La politique de la feuille blanche

Par temps de campagne, la politique semble se résumer à un appel au « changement », flairant dans l’époque le rejet des idéologies et des institutions par les citoyens de tous bords. Au risque d’entériner des programmes en apparence « décontenancés », mais reconduisant en pratique les logiques précédentes. Et ce au détriment de l’aspiration collective à leur réorientation profonde et durable.

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L’incertitude, paralysante, de l’artiste, entre espoir et crainte du premier jet. Sans doute, devant l’envie de « refaire le monde », libres d’imaginer, nous trouvons-nous dans sa situation. Souhaitant rompre avec les tendances passées, notre désir d’innovation et de création nous laisse, au final, démunis et incapables de proposer. Or, l’heure semble, plus que jamais, à la quête du « changement », et l’éternel défi artistique trouve une résonance de toute actualité, tant dans la demande collective d’une rénovation du « système », que dans les stratégies électorales déployées, pour y répondre, par la classe politique.

La lassitude vis-à-vis de l’accumulation des crises et d’une représentation politique apparemment impuissante[1] à s’attaquer aux problèmes et à répondre aux nécessités sociales de base a, en pratique, conduit à l’émergence et l’affirmation de nouveaux espaces et modes d’action collaboratifs et auto-organisés : secteurs de l’économie dite « collaborative », « sociale et solidaire », coopératives de travailleurs, lieux autogérés et partagés, associations et réseaux de solidarité… Prenant la forme d’un désaveu, cette évolution semble avoir, en partie, été perçue par la classe politique, relayant à l’occasion le souci d’une démocratie plus inclusive et participative.

Avec un succès encore limité sur le plan électoral. Le rôle et le pouvoir des institutions publiques ne cessent en effet d’être questionnés et l’idée d’un vote de « renversement » – notamment dans la perspective de 2017 – gagne de plus en plus d’électeurs. Dans le souci de ne pas laisser à l’extrême droite le « monopole du mécontentement », un nouvel archétype de candidat.e se fait jour : une personnalité jugée peu clivante, présentant la « neutralité » maximale, mais aussi un programme électoral réduit au strict minimum[2], offrant ainsi aux électeurs la possibilité d’un vote contestataire[3] déguisé en « carte blanche ».

Cet archétype et les attitudes de vote qui l’accompagnent émergent dans un double contexte :

-      D’une part, un contexte global de défiance à l’égard du politique et de la parole publique, qui tend à favoriser les personnalités dotées d’un parcours limité en politique, cultivant une certaine rareté dans leurs interventions médiatiques, et sachant notamment faire oublier les travers de leur trajectoire politique ou professionnelle ;

-      D’autre part, un contexte de rejet des idéologies – en tant qu’idéologies –, qui érige en « bons clients » les candidats d’apparence les plus « neutres » sur le terrain idéologique. De fait, ces derniers passent plus de temps à se dissocier de toute appartenance idéologique qu’à définir leur pensée politique[4]. Pour nombre d’entre eux, le « pragmatisme » ou le « réalisme » tient lieu de vision et de projet.

Ce discours anti-idéologique prend sa source à la racine-même de la culture néolibérale et illustre l’une de ses plus profondes réussites : faire croire en sa neutralité idéologique. Précisément, une politique s’auto-qualifiant de « pragmatique » dans un monde dominé par l’idéologie néolibérale et ses pratiques s’expose – ou souscrit – au risque de n’être qu’une politique de reproduction de cette idéologie et de ces pratiques. Les non-idéologues et tenants du « réalisme politique » défendent ainsi rarement des mesures allant dans le sens d’une amélioration des droits sociaux ou d’une plus juste répartition des richesses.

Mais au-delà, la culture néolibérale semble avoir considérablement affecté notre rapport au passé. Outre l’action favorisante des médias dominants – et notablement des chaînes d’information en continu – sur une forme d’« amnésie collective », Hannah Arendt caractérise le phénomène en cours dans les sociétés modernes en parlant d’« atrophie du sens commun » et constate que celle-ci « a causé une atrophie dans la dimension du passé »[5].

D’un point de vue historique et s’agissant du rapport des libéraux au passé, Samuel Chaîneau note, pour sa part, que : « Du point de vue de la raison, le passé apparaît comme le lieu de toutes les erreurs, de tous les préjugés, de tous les égarements (…). Du point de vue de la liberté, [il] se présente comme lieu de toutes les dépendances, de toutes les aliénations, de tous les enfermements dont l’individu doit se débarrasser pour accomplir sa pleine autonomie (…). A partir du moment où la vérité comme le bien et le mal acquièrent un sens historique, c'est-à-dire sont envisagés par rapport à une courbe potentielle de progrès, une dichotomie s’opère entre le passé, logiquement placé du côté de la fausseté, de l’erreur et du mal, et le futur, nécessairement placé du côté de la vérité et du bien»[6].

Sous l’influence d’un tel processus – et de la fameuse « priorité au direct » –, un candidat porteur d’une loi comprenant l’assouplissement du travail du dimanche et de nuit, la vente de milliards d’actifs publics au privé et la fragilisation du transport public par la libéralisation des lignes d’autocars est dit « sans bilan ».  L’élection d’un candidat sous le coup de plusieurs mises en examen pour corruption et financement illégal de campagne reste du domaine du possible. Un troisième peut, « sans complexe », clamer qu’il « serait temps qu’on accepte qu’il peut y avoir des emplois précaires », ou encore que la colonisation visait à un simple « partage de culture ». Renvoyés incessamment au passé, ces faits et propos sont, à proprement parler, « neutralisés », c'est-à-dire à la fois minorés, mais aussi progressivement tolérés sur le plan politique, comme moral.

Néanmoins, une fois le passé réinvesti, le langage de la neutralité ou du « bon sens » s’effondre et les lignes de clivage réapparaissent. Les candidats les plus lisses peuvent ainsi cacher les lignes idéologiques les plus dures et l’on s’interroge sur les dangers, notamment sur le plan démocratique, d’une idéologie avançant (comme le néolibéralisme) sous le couvert de la non-idéologie. Comme sur notre capacité à l’identifier et à la dénoncer pour ce qu’elle est. En attendant, les prétendant.e.s aux plus hautes fonctions se parent des habits du « changement », devenu un simple produit d’appel, et nous préparent vraisemblablement à des politiques prolongeant – voire intensifiant – celles menées ces 40 dernières années.

Face à cette « politique de la feuille blanche », il est grand temps de réhabiliter. Car l’illusion la plus néfaste consiste à croire ou affirmer que rien n’a été proposé, ni pensé pour mettre en place le changement tant attendu. Ecrire un programme résolument ancré à gauche – social, démocratique, écologique, féministe, internationaliste, solidaire – prendrait en effet peu de temps à quiconque a su occasionnellement tendre l’oreille aux voix discordantes. Non celles de « l’irréalisme », en réalité, mais du possible, et du nécessaire.

Ces propositions s’étalent à longueur d’ouvrages, de sites web et de blogs, de conférences et de forums, d’universités d’été et de réunions locales, de murs d’AG et de banderoles. Elles répondent non seulement à la réalité du monde dans lequel nous vivons, mais ne craignent pas de s’inspirer des principes lancés avant elles : des Lumières aux droits des femmes, en passant par les courants communistes et socialistes, les mouvements ouvriers, les luttes antiracistes et antifascistes, pour les droits sociaux et la décolonisation. Un héritage – non exhaustif – culturel, social et politique jamais autant malmené qu’aujourd’hui.

Réhabiliter le passé, c’est se redonner des outils pour créer. Pour ne pas rester démuni devant sa feuille blanche et s’inspirer de ce qui, dans l’Histoire, a mérité d’être défendu. Réhabiliter, c’est aussi réhabiliter l’autre dans son identité, pour en faire une richesse : si la connaissance amène à la compréhension, il s’agit aussi d’améliorer la compréhension mutuelle entre des acteurs par trop convaincus de leur opposition. Partis, syndicats, associations, militants, citoyens, membres de tous corps d’Etat et de métiers… Cesser de pointer l’individuel ou le collectif, car tous deux ont leurs responsabilités et leurs vertus. Se donner la peine de l’ouverture à l’autre, sans pour autant négliger ses particularismes et ses valeurs, car chacun incarne – pour lui-même et pour les autres – une certaine vision de l’humanité[7]. Incarnons-la, dans le respect de l'autre et de soi, pour nous élever.

 


[1] Une perception qui, comme l’avance Jacques Généreux, tient d’une cruelle erreur d’appréciation, dotée de surcroît d’un large pouvoir auto-réalisateur. Nous assistons, en réalité, à un dévoiement du pouvoir politique au service d’intérêts privés. Cf « La dissociété », J. Généreux, Editions du Seuil, 2006.

[2] Rejoignant la tendance à la simplification des codes et textes de lois, sous prétexte de leur inefficience. Un candidat, interrogé sur son programme, affirme aujourd’hui chercher le « haïku de la vie politique ».

[3] En ce qu’il constitue, pour l’essentiel, un vote « par élimination », mais aussi, pour certains, l’opportunité de réaffirmer l’impuissance des instances politiques et de contribuer à leur délitement, voire à leur chute.

[4] Tel François Fillon assurant récemment : « je ne suis pas idéologue, je suis un pragmatique », ou Emmanuel Macron déclarant : « l’honnêteté m’oblige à vous dire que je ne suis pas socialiste » (sans préciser, par ailleurs, ce qu’il est). On notera, à ce titre, le peu d’usage dont le gouvernement actuel fait du terme « socialiste » – mais aussi le recours encore timide de la droite au qualificatif « libéral » – et, parallèlement, la propension croissante de candidat.e.s du « bon sens » à s’auto-désigner comme « ni de droite, ni de gauche ».

[5] « Qu’est-ce que la politique ? » (traduit de l’allemand), H. Arendt, Editions Points, 1993, p 98. Le « sens commun » étant entendu, chez Arendt, comme la capacité à absorber la tradition.

[6] « Critique et dépassement de l’anthropologie libérale », S. Chaîneau, p 172, in « Etre humain en système capitaliste », ouvrage collectif, Yves Michel, 2015.

[7] Socrate disait : « sois tel que tu voudrais paraître à autrui ». Pour Sartre, bien qu’hostile de fait à tout déterminisme (et à l’idée d’une « morale » préétablie), « notre responsabilité est beaucoup plus grande que nous ne pourrions le supposer, car elle engage l’humanité entière (…) Ainsi, je suis responsable pour moi-même et pour tous, et je crée une certaine image de l’homme que je choisis ; en me choisissant, je choisis l’homme ».

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