La mort programmée de l'écologie

Le mot "démocrate", de concept disqualifiant au lendemain de la Révolution Française, passe en quelques décennies au rang d'argument électoral incontournable. Accaparé par tous les partis, le concept est vidé de son sens réel, noyé dans la rhétorique des joutes politiques. Il est à craindre que l'écologie, déchirée dans les surenchères des municipales 2020, subisse le même sort...

Au lendemain de la Révolution Française, l'élite bourgeoise voit d'un mauvais œil ce régime nommé « démocratie », renvoyant à la démocratie directe, qu'elle considérait en tant que telle comme une tyrannie du peuple, qui serait par nature irrationnel et gouverné par ses passions quand la mesure et donc l'aptitude à gérer la chose publique serait l'apanage de cette élite. Aussi lui préférait-elle en régime représentatif, plus favorable aux notables s'étant appelés à gouverner et, à l'époque, excluant une large portion de la population du droit de vote. Le terme est alors utilisé comme argument visant à discréditer un opposant. Un équivalent correct pour décrire l'acception de démocrate à l'époque serait alors le populiste d'aujourd'hui. Mais peu à peu, autour du milieu du XIXème siècle, avec l'instauration du suffrage universel (masculin), et donc l'accès au vote pour les classes populaires, certains candidats aux scrutins commencent à voir dans le mot démocrate la force de l'étiquette, qui serait preuve de bonne foi et d'engagement pour le peuple, faisant de ce concept un bénéfice électoral certain en ralliant les électeurs pauvres, bien plus nombreux que les autres. Le politologue Francis Dupuis-Déri analyse ce glissement sémantique dans Démocratie, Histoire politique d'un mot aux Etats-Unis et en France : « […] c'est sans doute l'instauration du suffrage semi-universel masculin qui a le plus directement favorisé la popularité du mot "démocratie" en France […]. Non pas parce qu'il s'agissait d'une avancée "démocratique", mais bien parce que le mot "démocratie" s'est avéré – comme aux Etats-Unis – très efficace pour séduire cet électorat englobant maintenant les petits salariés. » Les républicains, d'abord réfractaires à cette idée, – les démocrates ayant d'abord été les socialistes –, seront par opposition associés à une élite ne cherchant qu'à protéger ses intérêts propres. Devant l'enjeu politique, en quelques décennies, tous les partis finissent par se réclamer de la démocratie sans que pour autant leur sensibilité politique ait changé : de la gauche à la droite, tout le monde devient démocrate. Ainsi accaparé par tous, le mot est progressivement vidé de son sens puisque se tournent désormais autour les démocrates de gauche (pensant le peuple au-dessus des marchés) et les démocrates de droite (pensant l'inverse), éliminant au passage le sens distinctif du mot démocrate, dévoyé, et laissant alors resurgir les antagonismes « traditionnels ». Dès lors, même les partisans d'une politique au bénéfice de quelques-uns avancent avec le masque de la démocratie. Ensuite, les tenants d'une démocratie réelle voient leur rhétorique noyée dans l'ensemble et constituent des groupes à la marge, parfois même considérés comme radicaux.

Il est à craindre que l'écologie connaisse le même destin. Comme les candidats d'hier qui ne pouvaient plus que se réclamer de la démocratie, aucun candidat sérieux aujourd'hui n'aurait l'idée de se présenter comme « anti-écolo ». L'écologie a été investie par tous les candidats aux élections municipales de 2020, qui l'ont dissoute dans leur sensibilité politique, déchirant le concept même par des surenchères toujours plus folles – si tous les arbres promis étaient plantés, nous frôlerions, à n'en pas douter, l'hyperoxie. Nous retrouverons donc bientôt des écolos de gauche (pensant l'écologie au-dessus des marchés), et des écolos de droite (pensant l'inverse). Sauf que la vraie victime dans cette dispersion est le sujet lui-même : quand certains partis, dits démocrates, prônent des politiques économiques en accordant plus de valeur à la vie du marché qu'à celle de ses acteurs, c'est la démocratie qu'on assassine en relayant l'Homme au second plan. On rappellera, pour s'en convaincre, la célèbre sortie de Jean-Claude Junker, alors président de la Commission Européenne : « Il ne peut pas y avoir de choix démocratique contre les traités européens. » Demain, des partis dits « écolos », comme il sera normal de l'être pour tout le monde – il en ira de la seule crédibilité –, mèneront des politiques poursuivant la même logique, avec une écologie qui ne sera que de façade. Les « vrais » écolos, comme les « vrais » démocrates, seront, s'ils ne le sont déjà, renvoyés aux marges et considérés en radicaux.

À l'origine au bénéfice du commun, des concepts sont alors détruits par l'appétit du pouvoir car transformés en argument électoral faisant fi de leur sens réel. Plus que jamais, une réflexion sur le processus de désignation des gouvernants est nécessaire, de façon à sanctuariser les causes communes en les mettant à l'abri des querelles politiques conduisant à leur dévoiement.

Franck Giroux

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