Les racines du baobab

Le bouillonnant débat sur les violences policières a délié les langues, dévoilant la conception violente de la vie en société qu'entretient une frange de la population. Gagnant peu à peu du terrain, ce discours haineux finira-t-il par emporter avec lui la raison et la bienveillance ?

Il y a des faits qui ne souffrent pas la discussion. Les mobilisations successives des citoyens, ces dernières années, de la justice fiscale au climat, de la contestation de la réforme des retraites aux revendications des soignants, toutes, systématiquement, ont fait l'objet d'une répression à peine croyable. Ceci interroge aujourd'hui le droit de contester, ainsi que, au regard des mutilés en manifestation, le sentiment de sécurité que tout manifestant est en droit d'attendre en France.

Loin de se saisir de ce qui devrait être considéré comme un problème, la dernière loi dite « sécurité globale », par son article 24, entend poser un voile opaque sur ces faits indiscutables, entérinant une cécité déjà affichée par ceux qui ne veulent pas voir, quand il ne faut pas « parler de violences policières » ou quand on « s'étouffe » à l'évocation du sujet. Après la mort par asphyxie de Cédric Chouviat, on prie pour une simple maladresse de langage...

Les deux récents faits divers filmés (l'évacuation de la Place de la République et le passage à tabac de M. Zecler), concomitants au débat autour de ladite loi, ont contraint MM. Macron et Darmanin à changer de rhétorique garantissant des « enquêtes » et des promettant des « sanctions » – en cas de culpabilité avérée.

Sauf qu'au moment même où la presse internationale s'interroge sur le tour de vis sécuritaire en France1, cet émoi de circonstance ne doit pas occulter la réalité d'une conception d'un maintien brutal de l'ordre. Si tel n'était pas le cas, il y a longtemps que, du plus haut de l'État, le simple souci d'une juste proportion de la force publique aurait suffi à faire baisser la tension. De toute évidence, cela n'a pas été la voie choisie.

Du déni du Président et de son Ministre de l'Intérieur à la libération d'un discours haineux et aveugle au mal, il n'y a qu'un pas. Dans le sillage de ces « premiers de cordées de l'état policier », toute une mosaïque de partisans sort du bois et affirme au grand jour, maintenant, que si violence il y a, c'est qu'elle est méritée – ou nécessaire –, au choix. D'inacceptables auparavant, les pratiques brutales constatées trouvent aujourd'hui leurs intercesseurs, dans les personnalités publiques comme dans la population. En plus des éditocrates de tous poils sur les plateaux télé2, les nombreux soutiens aux quatre policiers impliqués dans l'affaire Zecler, observables sur les réseaux sociaux, témoignent de cette approbation qui n'hésite plus à se dévoiler. Pourtant, à moins de n'avoir pas vu les images, difficile d'approuver cette scène, sauf à être farouche partisan d'une brutalité policière débridée et non-encadrée. Il va sans dire – quoique finalement non – qu'en cas de délit, l'attendu des policiers est qu'ils interpellent et non ruent de coups.

À en croire les passes d'armes par commentaires interposés, les soutiens de ce type de pratiques sont minoritaires et c'est heureux. Mais si de telles idéologies devaient devenir majoritaires, ou bien, être pratiquées par des mouvances politiques prétendant gouverner, alors cette négation de la violence inutile et ravageuse, cette acceptation de l'arbitraire, constituera la nouvelle identité d'une France ayant tourné le dos à ses valeurs...

Évidemment, il ne s'agit pas ici de jeter l'opprobre sur les gardiens de la paix, qui, dans l'immense majorité, nous montrent jour après jour qu'ils conduisent leur mission avec succès. Cependant, comme dans toute fonction publique, un service normalisé est attendu de ses agents. Et les écarts doivent, en étant soulignés et, s'il le faut, sanctionnés, rappeler le cadre de l'exercice de ce service. Quand, dans le cas de l'évacuation de la place de la République, on relève, scandalisé, qu'un agent a fait un croche-pied à un réfugié s'enfuyant3, on acte le fait que de soulever une tente, la secouer pour en faire tomber son occupant est acceptable, puisque cette image n'a, en revanche, pas ému outre mesure.

La violence d'État a ses acteurs et a trouvé son public, dans une approbation, sinon grandissante, en tous cas du plus en plus décomplexée, à laquelle s'ajoutent d'autres signes d'un glissement inquiétant.

D'abord la presse, tous organes confondus, qui est aujourd'hui explicitement menacée en manifestation. Couvrir un événement, si tant est qu'il est contestataire du pouvoir, est devenu risqué. Comme les reporters de guerre, mais dans les rues de Paris. Avec ce constat, point de gargarismes sur la liberté d'expression. Hors les rues, voyons aussi M. Blanquer faire censurer une bande dessinée satirique le concernant4...

Les syndicats, de leur côté, ne sont pas en reste. Force de contre-pouvoir essentiel, quoiqu'on en dise, ils sont moins perçus aujourd'hui en « partenaires sociaux » qu'en épines dans le pied d'un pouvoir colérique, à forte propension autocratique, forçant sur sa bride sociale au mépris de toute bienveillance. Voyons encore les syndicats tenus à l'écart manu-militari lors de la visite de M. Castex à l'hôpital de Brest5...

Mais, à quelque chose, malheur est bon. La crise sanitaire que nous traversons a révélé l'ancrage idéologique profond de nos gouvernants actuels (ne nous y trompons pas : leurs prédécesseurs ont ouvert la voie...) Acculés, il a fallu tomber le masque – si j'ose dire... En réponse à une sape systématique du système de santé depuis des décennies et pour taire une gestion paniquée : l'ordre, le travail, et c'est tout. Point de loisirs. L'austérité à tous les coins de rues. On se gardera d'énoncer des sentences définitives d'omniscients que nous ne sommes pas pour juger de la gravité et de l'évolution de l'épidémie – simplement, dans la difficulté, le naturel est revenu au galop. Avec pour conséquence : les libertés publiques questionnées, les valeurs humaines déconsidérées, la toute-puissance policière consacrée... Mais peut-être que tout cela est nécessaire ?

S'il est trop tôt pour juger du bien-fondé de la prorogation de l'état d'urgence sanitaire, on ne pourra que constater qu'un autre état d'urgence, lui, est déjà passé dans le droit commun, et avec lui, une conception autoritaire de la vie en société.

Aujourd'hui, le débat public résonne d'assourdissants « plus loin, plus fort, plus dur ! » qui malheureusement, ont trouvé un écho politique. Jamais on ne s'est autant inquiétés pour la santé de notre démocratie.

 

Le Petit Prince s'inquiétait de voir pousser des baobabs sur sa planète, de peur qu'ils ne la fassent éclater. Il faut surveiller les graines qui germent sur la planète.

« [...] s'il s'agit d'une mauvaise plante, il faut arracher la plante aussitôt, dès qu'on a su la reconnaître. Or il y avait des graines terribles sur la planète du petit prince... c'étaient les graines de baobabs. Le sol de la planète en était infesté. Or un baobab, si l'on s'y prend trop tard, on ne peut jamais plus s'en débarrasser. Il encombre toute la planète. Il la perfore de ses racines. Et si la planète est trop petite, et si les baobabs sont trop nombreux, ils la font éclater. »

On ne pourra pas dire qu'on n'a pas su reconnaître les graines d'une idéologie péremptoire, divisante et malsaine. Elles ont germé les graines d'un régime sécessionniste de son peuple. Elles ont germé et prolifèrent à bas bruit.

Que faire ? Parler, toujours parler. Écrire. Partager. S'indigner. Diffuser, toujours diffuser. Ne pas chercher à retourner les esprits malades de haine et de mépris – c'est trop tard pour eux. Se constituer plus nombreux. Lire, toujours lire. Faire des groupes. Reconnaître que la démocratie représentative est à interroger. Revoir sa définition du mot « élite ». Lire les programmes des candidats. Exercer son esprit critique. Exiger la révocabilité des élus. Exiger des référendums. Appeler, comme François Ruffin, à ce qu'une instance indépendante contrôle la police et non l'IGPN. Fuir les amalgames. S'exprimer.

Il n'est pas trop tard pour arracher les racines des baobabs.

Franck Giroux

1Mediapart, le 21/11/20. « La presse étrangère s'inquiète du virage autoritaire d'Emmanuel Macron »

2Télérama, le 27/11/20. « Les forces de l'ordre victimes des « pièges » de l'extrême gauche »

3LCI, le 27/11/20. « Évacuation de migrants place de la République : un commissaire épinglé après un croche-pied »

 

4Le blog de Mediapart, par Remedium, le 28/10/20. « Quand Blanquer fait censurer une BD »

5France Bleu, le 20/11/20. « Les syndicats muselés lors de la visite de Jean Castex à l'hôpital de Brest »

 

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