Le vide sidérant et sidéral de Marine LePen

Jamais personne ne peut mentir longtemps à tout un pays. Le débat de l'entre-deux-tours de cette folle élection présidentielle 2017 a joué les révélateurs. Enfermée entre persiflages et piques lancés à son adversaire, Marine Le Pen a montré sans masque le vrai caractère de son parti familial et extrémiste. L'agressivité et l'attaque personnelle pour cacher un vide programmatique sidéral.

Ce jeudi matin, au réveil, j'ai pensé à mon oncle Robert, qui repose aux côtés de sa femme à  Cluny depuis l'été dernier. Je m'étais endormie avec cette image de Le Pen éructant et souriant avec niaiserie pour mieux enrober de sa haine méprisante son adversaire.

Tonton Robert, nonagénaire a rendu l'âme avant de recevoir la légion d'honneur, qu'il avait sollicité tardivement. C'était un survivant. Un jour de février 1944, il a été happé dans une rafle qui avait bouclé la ville, puis déporté dans l'un des campements de Mauthausen, après un bref passage à Montluc. Cluny résistait, il fallait punir. Lui se trouvait dans le périmètre bouclé par hasard. Il voulait prendre le train. Il a écrit, raconté, partout, via des associations bisontines et nationales, son histoire de multiples façons depuis son retour.

Lors d'une visite au cimetière, sur les hauteurs de Cluny, collines verdoyantes calcaires et vieux remparts, en 2015, il avait marqué un arrêt dans le carré des déportés. Un peu plus bas, on trouve la tombe de Danielle Mitterrand, sur laquelle s'entassaient à l'époque des petites bouteilles d'eau France Liberté. Devant une croix claire, il m'a cité mot pour mot une conversation avec l'un de ses camarades de déportation. Il s'en voulait encore d'avoir perdu un papier minuscule, griffoné par ce Clunisois qui n'avait pas survécu. Il l'avait roulé et planqué dans une couture des semaines. Puis le mot a glissé hors du vêtement. Il s'en voulait encore, meme s'il l'avait appris par coeur pour le réciter à la famille du disparu. Moi, je me demandais comment on pouvait conserver un mot caché des semaines dans un uniforme toujours palpé par les geoliers. Lui, ce matin d'automne, après avoir fleuri la tombe de sa femme, il voulait encore comprendre comment et où il avait bien pu perdre ce mot testament.

En racontant, il exorcisait sa déportation et s'assurait que tout cela ne pouvait recommencer. Cette cruauté faite par des hommes à d'autres hommes. Jusqu'au bout, il a voulu comprendre le monde et raconter. Il avait une mémoire précise, technique, tres descriptive, factuelle. Malgré son intelligence et sa curiosité insatiable, il n'a jamais compris Le Pen père et fille. Ces trimbaleurs et exploiteurs de haine collective. Sans doute n'aurait-il pas compris pourquoi une Le Pen se retrouvait à nouveau au deuxième tour de l'élection présidentielle. Quant à son attitude pendant le débat, elle lui aurait échappée.

Car tout de même, il fallait la voir déverser sa hargne, ses accusations, égréner ses intox, sur un ton mi-immature mi-idiot. Fière d'elle et de ses répliques, de sa logorrhée.. Violence verbale et vide de la pensée. Une forme desespérante de fatuité méchante et un fond inexistant. Dont elle s'est efforcée de ne jamais parler tant elle sait que ce qu'elle porte est irréaliste.

Au fil de la campagne, j'ai évité au maximum les apparitions publiques et médiatiques de Marine Le Pen. Pour vivre heureux, il est important de savoir se préserver et se tenir loin des personnes et des idées toxiques. Cette femme est un condensé de toxicité brute. On sait ce que vaut son idéologie de base, assemblée avec des idées de rejets et des formules simples et directes, un programme aussi inapplicable que vide. Et pourtant ces fausses solutions parlent, mieux que d'autres aux gens dans la mouise, qui se sentent isolés et rejetés malgré leurs efforts. Qui hésitent parfois entre remplir le frigo et mettre de l'essence dans le réservoir, indispensable en zone rurale pour parcourir des kilomètres entre boulot et domicile, entre Pôle emploi et boulangerie encore ouverte. Fâchés à jamais, tant que leur situation personnelle ne trouve aucune issue, contre un monde qui leur renvoie une image peu reluisante d'eux-mêmes.

En face, Emmanuel Macron qui s'efforce de parler clair mais réhabilite la pensée complexe et simultanée, n'a aucune chance de séduire l'électeur lepéniste. D'abord parce que pour ces gens rejetés, en échec et excédés par leurs efforts vains pour mieux vivre dans une société en panne, la seule vision d'un type qui incarne la réussite privée et professionnelle est ressentie comme une agression. A le voir évoluer, on sent que le candidat d'En Marche ! n'a pas conscience de la violence sociale qu'il trimbale malgré lui. Rien de pire pour quelqu'un en survie perpétuelle que de voir débouler dans son champ de vision un champion qui donne l'impression de glisser sur la route alors que lui trébuche à chaque aspérité de la chaussée. De là - aussi - naît cette rage d'impuissance qui fait voter aux extrêmes, au profit d'une caricature de parti à l'ancienne qui n'invente rien mais prospère depuis quarante ans, du fait de l'inefficacité des autres.

Sans illusion sur le renouvellement à long terme de la mentalité de la classe politique, qui sans règles d'éthique strictes, finira toujours par retomber dans le médiocre des arrangements et des petites tricheries qui bâtissent de vraies mafias sans vergogne, j'ai décidé, depuis fin janvier, de faire confiance,  à Emmanuel Macron. Et de marcher, avec une distance lucide mais fraternelle. En espérant que le discours d'efficacité retrouvée de son programme, de volonté subtile et sensible de changement cadré, un Macron qui mérite encore de bûcher quelques sujets solidaires et écologiques ou de lutte contre les paradis fiscaux, que l'image d'enfant de la chance qu'il incarne seront contagieux. Un dernier pari sur l'intelligence, face au vide sidérant et sidéral de la démarche lepeniste, qui comme pour le débat, ne sera - on l'espère- victime que d'elle-même. Et de l'illusion empoisonnée qu'elle a construite.

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