De l'individualisme suicidaire

L'individualisme politique est désormais un fléau. Nous pouvons soit le combattre, soit observer comment notre civilisation s’effondre sous nos yeux.

Par Alain de Raucourt, étudiant en M2 d'Histoire de la Pensée Economique 

 

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Hier soir je débattais avec mon frère. Comme à notre habitude, le débat a dérapé. En effet, mon frère est très libéral, au point de prétendre que tout travail académique est sans valeur - sauf bien entendu les travaux de Milton Friedman - et que pour être quelqu'un dans la vie il faut entreprendre, puisque in fine, un professeur d'université ne serait qu'un "entrepreneur raté". Tout ce qui compte dans les yeux de mon frère, c'est la réussite personnelle, c'est notre capacité à créer une entreprise, voire un empire. Hélas, mon frère se trouve actuellement à sa quatrième tentative de créer ce dit empire, et cette dernière fut tellement catastrophique, qu'il a du fuir le pays où il habitait sous contrainte de poursuites pénales. Il semblerait que sa soif sans limite d'argent est intrinsèquement suicidaire.

D'après le dictionnaire Larousse, une tendance suicidaire correspond à quelque chose "qui mène infailliblement à l'échec, à la ruine de celui-ci qui agit ainsi". Cette volonté qui est la sienne de créer un empire, semble en effet mener infailliblement à l'échec. Son échec personnel, qu'aujourd'hui se traduit dans la nécessité de quitter un pays, mais aussi celui de celles et ceux qui fessaient partie de son entreprise, n'a jamais été aussi catastrophique, et je vois comment cet échec affecte sa psychologie, il en souffre terriblement. Est-ce que tout cela est un phénomène isolé, qui ne concerne que mon frère ? Hélas non. Je retrouve les mêmes caractéristiques dans une partie de mes amis, notamment dans un de mes meilleurs amis qui habite maintenant à Grenoble, qui essaye depuis des années de monter une entreprise, afin d'accomplir ses "rêves". Nous avons sans doute tous et toutes des connaissances comme ça, capables de tout risquer afin d'être comme ces hommes que l'on exalte, ces Elon Musk, ces Jeff Bezos, ces Steve Jobs. Est-ce que ces individus seraient donc meilleurs que mon frère et mon ami ? La réponse ici se doit d'être négative. Aucune de ces "stars" du business, ne s'échappe de ce caractère suicidaire de la recherche sans fin de la fortune. Les relations familiales et de travail extrêmement difficiles de Steve Jobs, mises en évidence par les nombreux films et ouvrages bibliographiques, nous montrent que même ces "dieux" de l'entreprise tendent, inexorablement à leur ruine, qu'elle soit morale, humaine, familiale ou économique.

Cela ne serait pas un problème majeur, si ces gens n'emportaient personnes avec eux, or, ce n'est guère le cas. C'est toute la famille, les amis, les salariés de mon frère qui échouent avec lui, et quand je vois mon neveu qui travaille des fois 17 heures par jour dans une cuisine où l'on trouve de l'huile brûlante afin de financer son rêve - qui est de créer un empire de la mode - je me dis que ce culte de la réussite individuelle, du self-made man, crée des blessures profondes en nous tous et en nous toutes, en d'autres termes ce culte est profondément dangereux.

D'où viens ce culte ? Quel est son origine ? Une réponse simpliste serait "du mode de production capitaliste". Cette dernière n'est pas sans un certain degré de pertinence, mais je pense que l'origine est sous-jacente à notre système économique. Pour moi, la base intellectuelle, politique et philosophique de ce comportement suicidaire demeure dans ce que nous appelons de nous jours l'individualisme.

Il est difficile de donner une origine spécifique à l'individualisme, mais il est communément admis que ce dernier provient du philosophe John Lock. L'individualisme politique entends que les intérêts individuels doivent toujours prendre le dessus des intérêts du collectifs. C'est justement cette idée qui justifie le système économique contemporain (ou mode de production capitaliste pour les connaisseurs et les connaisseuses), et qui sert de matrice intellectuelle à cette recherche sans fin de l'enrichissement, de la volonté de créer des empires. Comme tout dogme, l'individualisme nécessite la création d'une mythologie. Ces "stars" de entrepreneuriat servent ainsi comme des "messies" de cette recherche de richesses, on l'a vu, suicidaire.

Cette volonté infinie de posséder des biens, mais aussi de posséder autrui, émane donc de cet individualisme, et donc, c'est bien l'individualisme qui est suicidaire. Vient s'agréer à cet état de fait la crise environnementale, il se trouve qu'aujourd'hui que ce caractère suicidaire prend des proportions jamais vu auparavant : c'est l'intégralité de l'espèce humaine qui va infailliblement vers l’échec total, à savoir son extinction. Dans ce sens, l'individualisme est désormais un fléau, dans un sens presque biblique : il met en péril la survie de l'espèce humaine sur terre. Dans ce sens, l'individualisme est désormais un suicide collectif. Pour toutes ces raisons, nous nous devons, nous tous et nous toutes, de combattre cet individualisme. 

Ce combat passe forcément par un changement majeur de paradigme. Pour cela, nous devons nous débarrasser de cette faim de plus, ce souhait de créer des empires, d'amasser des quantités indécentes de richesses. Pour cela, il nous reste qu'à prôner une idée oubliée et tant regrettée : le holisme, à savoir, la volonté de mettre systématiquement l'intérêt et les droits du collectif, avant l'intérêt et les droits des individus. Certain-e-s lectrices et lecteurs pourraient faire un rapprochement entre ce holisme et le collectivisme dit soviétique, qui a en effet mené vers des dérives insupportables et honteuses, comme la grande famine de l'Ukraine, ou les Goulags. Cependant, mettre au premier plan l'intérêt du collectif, ne veut point dire qu'il faudrait se passer complètement des droits les plus fondamentaux de chaque individu. Cela, car in fine, ôter les individu de leurs droits revient à se mettre contre l'intérêt du collectif. En d'autres termes, c'est dans l'intérêt du collectif que tous et toutes, autant que nous sommes, puissions profiter d'une vie digne. Le holisme se diffère dans se sens du collectivisme, puisqu'il absorbe dans l'intérêt du collectif, les intérêts des individus. C'est justement là où demeure la matrice intellectuelle et matérielle de la meilleurs alternative à la dichotomie infantile capitalisme/communisme soviétique, c'est justement là où demeure la possibilité d'apparition d'un paradigme dit communaliste.

Bien entendu, le sujet est large. Cela dit, j'espère pouvoir faire comprendre à la lectrice et au lecteur, que le changement social que notre pays, notre monde nécessite, passe par l'éradication de ce fléau qu'est l'individualisme suicidaire. Si nous échouons à cette tâche - qui est celle de notre génération, la responsabilité historique de changer le monde - alors nous ne pouvons qu'observer, malgré nous, comment toute notre espèce se suicide.

J'espère qu'un jour mon frère, mon neveu, mon ami, se rendront à l'évidence. C'est pas si mal finalement, de gagner un bon salaire. Pourquoi aurions-nous tellement besoin d'amasser des fortunes ? A quoi bon construire un empire, alors que ce dernier ne peut durer face à l’effondrement imminent de notre civilisation ?

 

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