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Billet de blog 5 sept. 2021

Macron utilise la fuite de Biden pour promouvoir l'autonomie stratégique

Des doutes persistent quant à sa capacité à tracer sa propre voie au Moyen-Orient.

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© Canva

Lorsque le président français Emmanuel Macron a posé pour une "photo de famille" lors d'un rassemblement de dirigeants régionaux à Bagdad le week-end dernier, il était le seul chef d'État occidental. Bien que l'ambassadeur des États-Unis en Irak ait été présent en tant qu'observateur, les invitations officielles précisaient que la réunion se déroulait en "coordination et coopération avec la France".

Le message que Mr Macron voulait faire passer était clair : lui, contrairement aux Américains, était déterminé à rester au Moyen-Orient. Et bien que sa visite ait été complètement éclipsée par l'évacuation sanglante de l'Afghanistan par les États-Unis à 1 800 km de là, Mr Macron a profité de ce moment pour faire de l'ombre aux Américains.

"Quel que soit le choix des Américains", a-t-il déclaré dans des remarques publiques à Bagdad, "nous maintiendrons notre présence pour lutter contre le terrorisme en Irak tant que les groupes terroristes continueront à opérer et tant que le gouvernement irakien nous demandera ce soutien."

L’autonomie stratégique pour renforcer la position de la France l'échiquier politique mondial

C'était une démonstration claire de la philosophie d'"autonomie stratégique" de Mr Macron -code pour l'indépendance européenne par rapport à la politique de sécurité des États-Unis- et une tentative d'utiliser l'humiliation des États-Unis pour réaffirmer que l'Europe n'était pas nécessairement sur la même page que Washington.

Depuis des années, Mr Macron prêche la nécessité d'une souveraineté et d'une autonomie stratégique européennes. Il a appelé à la formation d'une armée européenne, qu'il considère comme compatible avec l'OTAN, alors que les États-Unis et d'autres alliés de l'OTAN ne le font pas. "Nous avons besoin de deux principes directeurs forts", a-t-il déclaré dans un long entretien accordé à la fin de l'année dernière à la revue diplomatique française Le Grand Continent. "Remettre sur les rails une coopération internationale utile qui prévient la guerre et répond à nos défis actuels, et construire une Europe beaucoup plus forte."

Comme le héros de Mr Macron, l'ancien président français Charles de Gaulle - qui affirmait que la France devait agir indépendamment en tant que grande puissance lorsque, après la guerre, il a initié une "politique de grandeur" - Mr Macron considère que son pays joue un rôle unique dans la politique mondiale. Mais aujourd'hui, Mr Macron est confronté à un véritable test de ce que ses détracteurs qualifient de simple bravoure - d'autant plus que la France ne déploie que 800 soldats pour soutenir l'opération en Irak, contre environ 2 500 pour les forces américaines. Le niveau de la présence des troupes américaines en Irak pourrait rester le même après la modification de la mission, qui deviendrait uniquement une mission de formation et de soutien.

La France réaffirme son engagement dans la lutte contre le terrorisme

D'une part, les politiciens européens sont animés d'un nouveau sentiment d'urgence à développer des forces européennes plus fortes, découlant de leur frustration face au refus des États-Unis de prolonger la date limite du 31 août pour permettre à davantage d'Afghans et de ressortissants étrangers d'être évacués de l'aéroport de Kaboul. D'autre part, Mr Macron est déjà confronté à un double dilemme après la chute de l'Afghanistan et l'annonce récente par le président américain Joe Biden que les États-Unis mettront fin à leur mission de combat contre l'État islamique, une mission qu'ils ont partagée avec les Français en Irak et en Syrie, les forces américaines passant à une mission de formation d'ici la fin de l'année.

L'un des messages au cœur de la visite de Mr Macron en Irak, selon un conseiller principal de l'Élysée, le palais présidentiel français, était de souligner la "cohérence du président de la République dans son engagement dans la lutte contre le terrorisme." Il a ajouté que Mr Macron considère cette région comme faisant partie du voisinage de la France.

En ce qui concerne les interventions militaires au Proche-Orient et en Afrique du Nord, la France a suivi une voie particulière. Bien que le président français de l'époque, Jacques Chirac, ait refusé de participer à la guerre en Irak en 2003, la France a participé à la coalition de l'OTAN contre les talibans et Al-Qaïda en Afghanistan jusqu'à ce que la mission passe du combat à la formation et au soutien de l'armée afghane. Mr Macron a insisté sur le fait que la présence militaire de la France en Afghanistan avait pris fin en 2014 lors d'un discours télévisé adressé à sa nation, le lendemain de la chute du pays aux mains des talibans.

La nouvelle stratégie de Mr Macron au Moyen Orient

La nouvelle approche de Mr Macron au Moyen-Orient est soutenue par des sondages montrant que 80 % des Français soutiennent la mission de combat en Irak et en Syrie, connue en français sous le nom d'opération Chammal, du nom d'un vent qui souffle sur l'Irak et les États du golfe Persique. L'opération au Sahel, connue sous le nom d'opération Barkhane, du nom d'une dune en forme de croissant dans le désert du Sahara, a quelque peu baissé dans les sondages d'opinion à mesure que les décès se multipliaient - à ce jour, quelque 55 soldats français sont morts - mais elle est toujours soutenue par environ la moitié de la population.

Mr Macron, dont la cote de popularité est de 40 % à un peu plus de six mois des élections présidentielles, ne peut se permettre d'ignorer la popularité de l'opération en Irak dans son pays. Son mandat a été marqué par nombre de crises des grèves des syndicats publics au mouvement des gilets jaunes, où les Français de la classe moyenne ont manifesté jusqu'au début de la pandémie de COVID-19.   

Mr Macron pourrait avoir du mal à élaborer une politique cohérente et indépendante en Afghanistan. Il est soumis à une certaine pression publique pour soutenir la résistance afghane anti-taliban naissante dans la région isolée du Panjshir en Afghanistan.  Mais comme l'objectif premier de MR Macron est de lutter contre le terrorisme, en particulier contre l'État islamique, il pourrait encore s'aligner sur les Américains dans leurs efforts pour travailler avec les Talibans et exercer une pression financière sur eux.  

L'ouverture des talibans à la France a déjà commencé. Avant que le dernier vol militaire ne décolle de l'aéroport de Kaboul, le porte-parole des talibans, Zabihullah Mujahid, a lancé un appel en faveur de relations diplomatiques avec la France dans une interview exclusive accordée à France 24. Après avoir qualifié les Américains d'envahisseurs et déclaré que "même confinés à l'aéroport de Kaboul, ils causent des problèmes aux Afghans", il a poursuivi en faisant l'éloge des Français. Nous comptons, en particulier, sur des relations diplomatiques amicales avec la France", a-t-il déclaré. "Nous assurerons la sécurité des ressortissants français et des missions diplomatiques".

Ces dernières semaines, Mr Macron a passé de nombreux appels téléphoniques aux dirigeants des pays voisins de l'Afghanistan et aux personnalités influentes de la région, notamment l'Iran, l'Irak, la Russie, le Kazakhstan, l'Ouzbékistan et le Tadjikistan. Il a notamment invité le président du Tadjikistan, qui se trouve à la frontière nord de l'Afghanistan, à se rendre à l'Élysée en octobre.  

Difficile de prédire jusqu'où Mr Macron sera prêt à aller en Afghanistan et en Irak sans le soutien de ses alliés de l'OTAN, en particulier les États-Unis. Il est vrai que les souvenirs sont encore frais lorsque le président français a qualifié l'OTAN de "mort cérébrale" avant le sommet de Londres marquant le 70e anniversaire de l'alliance en 2019. À l'époque, le président américain Donald Trump haranguait publiquement les alliés pour ne pas avoir consacré 2 % de leur PIB à la défense, ce qu'ils s'étaient engagés à faire d'ici 2024. Trump a quitté le sommet plus tôt que prévu, annulant sa conférence de presse finale au dernier moment après l'apparition d'une vidéo montrant Macron en train de rire avec les premiers ministres britannique et canadien aux dépens de Trump.

Les relations transatlantiques étaient censées s'améliorer une fois que Biden a déclaré que "l'Amérique est de retour." Lors de leur appel téléphonique quelques jours après l'entrée en fonction du président américain, Macron et Biden ont parlé de "leur volonté d'agir ensemble pour la paix et la stabilité au Proche et au Moyen-Orient." Un mois plus tard, cependant, Macron déclarait au Financial Times, avant une vidéoconférence du G-7, que "l'Europe ne peut pas déléguer sa protection et la protection de son voisinage aux États-Unis."

La candidature du président français à l'autonomie stratégique dans son "voisinage" pourrait se résumer à des mots plus que des préparatifs de guerre, l’avenir pourra le confirmer.

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