Comment raconter sans ennui une histoire d’enchevêtrement de comptes bancaires et de corruption. C’est le défi réussi de « L’enquête » de Vincent Garenq. Rythmé.

Le premier flash-back du film commence sur la Une de « Libération », consacrée à l’affaire Carignon. En apéritif. A côté de l’affaire que s’apprête à démarrer Denis Robert, les aventures de l’ancien maire corrompu de Grenoble sont simples et sans circonvolutions.

Gilles Lellouche joue un Denis Robert vite happé et dépassé par l’ampleur et les conséquences de ses trouvailles. L’affaire Clearstream, la vraie et la fausse, la financière et la politique, pendant plus de dix ans, emplit sa vie. Ce journaliste têtu et inspiré creuse son sillon au fil des rencontres, des recoupements et des rebondissements. Il paie son obstination au prix fort : une soixantaine de plaintes contre lui, des huissiers à la porte de sa maison chaque semaine, son épouse et ses enfants qui subissent aussi le prix de cette boue remuée pour voir plus clair dans le maquis bancaire. « L’enquête » s’intéresse à l’essentiel. Au processus qui transforme une investigation journalistique solide en affaire d’Etat.  Possède aussi les bases du pitch hitchcockien : plongez un homme ordinaire dans une histoire extraordinaire et observez les bouleversements. Le héros du film innove sans le savoir. Personne avant lui ne s’est intéressé à Clearstream, cette chambre de compensation luxembourgeoise, discrète et puissante jusqu’à l’oubli planifié, qui fait office de lessiveuse, entre paradis fiscaux et institutions. Au pays de l’argent virtuel, les transactions s’effacent après un coup de fil. Comme si de rien n’était, les millions d’euros s’évaporent d’un clic. Pas pour tout le monde. Le talent de Denis Robert a consisté à rendre visible l’invisible et intelligible un système conçu pour rester incompréhensible. Les scandales financiers d’UBS ou les fichiers d’HSBC sont aujourd’hui, portés par d’autres, les héritiers de sa curiosité initiale.

Le film mêle deux enquêtes, au début des années 2000 : celle de Denis Robert qui explique, via ses livres comment l’argent sale vagabonde en eaux troubles et celle du juge Renaud Van Ruymbecke, du pôle financier, qui creuse le sillon des commissions occultes des frégates de Taïwan et pointe le rôle corrupteur de certaines entreprises françaises. On navigue au volant d’une Jaguar, au fil des rendez-vous « gorge profonde », façon « Les hommes du président ». L’enquête, naturelle, information après vérification, se déroule, implacable. Avec la litanie de procès, d’intimidations, de truqueries de listings et de personnages sulfureux. Sans se perdre dans les méandres de cette affaire à tiroirs, sans caricature, avec ce qu’il faut de tension, le film raconte comment un système qui vivait heureux et caché entre petit à petit dans la lumière. « L’enquête » ne prétend pas être exhaustif mais transforme des années d’investigation en scénario clair et humain. Un récit d’histoire récente qui se regarde comme un bon polar, réel et lucide.

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