Légitimité et légitimation politiques, un enjeu scientifique

À propos de Paul Cormier, Xavier Gilly et Michaël Girardin (dir.), Construire la légitimité politique de l’Antiquité à nos jours, Paris, Classiques Garnier, 2021, 398 p.

Construire la légitimité politique, 2021 Construire la légitimité politique, 2021

   En ce début d’année 2021, les éditions Classiques Garnier nous proposent le sixième volume de la collection « Travaux du Centre d’Études supérieures de la Renaissance », ayant pour titre Construire la légitimité politique de l’Antiquité à nos jours et formant les actes d’une journée d’études tenue en Sorbonne le 22 octobre 2016, augmentée de contributions nouvelles rédigées postérieurement. Comme son nom le laisse pressentir, le propos est ambitieux, et l’épaisseur du volume confirme la richesse des pistes explorées.

   Après une triple introduction – chaque partie possédant elle-même son propre chapitre introductif –, l’ouvrage s’ouvre sur une première section intitulée « De la théocratie au droit » couvrant les périodes antique et médiévale. On y lit avec plaisir des analyses de l’hégémonie athénienne (Alexandra Bartzoka), de la justification de la tyrannie chez Xénophon (Higo Chausserie-Laprée), de l’évergétisme fiscal séleucide en Judée (Michaël Girardin), ou encore de l’usage papal de la pseudo-donation de Constantin afin d’assoir l’idée de translatio imperii (Raphaël Guérin).

   Une seconde partie, baptisée « Conflits de légitimité », est pour sa part entièrement consacrée à l’époque moderne. S’y trouvent notamment des réflexions novatrices sur les schèmes discursifs accompagnant l’avènement d’Henri IV (Fanny Giraudier), ou encore sur l’hostilité provoquée par le portrait de Marie-Antoinette par Vigée-Le Brun, soulevant l’épineuse question de la représentation d’une personne royale sous une forme familière, et donc potentiellement désacralisée (Maxime Trinquenaux).

   Une dernière série d’articles, « Aux origines de la “crise de légitimité” », s’intéresse à la période contemporaine lato sensu, entendue jusqu’à l’histoire immédiate. Les lecteurs dix-neuviémistes ne pourront qu’apprécier les pages scrutant les « fondements métaphysiques de la légitimité du régime napoléonien » (Roman Motornov), adossée à la typologie des légitimités impériales établie par Thierry Lentz et faisant autorité.

   On saluera donc avec enthousiasme la qualité de cette somme qui, outre d’être comme on l’a dit transpériodique, est également transnationale, nous faisant voyager de l’Angleterre de Charles II à la Turquie de 1980. Certes, l’exercice est parfois vertigineux qui nous mène abruptement de l’accession au trône de France de Louis XVIII et de Louis-Philippe à tel groupuscule contemporain d’étudiants d’extrême-gauche combattant pour le monopole d’une machine à café et d’une photocopieuse : c’est que la politologie, la sociologie politique et l’anthropologie du politique possèdent leur arsenal épistémologique propre, reléguant la traditionnelle histoire des idées politiques à un certain classicisme qu’il est parfois salutaire d’un peu rafraîchir.

   Surtout, l’ouvrage a pour originalité d’interroger l’élaboration de la légitimité, soit le processus ou plutôt les processus de légitimation per se. Ce champ, précocement ouvert par Mocsa[1] et ayant nourri des travaux de première importance[2], se voit remis au goût du jour pour susciter des exégèses nouvelles. On ne saurait trop insister sur la polyphonie du principe de légitimité, qu’on ne peut considérer indépendamment des canaux qu’il emprunte et des stratégies qu’il mobilise. Là réside peut-être paradoxalement les seules critiques de fond que l’on pourrait adresser au livre – pour ce qui est de la forme, la persistance de coquilles sera probablement corrigée par des rééditions ultérieures –, avec ces mots conclusifs avançant que « l’on pourrait même aller jusqu’à dire, après lecture de l’ensemble de ces contributions, que si la légitimation est un fait universel, la légitimité, en revanche, n’existe pas » (p. 345). La formule, se voulant probablement provocatrice, prend le risque de vider de tout ce qui a précédé de sa substance, et, en lui ôtant son épine dorsale – l’étude de la fabrique de l’assise du pouvoir, laquelle en dernière analyse n’existerait pas en soi – réduirait l’ensemble à une disparate s’auto-annulant dans l’absence de sens de sa finalité.

   Espérons qu’il ne s’agissait que d’une boutade, faute de quoi nous renverrions sine die à la (re)lecture Ferrero[3], Schmitt[4] et Weber – dont le nom n’est que ponctuellement évoqué, essentiellement pour rappeler la tripartition bien connue qu’il a opérée entre trois types de légitimité politique.

 

Guglielmo Ferrero Guglielmo Ferrero

   À moins de jeter dans les poubelles de l’histoire intellectuelle toute la philosophie politique d’Aristote à Benjamin, Kojève ou Habermas, la légitimité politique et la légitimité du politique demeurent la double pierre angulaire par laquelle la Cité s’est créée, organisée et pensée. C’est même la nécessité vitale de ce procédé réflexif qui fait toute la noblesse de l’activité humaine, et, par le politique, donne sa pleine – et unique – justification à la politique.

   La légitimité est un fait universel, et la légitimation n’existe que par elle et que pour elle.

Carl Schmitt Carl Schmitt

 

 

Flavien Alexandre BERTRAN de BALANDA, 6 mars 2021.

 

Flavien Bertran de Balanda © Flavien Bertran de Balanda Flavien Bertran de Balanda © Flavien Bertran de Balanda

 

 

[1] Gaetano Mocsa, ,Elementi di scienza politica, Rome, Bocca , 1896.

[2] On pense entre autres à Jacques Lagroye, « La légitimation », dans Madeleine Grawitz et Jean Leca (dir.), Traité de science politique, Paris, PUF, 1985 ; Niklas Luhmann, La Légitimation par la procédure, Paris, Éditions du Cerf, 2001 ; Moses Finley et les « principes de légitimation » (Authority and Legitimacy in The Classical City-State , København, Munksgaard, 1982 ; Économie et société en Grèce ancienne, Paris, La Découverte, 1984 [1953] ; L'Invention de la politique, Paris, Flammarion, 1985 [1983]) ; Rodney Barker, Legitimating Identities: The Self-Presentations of Rulers and Subjects, Cambridge University Press, 2009 [2001], sur l’auto-légitimation ; Olivier Corten, « Réflexions épistémologiques et méthodologiques sur les spécificités d’une étude politologique de la légitimité », Cahiers européens de Bruxelles, 1, 2000 ; Patrice Duran, « Penser la légitimité avec Max Weber, la “portée” d’un classique », Lendemains, dossier « Wozu noch Weber ? », no156, 2014, p. 12-37 (définition wébérienne du pouvoir comme « soumission à une contrainte de légitimation » ;

[3] Guglielmo Ferrero, Pouvoir. Les Génies invisibles de la cité, Paris, Plon, 1988 [1943], p. 41 ; du même auteur, voir également le texte inachevé Les deux révolutions françaises (1789-1796), Paris, LGF, 1993 [1951, posthume].

[4] Qui a fait l’objet d’études récentes de grande qualité : Augustin Simard, La Loi désarmée. Carl Schmitt et la controverse légalité / légitimité sous Weimar, Québec, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, Presses de l’Université de Laval, 2009, pour une analyse récente appliquée à l’Allemagne de l’entre-deux guerres ; la publication de cette thèse a été suivie d’une nouvelle traduction de Legalität und Legitimität  commentée par le même auteur: Légalité et Légitimité, même éditeur, 2012. Jean-François Kervégan, Que faire de Carl Schmitt ?, Paris, Gallimard, 2011 ; Jean-Claude Monod, Penser l'ennemi, affronter l'exception, réflexions critiques su l'actualité de Carl Schmitt, Paris, La Découverte, 2007.

Max Weber Max Weber

 

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