Développement personnel et lutte des classes

Et si on mettait au placard le cliché «développement personnel=de droite»? Et si on montait le niveau d'exigence dans la réflexion concernant ce domaine, en dépassant la caricature habituelle?

Une des plus grosses idées reçues de la part des représentants médiatiques de la « lutte des classes », de la « vrai gauche », concerne le développement personnel. Le raccourci coach (ou autre dénomination relative au domaine du développement personnel) =de droite=individualiste=au service du méchant patronat capitaliste etc… a une forte tendance à me faire sortir de mes gonds !

Le développement personnel au sens large, est souvent défini (comme l’illustre parfaitement la dernière vidéo humoristique d’Usul « Développement personnel : pensez positif », sur la chaîne de Mediapart) de manière caricaturale, en surface. Les exemples sur lesquels s’appuient le discours sont loin d’être représentatifs, très souvent commerciaux, et ce sont toujours les mêmes. D’ailleurs, dans la vidéo, Usul ne se fatigue pas trop en reprenant les exemples fallacieux d’un vieux reportage de Capital, sans creuser plus loin. Un amalgame, une généralisation, qui n’est pas sans me rappeler celle du traitement des médias mainstream à propos des gilets jaunes. Le fameux « gilets jaunes=fachos sans cervelle/violents ». Un discours sacrément orienté et de mauvaise foi !

Pourtant, il y a de quoi se poser des questions sur le choix, par les médias dominants, de traiter le développement personnel à une heure de grande écoute (par exemple lors de l’émission Capital), plutôt par le prisme de sa dérive. Et il y a de quoi s’étonner de voir certains représentants de la « gauche » leur emboîter le pas, renforcer le trait, là où on a plutôt d’habitude le droit à une critique du traitement médiatique officiel. Au lieu de perdre du temps à caricaturer le domaine du développement personnel, peut-être pourrais-t-on se demander de quoi les dominants ont peur en restant en surface, et en lui faisant si mauvaise presse ? Pourquoi sont mis en lumière seulement un certain type d’accompagnants ? Peut-être pourrait t on même avoir l’audace de se demander en quoi le développement personnel en profondeur (et pas sa dérive médiatique, commerciale et j’en passe) pourrait servir « la lutte » ?

Le développement personnel au sens large (thérapie, coaching etc) c’est travailler sur soi, aller voir ce qu’il y a « à l’intérieur », remettre en cause ses croyances, sa vision du monde, poser des actions qui nous sortent de notre confort et nous permettre d’envisager un champ des possibles plus large, c’est tenter de comprendre pourquoi on n’agit pas parfois, c’est se redresser, gagner en fierté de qui on est, et se rapprocher de ce qui constitue notre essence. C’est aller à la rencontre de soi-même. Et c’est plein d’autres choses. J’ai comme l’impression que c’est vu comme une « activité » individuelle, voire individualiste, qui renverrait à une opposition schématique droite/ gauche. En reprenant la vision où la gauche c’est le collectif, la lutte globale face aux structures, etc… Et où la droite c’est l’idéologie selon laquelle « quand on veut on peut » (la méritocratie) en faisant fi de tout un tas de verrous, notamment ceux relatifs à la reproduction sociale. Alors, évidemment, vu sous cet angle, en se basant sur les caricatures qu’on veut bien nous servir…le développement personnel ça se range à droite.

Pourtant, aller à la rencontre de soi-même, aller voir à l’intérieur, c’est ce qui nous rapproche du collectif. L’un ne va pas sans l’autre. Ne vaut-il mieux pas des « collectifs » avec des gens un peu mieux (ou moins mal, c’est au choix) dans leurs baskets ? Il y a même du collectif à l’intérieur du développement personnel pour ceux qui le souhaitent (l’effet miroir du collectif fait avancer plus rapidement individuellement, et le travail individuel fais également avancer le groupe. Toute une aventure) !

Dans sa vidéo, Usul dit que le développement personnel a pour but de « se conformer ». Quand vous suivez une voie de développement personnel dans laquelle il y a une quelconque notion de conformité, fuyez ! C’est tout le contraire de ce que vous pouvez en tirer. Quand les « solutions » vous sont servies sur un plateau, vous semblent toutes faites, vous viennent de l’extérieur et pas de vous-même, c’est qu’on est plus dans le développement personnel, mais dans la manipulation. Vérifiez quel parcours personnel a suivi l’accompagnant que vous avez en face de vous, quelle exigence éthique il s’impose. Il est fondamental de séparer l’outil de l’utilisation qui en est faite, et d’être vigilant à l’éthique de la personne que vous écoutez sur youtube, ou qui vous suit en face à face. Oui, un accompagnant peut tout à fait utiliser sa boite à outil au service du « mauvais capitalisme », mais il peut aussi servir des valeurs autres dans sa pratique !

Le fameux « je sais que je ne sais rien » (Socrate) me parait un pilier fondamental dans la posture de l’accompagnant. Il est un miroir, un soutien, un support au service de l’accompagné, quelle que soit sa problématique. Il ne « prêche » pas pour sa paroisse. Il accompagne à des prises de conscience sur le chemin de la connaissance de soi. Une fois en action, il est le plus neutre possible (La neutralité étant impossible, il travaille sur la place de sa subjectivité dans la relation d’accompagnement. Il en est conscient).

Le développement personnel ne devrait pas être rangé d’un côté politique. La politique n’a de toute façon rien à faire dans ce domaine. L’accompagnant ne « choisit » pas ses accompagnés selon leur couleur. Il s’« oublie » pour se mettre « au service de ». Et quand il est trop influencé, soit il retravaille sa posture en supervision, soit il oriente l’accompagné vers un autre professionnel.

Dans mon parcours de développement personnel (en collectif, et en individuel) j’ai vécu, et observé autour de moi des prises de conscience et des transformations salvatrices. J’ai vu des personnes qui, au fur et à mesure du chemin prenaient conscience du monde qui les entouraient, devenaient plus respectueuses de l’environnement, du vivant, plus empathiques du sort des autres…. Et j’ai du mal à comprendre en quoi c’est peu compatible avec l’idéologie de gauche (il est peut-être temps de redonner un peu de souplesse à cette « idéologie » justement, poussiéreuse parfois). Un niveau de conscience plus élevé peut déboucher sur un engagement politique au sens large et noble du terme (qu’il soit effectué à gauche, à droite, ou ailleurs), et plus globalement sociétal.

Je trouve paradoxal de soutenir d’un côté qu’il faut que les gens se réapproprient le langage, la connaissance (je pense notamment au formidable outil qu’est l’éducation populaire) etc… et de mettre de côté des outils puissants de prise de conscience, de réappropriation de soi, parce qu’ils font parti du domaine du développement personnel. Je suis persuadée qu’on peut faire cohabiter les concepts marxistes, la sociologie de Bourdieu, la place donnée au collectif, avec les outils du développement personnel. J’irai même plus loin en soutenant l’idée qu’au plus les individus auront accès à une connaissance de soi profonde, à un travail sur leurs névroses etc , au plus le collectif sera « sain », avec une assise forte. Mieux vaut un collectif constitué d’individus qui se connaissent bien eux-mêmes, qui ont choisi les valeurs qu’ils défendent en conscience, qui connaissent leurs failles et leurs limites, leurs forces et qui savent pourquoi ils sont là. Non ? Arrêtons de se priver de cette richesse ! Et par la même occasion arrêtons de complexer les gens avec l’amalgame malvenu « développement personnel=droite ». Alors c’est sur que ça demande un travail plus en profondeur, et une remise en question de la vision dominante actuelle à gauche…. Pas simple (pour cela il y a de très bons outils de développement personnel !). Mais je vois un formidable pont entre développement personnel et lutte des classes. Et je me sens bien seule...

Il aurait été intéressant, dans la préparation de la vidéo, qu’Usul se donne la peine d’interroger des personnes qui ont fait du développement personnel, quelle qu’en soit la forme (pas des coachs, des thérapeutes, des auteurs à succès…mais juste des gens qui ont testé ces outils). D’avoir la voix de ceux qu’on n’entend pas (et qui changerait des gens qu’on nous montre, qui ont les yeux qui brillent et qui crient devant certains « prêcheurs »), au lieu du cliché habituel.

Dans le développement personnel, tout comme dans le traitement de ce sujet, c’est perte de temps que de rester en surface. Si vous n’avez pas comme volonté d’aller voir en profondeur, autant faire autre chose. Par contre si vous vous donnez la peine d’aller plus loin que la vitrine, vous pourriez avoir de bonnes surprises !

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