est pas infériorité ontologique : élément pour l’heure le plus faible, il est l’objet de la bienveillance et de la protection des deux autres.

 On pourrait aisément conclure en une vision fixiste, hétéro-normée et patriarcale d’une « monarchie domestique » (l’expression est du reste de Bonald) qu’aucun modèle concurrent ne saurait remettre en question. Si l’on ajoute qu’il présente ses vues comme une sorte d’arithmétique universelle[6] et ne cesse d’invoquer l’autorité de la nature, voilà qui semblerait aisément transposable aux attaques formulées contre le mariage homosexuel. Du légitimisme de naguère aux drapeaux chouans d’aujourd’hui, la boucle est bouclée. D’autant que Bonald ne cessa d’affiner et de réaffirmer ses conceptions familiales afin de battre en brèche l’institution du divorce lors de la rédaction du Code civil, et qu’il fut rapporteur de la loi portant son nom qui l’abolit en 1816[7].

 Ce serait oublier maintes nuances de la pensée bonaldienne qui ont pu échapper à la plupart de ses exégètes. Le primat régulier de l’autorité maternelle, par exemple, sur le pouvoir paternel qu’elle surplombe soit par intérim, soit parce qu’il erre :

 « Il y a donc des analogies morales ou des rapports généraux entre le ministère domestique et le ministère politique, et comme la mère a le droit de corriger un enfant désobéissant, même contre la volonté du père, le magistrat a le devoir de punir un sujet coupable, même contre la volonté du chef ; et c’était en France une maxime de notre droit public. Enfin, la femme a une autorité domestique sur tous les ministres inférieurs, comme la justice dans l’État a autorité même sur la force armée et la fait marcher[8] ».

 Notons l’analogie avec le monde politique politique, lorsque le Ministre se doit parfois d’aller à l’encontre du monarque qui, humain parmi les hommes, peut oublier le rôle qui est le sien[9] ; Par ailleurs, contrairement à la plupart des autres contre-révolutionnaires, Bonald n’assigne à la loi salique et à la primogéniture masculine qu’un rôle purement technique, permettant d’éviter de redéfinir sans cesse les règles de succession ; il n’y a là qu’une commodité que les circonstances peuvent rendre caduque[10].

 Revenons aux trois conclusions partielles précédemment évoquées et appliquons-les à la question qui nous occupe :

* Si Pouvoir et Ministre sont nécessaires dans leur dualité pour s’entresoutenir quitte à inverser parfois les rôles, rien, a fortiori au vu de l’évolution des mentalités et des représentations au fil des deux siècles qui nous séparent de ces lignes, ne justifie que leur rôle soit inamovible ni genré.

* Si la famille a pour propos sa conservation et sa reproduction, la meilleure condition de possibilité du premier impératif et de la protéger constitutionnellement, plutôt que de laisser perdurer des situations hybrides de familles monoparentales ou dissociées de la vie affective et sexuelle d’un de ses membres (mariages en blanc, etc.). Quant au second, l’adoption, la procréation médicalement assistée et la gestation par autrui constituent trois formes dont la première est vielle comme le monde, et dont les deux autres ont été permises par le progrès scientifique.

* L’enfant, certes, ne choisit pas ses parents homosexuels. Choisit-il pour autant ses parents hétérosexuels ? Dans la mesure où il se présente comme le fruit de l’amour de deux êtres et de leur désir de se continuer, il aura autant de chances que tout autre de bénéficier de leur affection de ses parents, de l’éducation qu’ils lui prodigueront – et autant de chances malheureuses de ne pas les connaître…

 

 Cessons à présent de tourmenter la mémoire du vieux vicomte, qui n’eût peut-être pas entièrement partagé notre lecture. Si ce bref article s’est mis sous son auguste patronage, sans doute n’était-ce que pour renvoyer, par la voie la plus autorisée autant que la plus iconoclaste, les tenants de l’obscurantisme d’aujourd’hui à leurs contradictions intrinsèques. La réalité, avec le recul de sept années, nous montre des familles homoparentales plus soucieuses que tout autres de respectabilité, adoptant spontanément tous les codes les plus admis : leurs détracteurs n’auront pu sombrement se réjouir de voir Sodome et Gomorrhe couvrir la France d’orgies terrifiantes issues des scènes les plus osées du clip illustrant « Relax » de Frankie Goes to Hollywood… Faute de Satiricon, les débats actuels sur la GPA manqueront peut-être de satires, mais point… ma plume s’arrête ici.

 

 Flavien BERTRAN de BALANDA

 

[1] L. de Bonald, Démonstration philosophique du principe constitutif de la société, 1830, Repris dans les Œuvres complètes de M. de Bonald, Montrouge, Migne, 3 vol., I, p. 1 sq., ici p. 39. Sauf mention contraire, les références à Bonald renvoient à cette édition. Sur une formulation antérieure de cet axiome, voir également Du Divorce considéré au xixe siècle relativement à l’état public de la société, 1801, II, p. 49. Sur les théories bonaldiennes de la famille et de la conjugalité, nous nous permettons de renvoyer à notre texte : « “ Nous ne nous fâcherons point pour cette question…”. À propos des Mémoires de deux jeunes mariées de Balzac », Suite française, numéro spécial « Maison Balzac », 2/2019. En ligne : https://suitefrancaise.labcd.unipi.it/nous-ne-nous-facherons-point-pour-cette-question-a-propos-de-memoires-de-deux-jeunes-mariees-flavien-bertran-de-balanda/ (version papier à paraître sous forme d’ouvrage collectif).

[2] Législation primitive considérée dans les derniers temps par les seules lumières de la raison,1802, p. 1237-1238.

[3] Législation primitive, op. cit., p. 1238.

[4] Démonstration, op. cit., p. 46.

[5] Sous l’Ancien Régime, le Ministère était selon Bonald constitué par la noblesse, en tant qu’elle se définissait comme une charge et un service. Sa fermeture progressive, ses goûts somptuaires auraient précipité sa chute avec la Révolution. Sous la Restauration, le désignant renvoie au personnel politique.

[6] Voir en particulier la Préface de la Théorie du Pouvoir en son ensemble, et en particulier les premières pages.

[7] Nous nous permettons de renvoyer à notre texte: « Louis de Bonald et la question du divorce, de la rédaction du Code civil à la loi du 8 mai 1816 », dans Histoire, Économie & Société, 3/2017, Le «Second Empire» a-t-il existé?, p. 72-86.

[8] « Citoyen, un mot sur les systèmes », Journal des Débats, 10 novembre 1801. Voir également sur cette question Anne Morvan, « Théories de la famille, différence des sexes et émergence de la science sociale. Rousseau, Guiraudet et Bonald », dans Éliane Viennot (dir.), Revisiter la « querelle des femmes ». Discours sur l’égalité/inégalité des sexes, de 1750 aux lendemains de la Révolution, Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2012, p.149-160.

[9] « Peut-on contredire le monarque par zèle pour sa cause ? », Journal des Débats, 13 septembre 1819.

[10] Aspects que nous avons développés dans notre thèse, dont l’édition est en cours.

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