Science sans conscience...cinq siècles après, une évidence

Qu'avons nous fait de l'avertissement de Rabelais? Qu'en est-il aujourd'hui de l'âme humaine, de celle de la vie, de l'âme du monde? Quelle œuvre de la conscience la science a servie et quels sont les nouveaux paysages qu'elle a gravés et peints ? Et en nous quelle extraordinaire transformation de l'être a-t'elle réalisée?

         Nous sommes à l'ère de la technologie triomphante qui se pavane en costume d'apparat à la gloire de la toute puissante science. les objets sophistiqués et merveilleux témoignent du génie de l'être humain à utiliser ce qu'il découvre et à le transformer pour son utilité et son confort. Appareillés et équipés de ces innombrables artifices, nous éprouvons ce sentiment d'une puissance grandissante que garantissent les progrès inéluctables de la science. Cependant, nous devons toujours manger pour survivre et détruire pour manger. Détruire? C'est ce que nous faisons le mieux, avec une rare excellence. Je ne suis pas juste. Je suis un ingrat. La science ne me donne-elle pas de quoi remplacer ce que nous arrachons à la nature? Ne comble-elle pas les rêves de l'homme?

        Nous voulions voler, nous avons inventé les avions. Nous voulions communiquer à distance, nous avons inventé le téléphone et internet. Nous voulions nous souvenir, nous avons inventé la photo et le film. Nous ne voulions plus avoir froid, nous avons pompé et transformé les forces de la terre pour nous tenir chaud. Nous voulions la paix, nous avons créé des armes de destruction massive. Nous voulions vivre en bonne santé et nous mourons de maladies archaïques et d'autres que nous avons créées. Nous sommes partis à la recherche d'ennemis dans le corps même de la vie....et nous les détruisons avec des armes chimiques. Je pense à la médecine moderne, mortifère, qui veut sauver des vies en détruisant la vie. Qui voit des ennemis partout, parce qu'elle est fondée sur le paradigme de la séparation et de la guerre. Qui ne comprend rien à la nature subtile d'un écosystème et traite les malades comme des victimes en leur ôtant tout espèce de responsabilité dans la rupture de leur équilibre homéostatique.

       Je m'égare croyez-vous? Pourtant, imaginez toute cette intelligence mise en œuvre pour acquérir autant de pouvoirs sur le monde et la vie, tandis que nous sommes toujours aussi vulnérables et fragiles qu'aux premiers temps de l'humanité. De quels nouveaux pouvoirs sommes-nous augmentés? Avons-nous établi la santé pour notre corps? Avons-nous pacifié nos instances psychiques? Avons nous transformé nos primales pulsions en puissance de création de nous mêmes? Enfin, avons-nous fait de cette luxuriante nature d'où nos corps sont issus, le jardin d'Eden que la jungle de la vie pouvait attendre de nous? C'est un gigantesque chantier par ici, une vaste poubelle par là; d'innombrables blessures et souillures sont nos traces...Et quelques beaux monuments, vestiges des rêves de grandeur et de beauté que nous n'avons jamais atteints ni réalisés.

        Il n'y a pas un temps sans guerre, ni un lieu sans souffrance. De tous ces millénaires que nous avons traversés, nous n'avons jamais augmenté la brillance de la vie, ni ne l'avons aidée à grandir en compétence et en cohérence. Nous l'avons instrumentalisée, asservie, aspirée, pompée. Nous lui avons déniée toute sensibilité et toute âme.Et nous sommes aujourd'hui rendus à ce point du déni de conscience que nous nous comportons comme si nous doutions d'en avoir une. Englués dans la torpeur d'un matérialisme omniprésent, nous avons fait de cette merveilleuse aventure humaine de la vie, un vulgaire produit de consommation.

       Est-ce le fruit d'une science sans conscience, d'avoir conjugué nos existences pendant des siècles et des siècles au verbe avoir plutôt qu'au verbe être? Nous devrions le reconnaître puisque depuis longtemps déjà, les puissants sont ceux qui ont beaucoup et non ceux qui sont beaucoup: plus grands en esprit, en sagesse et en bienveillance. Et aussi parce que la plupart des humains sur cette terre aspire davantage à posséder plus qu'à augmenter sa qualité d'être.

       Foin des regrets et de l'amertume. Il me semble entendre comme un frémissement, un murmure encore sourd mais grandissant, venant de ceux qui ont perçu aussi ce que je viens d'exprimer. Se souviennent-ils de la promesse d'une belle aventure et de qui ils sont? D'un jardin extraordinaire qu'ils avaient cru passé parce qu'ils en ressentaient la nostalgie...comme celle que peut laisser un rêve. Qu'ils viennent réveiller les fous oublieux de ce cauchemar. Il y a un monde à réenchanter.

    

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