Casino d’Angers, quand Matthieu Orphelin s’amourache avec la CGT et les Gilets jaunes

La CGT et les Gilets jaunes manifestant contre l’ouverture le dimanche après-midi d’un hypermarché Casino à Angers se sont trouvé un allié inattendu : Matthieu Orphelin, député de la 1ère circonscription du Maine-et-Loire. Esseulé depuis son départ du parti présidentiel, ce dernier cherche désespérément à faire oublier ses errances néo-libérales en s’acoquinant avec les Gilets jaunes et la CGT.

Une poignée de syndicalistes affublés de gilets jaunes, armés de banderoles et de mégaphones, interpellant des clients les bras chargés de courses, quand ils ne les intimident pas de manière agressive, voire raciste. Depuis le 22 août, la scène s’est déjà répétée plusieurs dimanches de suite sur le parking de l’hypermarché Casino de La Roseraie à Angers.  En cause : l’expérimentation lancée par la grande surface d’une ouverte dominicale étendue à l’après-midi grâce à la prise de relais des caissiers par des caisses automatiques après 13 heures. Si ce changement ravit entre 1 000 et 1 200 personnes qui préfèrent repousser la corvée du plein du week-end jusqu’au dernier moment, il n’en va pas de même pour la section angevine de la CGT. Tiraillée par des querelles internes, l’union locale de la CGT d’Angers, que l’on dit en perte de vitesse, comme en témoignerait notamment le rayonnement très modeste de la page Facebook du syndicat qui peine à dépasser les 300 likes, cherche à utiliser la question de l’expérimentation de l’automatisation le dimanche après-midi d’une grande surface pour ripoliner sa façade vermoulue. Un ripolinage rendu d’autant plus nécessaire par la poussée des Gilets jaunes à Angers et dans le Maine-et-Loire qui n’ont, depuis le début du mouvement, jamais eu de mots assez forts contre une CGT accusée de tous les maux. Il faut dire qu’en novembre dernier, Philippe Martinez, avait provoqué l’émoi en considérant les Gilets jaunes comme un mouvement noyauté par l’extrême droite…avant de faire machine arrière, de manière fort opportune, devant le succès de ce mouvement de contestation inédit.

La CGT en perte de vitesse à Angers face à la dynamique Gilets Jaunes La CGT en perte de vitesse à Angers face à la dynamique Gilets Jaunes

À Angers, à la suite des actions entreprises par les derniers Gilets jaunes locaux, le syndicat de Philippe Martinez a multiplié les appels à protester contre le travail du dimanche, en faveur du droit au repos le dimanche et, paradoxalement, contre l’automatisation des caisses. Car celle-ci, déjà bien avancée dans la plupart des grandes surfaces de l’Hexagone, permettrait pourtant de satisfaire les consommateurs sans remettre en cause le repos dominical des caissiers.

Quand Matthieu Orphelin vole…au secours de la CGT

Cette affaire, destinée a priori à la rubrique des faits divers d’été, a pourtant pris un tour politique singulier lorsque les quelques syndicalistes de la CGT locale ont reçu le soutien a priori inattendu de Matthieu Orphelin, député de la 1ère circonscription du Maine-et-Loire. Le parlementaire, élu sous les couleurs d’En Marche ! en juin 2017, qui a claqué avec fracas la porte de LREM, pour rejoindre l’obscur groupe Liberté et territoires à l’Assemblée nationale, avait en effet été élu en juin 2017 sous les couleurs d’En Marche!. Un parti dont le programme marqué par un libéralisme économique décomplexé n’entendait pas contester la loi de 2015 permettant aux commerces situés dans des zone touristiques internationales (Paris et les grandes stations balnéaires) d’ouvrir le dimanche après-midi. Un texte voté sous la législature précédente et porté par le ministre de l’Economie d’alors, un certain … Emmanuel Macron.

Quand Matthieu Orphelin drague la CGT Quand Matthieu Orphelin drague la CGT

Un passif qui n’a pas empêché Matthieu Orphelin de se prononcer dès le 6 août contre le Géant Casino de la Roseraie. Dans un tweet publié sur son compte personnel, le député ex-LREM appelle à « pénaliser » les hypermarchés de Province ouvrant le dimanche. Une position très ferme rejointe dès le lendemain par le maire d’Angers Christophe Béchu, son adversaire n°1, qui a dénoncé un « non-sens économique et social », se découvrant des accents sociaux qu’on ne lui connaissait pas jusqu’ici. Ce dernier, très LREM-compatible, proche parmi les proches d’Edouard Philippe et favori un temps pour occuper le fauteuil de ministre du Budget, s’était jusqu’ici montré peu sensible aux thèses de la CGT.

Exister à tout prix

La surenchère entre les deux hommes sur le dossier du Casino de la Roseraie ne serait-elle finalement pas autre chose qu’un nouvel épisode de leur rivalité bien réelle malgré les sourires de façade ? Pour Matthieu Orphelin, l’enjeu est en effet de continuer à exister à tout prix sur la scène locale. Une nécessité vitale pour lui après sa candidature avortée à la mairie d’Angers et sa relégation dans un groupe parlementaire d’opposition éloigné des micros et des caméras. Pour Christophe Béchu qui aurait – dit-on – obtenu le débranchement de son rival en plaidant sa cause à Matignon, pas question de laisser le député importun revenir dans le jeu local. Celui-ci verrait plutôt Matthieu Orphelin continuer de s’enferrer dans son rôle de député de seconde zone sous les ors du Palais Bourbon le plus longtemps possible, en conservant pour lui la Ville et la Métropole.

L’édile angevin, qui connait son rival par cœur, ne croit cependant pas que la résolution de ce dernier de ne pas briguer la mairie en 2020 soit aussi définitive et tranchée que Matthieu Orphelin a bien voulu le dire. A la fermeté de sa déclaration de non-candidature a succédé en effet ces petits signaux en forme de clins d’œil adressés aux forces de gauche locale et aux nostalgiques de l’ère Antonini, ce maire PS d’Angers qui avait régné sur la ville de 1998 à 2012, et qui ne se retrouvent pas dans le libéralisme décomplexé de Béchu. Pour beaucoup d’entre eux, l’activisme du député ex-LREM s’apparenterait à une tentative de rassembler à gauche en vue de la prochaine campagne municipale pour construire une candidature en dehors de l’orbe de LREM, à l’instar par exemple de l’aventure parisienne de Cédric Villani. De quoi minimiser les risques d’être empêché de concourir une seconde fois si Mathieu Orphelin décidait de revenir sur sa décision.

Le risque de l’incohérence et de la solitude

Pour ménager ses chances, le député LREM a mis en scène un virage à gauche, que ses années au sein d’En Marche ! contredisent pourtant quelque peu. Un virage qui n’a pas manqué de faire grincer des dents dans le parti présidentiel. Sur Twitter, les militants de LREM se sont littéralement déchaînés en début d’année à l’annonce de la décision de Matthieu Orphelin de quitter le parti créé par Emmanuel Macron sans pour autant démissionner de son mandat. Pour ces derniers, tant au niveau national que local, cette posture est restée en travers de la gorge, et dans les groupes locaux de militants a très vite circulé l’idée de faire battre, à tout prix, Matthieu Orphelin aux prochaines législatives….voire aux prochaines municipales de 2020 s’il advenait qu’une opposition entre Béchu et Orphelin venait à voir le jour.

Les militants LREM! remontés contre Matthieu Orphelin Les militants LREM! remontés contre Matthieu Orphelin
Les militants LREM remontés contre Matthieu Orphelin Les militants LREM remontés contre Matthieu Orphelin
Les militants LREM remontés contre Matthieu Orphelin Les militants LREM remontés contre Matthieu Orphelin

Le passé de militant EELV de Mathieu Orphelin donne cependant à ce dernier une plus grande aisance sur le terrain social que Christophe Béchu, ancien homme d’affaires passé par l’UMP ayant fait fortune dans le conseil en télécoms, dont l’épouse dirige une agence de communication. Pas dupe, le maire d’Angers a refusé de se laisser prendre de cours sur la question brûlante du travail dominical, sujet sur lequel son électorat catholique influencé par la doctrine sociale de l’Eglise fait preuve parfois d’une certaine mauvaise conscience. Si les paroisses du centre-ville ont fait campagne il y a presque six ans pour son élection, lui le catholique pratiquant fils de diacre et proche de Philippe de Villiers et de Christine Boutin, celles-ci sont désormais largement acquises au vote LREM depuis le second tour de la présidentielle. Le maire d’Angers ne veut donc en aucun cas laisser Mathieu Orphelin auréolé de son ancienne étiquette En Marche ! chasser sur ses propres terres et le priver de soutiens cruciaux pour sa réélection.

Si Mathieu Orphelin multiplie les coups d’éclat pour se présenter comme le champion de la question sociale et environnementale, il paraît cependant peu probable que ces quelques embardées à gauche suffisent à lui rapporter les suffrages nécessaires pour l’emporter en mars. Depuis le 17 novembre 2018, la CGT semble plus que jamais concurrencée et ringardisée par le mouvement des « Gilets jaunes » – et mise sur une radicalisation sans compromis pour espérer leur survivre. Il est de fait peu probable que le syndicat mette ses forces au service d’un ancien député LREM, malgré les points de convergence de circonstance. Les alliances contingentes de circonstances sont rarement pérennes comme l’Histoire le rappellent constamment. De même, l’électorat catholique, échaudé par la révision des lois de bioéthique et par la PMA pour toutes, devrait mettre dans la balance plus que quelques vœux pieux sur le travail dominical – et rester, au moins par réflexe de classe, fidèle au maire sortant.

Pis encore, ces liaisons dangereuses devraient finir de susciter le malaise chez les électeurs centristes qui avaient envoyé Orphelin à l’Assemblée. Ceux-ci, déjà déboussolés par ce qui passe chez certains d’entre eux pour une « dérive gauchiste », goûtent de moins en moins ce qui s’apparente de plus en plus à une aventure solitaire, en contradiction avec la ligne sociale mais libérale du Mathieu Orphelin de juin 2017.

D’autres prétendants à l’investiture En Marche !, qui ne se résignent pas à laisser Béchu concourir seul en mars prochain, capitalisent sur ces errements, et sont déjà prêts à rentrer en scène !

 

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