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Billet de blog 22 avr. 2009

L'expo "our body" - ou plutôt "leur corps".... Symptôme d’une société sans repères

Nous sommes dans un monde où tout se vaut, où les mots perdent leur sens : l'écologie a le même poids que la consommation effrénée, la solidarité en discours côtoie le mépris des personnes réfugiées, indignement accueillies, le non-respect du travail du plus grand nombre est jetable car anonyme, comme ces cadavres exposés à Paris et qui vient d’être interdite, enfin.

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Nous sommes dans un monde où tout se vaut, où les mots perdent leur sens : l'écologie a le même poids que la consommation effrénée, la solidarité en discours côtoie le mépris des personnes réfugiées, indignement accueillies, le non-respect du travail du plus grand nombre est jetable car anonyme, comme ces cadavres exposés à Paris et qui vient d’être interdite, enfin.

Et on va hurler aux rétrogrades. Car la technique, la science, permettent tout. Mais s’il n’y a plus de conscience, la science n’est que ruine de l’âme… c’est Rabelais qui le disait, il y a bien longtemps.

Cette société dite « post-moderne », dans le sens d’au-delà de la modernité, plus moderne que moderne, qui invente le développement durable ou soutenable mais ne change rien à ses habitudes, qui donne tout à un petit nombre et si peu à des milliards d’êtres humains, est tellement plus que moderne, qu’elle va finir par boucler la boucle et qu’elle est en train de revenir tout en arrière.

La modernité, la technique, excusent-elles que l’on vende à « 30 millions de visiteurs dans le monde » qui n’ont guère tiqué, les intérieurs d’anonymes vendus on ne sait comment et pour quel bénéfice ? Quel est le sens de cette « exposition » ? Nous ne sommes pas dans un muséum d’histoire naturelle qui pourrait faire un travail didactique avec toutes les précautions nécessaires pour que l’homme ne perde pas sa dignité. S’il nous semble normal de découvrir dans des bocaux les monstres extirpés à la naissance, c'est que l'on se trouve alors dans un contexte scientifique, musée de l’excentricité de la nature qui peut nous faire frémir, mais qui montre l’existant.

Ici, c'est de la mise en scène, avec la caution de l’art (l’exposition s’affiche dans un nouvel espace culturel, en plein cœur de Paris…). Cela sent le commerce, pire que ce que devaient être les expositions coloniales où se bousculait une population matraquée déjà par la publicité, flattant le voyeurisme. Ici l'on sent le trafic, la torture, l’irrespect de la personne humaine. Qu’ont été ces hommes vivants ? On s’en fiche, la science a formolé à la méthode moderne « par imprégnation polymérique » ce qui veut dire tout bonnement l’utilisation de plastiques. Elle plastifie et emballe à la fois les corps et les consciences. Code barre, point barre. Il n’y pas de question à se poser, c’est normal, c’est comme la viande que l’on achète dans les supermarchés. Si vous avez l’habitude de la regardez de près, c’est pareil. Le « processus
[est] inestimable pour la recherche médicale dit le dépliant : on cherche la caution médicale. Donc tout va bien, il n’y a pas à avoir d’état d’âme.

La science séquestrée par l’argent

Et le dépliant jargonne, c’est soft et gentil comme tout, sauf que l’essentiel est ailleurs.

Encore un aperçu du dépliant qui tape là où vous avez des regrets et des manques. Elle a de bonnes raisons à vous vendre, l'exposition qui a fait le tour du monde. Vous qui n’avez pas fait d’études de médecine et qui êtes, sous-entendu- des abrutis. Soyez donc culpabilisés de ne pas savoir. « Car vous êtes-vous déjà demandé où se trouvaient votre foie, votre rate ou votre hypophyse ? » vous dit-on… Moi oui, ça m’est déjà arrivé. Et à pas mal de ceux qui ont visité l’exposition aussi, je suppose. Il suffit d’ouvrir un livre d’anatomie, de regarder des images dans les bouquins des futurs médecins, consultables partout dans toutes les librairies et les bibliothèques, d’aller au muséum d’histoire naturelle aussi.
« En révélant toute la complexité du corps humain, cette exposition permet au public d’avoir un regard de près et en trois dimensions sur l’intérieur du corps ». Ah les trois dimensions ! Vous pouvez vous approcher, renifler ces momies modernes, tourner autour, vous dire que ces gens-là ont vécu, comme vous en ce moment. Le frisson ! Vous sentez vos tripes, c’est comme dans un film « gore », mais vous êtes dans une expo, on ne vomit pas. Et pourtant c’est à vomir. « la méthode garde intactes les structures de tissu les plus fines jusqu’au niveau microscopique, ce qui en fait un processus inestimable pour la recherche médicale. (…) Elle offre de nombreux outils pédagogiques : cartels explicatifs (j’aime cette expression qui ne veut rien dire, mais fait riche), écrans vidéo, audioguide (comme dans les musées), qui donnent au visiteur toutes les clés pour comprendre les mécanismes du corps. » Ah, les clés, j’adore aussi avoir des clés comme celle-là. On me donne tout, on a pensé à tout. J’ai les clés du savoir. Je vais tout savoir. Comme dans Harry Potter, en moins drôle.

Réfléchir par soi-même : attention, danger !

Vous lisez ça et vous n’avez pas à vous poser les bonnes questions, les questions qui vous viennent, peut-être, quand même à l’esprit. Qui sont ces hommes ? Comment sont-ils arrivés-là ? La boutique du prêt à penser n’a pas fini d’avoir du succès car les dépliants, les publicités et les écrans qui vont avec, vous font les beaux yeux de la leçon tous les jours, tous les soirs. Au lieu de vous apprendre à réfléchir.

Qui réfléchit dérape. Je dérape ? Il y a beaucoup de dérapage verbal en ce moment. On dit n’importe quoi. Tout le monde. Seul le Pouvoir est autorisé à bien penser. Vous, non. Si vous insistez, on fera un démenti. Dément-menti. Mentir, c’est normal, c’est la liberté d’expression. Sauf que la liberté de réflexion –très dangereuse si elle n’est pas autorisée, la pensée unique a frayé son chemin-, est confisquée de plus en plus. Déjà des programmes scolaires sont sacrifiés et les professeurs évalués doivent être avant tout efficaces. La philosophie a du mouron à se faire. Normal, la société évolue, les mœurs changent, et les besoins, -ces sacrés besoins-, que l’on vous oblige à avoir, vous dictent notre avenir immédiat : consommer.

L’essentiel s’en va, mais on s’occupe de vous pour tout

Tout va bien, ou tout va mal, c’est la même chose. Vous ne supportez pas le manque de quoique ce soit mais on vous ôte ce qui fait de vous un homme : le boulot, la responsabilité, la dignité et celle de votre vie comme de votre mort. Notre président va rencontrer les hommes qui règnent sur la Chine et qui sont pragmatiques comme lui... On vous surveille, n’ayez aucune crainte. Nous « élites » nous pensons pour vous non-élite, peuple non élu, à cet accès non-autorisé, bien que l'on vous fasse croire le contraire : c'est l'opinion publique qui fait la loi. C'est la démagogie qui fait la loi. Définition pour mémoire de la démagogie : "recherche de la faveur du peuple pour obtenir ses suffrages et le dominer"...

Dernier avatar de cette démagogie. Vous avez rêvé d'un enfant sans pouvoir le faire vous-même ? La société post-moderne vous l'offrira sur le plateau d'une nouvelle loi. Vente ou location, -c’est pareil-, des ventres des mères « porteuses », dernière marchandise corporelle disponible sur le marché. Comme dans les batteries de l’industrie agroalimentaire, tout sera bien surveillé. Pas de souci, les acheteurs seront contents. Les bébés et les mères arrachés l’un à l’autre, c’est de la sensiblerie, voyons. Bientôt on remplacera d’ailleurs les ventres par des post-modernes couveuses d’humains.C'est du même ordre que les cadavres anonymes exposés pour parer à votre paresse intellectuelle et vous affranchir de l'ignorance.

On y va. Tout droit. Quand la veulerie fricote avec l’opulence, l’insanité règne. Au sens propre. Définition d’insanité : « Déraison, folie; état, comportement d'une personne qui est privée de son bon sens, de sa raison ».

C’est aussi celle du pape qui ne sait pas distinguer entre le fascisme et une chrétienté qui pourrait enfin être bienveillante et bienfaisante, parfois devenue socialiste en quelque pays. Lui, la conscience de l’occident où nous sommes, reçoit Bigard en compagnie de notre "chef d'Etat". Les fondamentalistes de tout poil ? Leurs positions deviennent relatives quand leurs soutiens s'expriment sans contradiction : j'ai entendu parler de Talibans "sympathiques" à la radio chez Daniel Mermet ...

Cette société sans aucun repère ne connaît que la sanction qui tombe pour un rien -comme en Chine- pour le quidam et est absente pour des énormités chez les nantis de tout. La France est en passe d’être en pointe : chaque expression de notre président est un ordre, puis une loi.

Mais la loi universelle des droits de l’homme, celle pour laquelle il a fallu se battre et arracher à la sauvagerie de la jungle des plus forts et des plus puissants, cette loi est bafouée sans cesse.

« Our body », nous fait complices

Cette exposition bien mal nommée ou plutôt au contraire, si bien nommée « our body », « nous » fait complices. Elle ex-pose et im-pose une absence, un anonymat humain et donc de l'inhumanité devenue objet de consommation. Elle extériorise l'intérieur de l'homme nié, non reconnu, qui n’a pas de flamme en souvenir de sa vie. Placé sous pellicule, son faux triomphe est en revanche celui des commerçants qui mettent sa chair en vitrine et que nous consommons.

J’applaudis à l’interdiction de cette « exposition » au nom de principes humanistes et ne veux pas être complices de trafics ignominieux, ni acheter ou vouloir que mes enfants achètent le savoir à ce prix-là.

Nous ne sommes pas dans un muséum d'histoire naturelle, cette exposition est un objet non identifié de la non-culture. Nous ne sommes pas non plus dans ce qui pourrait s'apparenter à de l'art alors que l'art fait appel à l'imaginaire. Jérôme Bosch, si angoissant dans ses visions, était mille fois plus percutant pour booster l’imaginaire et le vécu. Il touchait à l'âme et au cœur, aux émotions et à notre condition d’humains fragiles. Ce qui est « exposé » là touche à l'estomac et donne envie de vomir. Si l'art se fait complice de ce type d’exposition, c'est c'est grave et nous risquons bien ne n’avoir encore rien vu !

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