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Billet de blog 29 févr. 2020

Ma transition me fait prendre conscience de la nécessité d’une sororité politique.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

J’étais adolescente quand je réalisai que je n’étais sans doute pas un homme. Je ne connaissais alors que les notions de « travestissement » et de « transexualité » et je savais à quelles connotations négatives elles étaient rattachées dans la société en général et au sein de ma cellule familiale en particulier. Je savais aussi qu’elles ne me correspondaient pas. Mais je ne savais rien d’autre et surtout, j’avais peur de continuer à creuser la question.

Ce ne fut que longtemps plus tard, après de nombreuses autres expériences significatives et un important travail de déconstruction que j’osai enfin affirmer que j’étais transgenre.

Aujourd’hui, je me sens membre de la communauté des femmes avec une profonde empathie pour les plus marginalisées d’entre nous – femmes précaires, racisées, transgenres, invalides, seules avec enfants, victimes de grossophobie, travailleuses du sexe,… - et vu la polémique récente sur la place des femmes trans dans le milieu féministe, j’aimerais vous exposer pourquoi.  

Une histoire commune et des mots pour se penser.

 Pour commencer, il faut se rappeler que l’histoire des femmes transgenres, comme celle des femmes cis, n’échappe pas à l’emprise du patriarcat sur leur droit à l’auto-détermination.

Alors que la transidentité est connue de longue dans de nombreuses cultures comme un fait social, la société industrielle occidentale a entendu la psychiatriser, activant par là l’une des fonctions de la psychiatrie mise en avant par de nombreuses études de Foucaults à Goffman en passant par Castel : garantir l’ordre social, ici de nature binaire.

Ce sont donc les psychiatres, groupe dominé sociologiquement par des hommes cisgenres, hétéros, blancs et issus de la bourgeoisie, qui se sont attachés à décrire notre vécu en voulant le considérer comme une maladie mentale mais sans jamais y arriver. Aujourd’hui la dépsychiatrisation des parcours de transition progresse donc malgré que l’idée de personnes transgenres « malades mentales » persiste en raison de cette longue histoire.

Ce sont les études de genre, de tradition féministe, qui nous ont donné des notions pour nous réapproprier notre vécu et dessiner les contours des nécessaires perspectives politiques. Ces perspectives vont dans le sens de l’émancipation : l’identité de genre est un élément à part entière de la personne humaine, elle n’a pas à être « soignée » ou « corrigée ».

Parce qu’elle souligne les mécanismes d’oppression auxquelles peuvent être confrontées toutes les femmes, la voix des femmes transgenre ne menace pas celle des autres femmes, elle la renforce. Elle enseigne comment les différentes oppressions systémiques se manifestent et peuvent se combiner. Par exemple, le Transgender Day of Remembrance qui a lieu le 22 novembre partout dans le monde rapporte que la plupart des femmes transgenres assassinées étaient également issues de milieux modestes et/ou racisées. 

La transition, expérience sociologique à part entière.

 Me concernant, je vis ma transition comme une véritable expérience, riche d’enseignements qui nourrissent ma réflexion intellectuelle et m’amènent à me remettre en question. Je remarque au quotidien à quel point l’espace public est largement dominé par les hommes.

Je subis ainsi socialement ce que toutes les personnes perçues comme femmes, cis ou trans, subissent : être suivie dans la rue, recevoir des réflexions grivoises, des commentaires non sollicités sur ma tenue, être sifflée, me faire toucher par des inconnus, recevoir des regards insistants et des insultes si je ne réagis pas ou si j'envoie balader. Cela fait de moi l'alliée objective et subjective de toutes les femmes, même si je déplore que cela soit aussi au travers de la douleur que cette condition commune se manifeste.  

Il y a certes une différence : dès que ma transidentité est perçue, je cours le risque de violence verbale ou physique de la part de ceux qui ont cru aborder une femme cisgenre et réalisent s’être trompés. Leur homophobie peut alors ressortir, parfois de manière violente.

Avoir une identité de genre non conforme au genre assigné n’est pas une option que nous avons prise, c’est une composante de notre personnalité que nous découvrons au gré de notre vécu. Nous pouvons certes choisir de transitionner ou non, mais parfois nous transitionnons car ce n’est plus possible autrement. Entre le sexisme ordinaire, l’homophobie et la transmisogynie aucun sort n’est à envier. Et, comme les autres femmes, nous n’avons pas choisi le nôtre.

La pensée « TERF », une idéologie réactionnaire.

 Selon mon point de vue, la pensée « TERF » incarne à la fois un danger et un mystère. J’ignore en effet quelle cohérence donner à des postures qui se veulent féministes et matérialistes mais qui ignorent que toutes les personnes perçues comme femmes sont potentiellement exposées aux comportements oppressifs.

À bien y regarder, la pensée « TERF » qui exclut voire incite à la haine envers les femmes trans, a tout d’une logique d’extrême-droite : l’analogie est frappante avec les membres des classes populaires radicalisés à droite qui ostracisent les travailleurs immigrés au lieu d’exiger plus de justice sociale. De même qu’il y a plus de racisme que de lutte sociale dans les supports de droite extrême, il y a souvent plus de transphobie que de défense des droits de toutes les femmes dans les supports des TERFS. 

Et nous pouvons aussi parler des méthodes. J’ai fait la connaissance de cette idéologie TERF après qu’une de mes publications dans un groupe facebook privé consacré à l’entraide entre personnes transgenres ait été screené par une de ces militantes qui s’était introduite dans le groupe en se faisant passer pour transgenre afin de voler des publications et de les exposer à la vindicte de leur réseau. Cela s’appelle bafouer l’intimité, ni plus ni moins et c’est passible de sanctions.

Mais pour les TERFS, les personnes transgenres semblent être partout, vouloir s’infiltrer et dominer les mouvements sociaux. À ce titre, il faudrait les « démasquer » à coup d’une guerre virtuelle derrière des pseudos…. Cela ne vous rappelle rien ? Moi si, et j’avoue que cela me fait peur. Très peur.

Je préfère de loin ne plus songer à l’existence de ces sinistres personnes et penser à toutes mes amies et alliées femmes. J’ai perdu plusieurs contacts après mon coming-out mais mes nouvelles amitiés sont à peu près toutes féminines. Ma transition me permet de mieux cerner les mécanismes des oppressions que les femmes subissent et j’espère vivre, dans la lutte, de beaux moments de sororité. Avoir une identité de genre féminine et l’assumer n’implique pas de devoir accepter de subir sans broncher les règles périmées du patriarcat.  Parce que de nombreux combats sont encore à mener et qu’ils nous concernent toutes, demain sera inclusif et féministe.

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