Désiré est fatigué...

Pas une seule fois je ne les ai vu lui proposer une chaise, l’inviter à leur table, lui tendre un verre pour trinquer ...

Désiré Désiré

Désiré est assis seul, les jambes entremêlées autour du pied en aluminium brossé de cette table bistrot des années 50 au plateau de Formica rouge un peu passé et écorné à l’angle du côté mur. 

Désiré regarde intensément dans un vide dont on ne mesure pas la profondeur. Son visage porte les marques du labeur. Quel âge peut-il avoir ? C’est indéfinissable ! Je ne sais pas... peut-être 50 ans... non un peu plus. 
Il y a des femmes et des hommes sans âge, comme assis dans l’éternité, ni vieux ni jeunes, et puis un jour... sans prévenir, ils meurent subitement, sans avoir pris le temps d’être vieux.

Je crois que Désiré est ainsi.

Il vient souvent là le mardi vers 19 heures, comme un rituel, toujours seul, silencieux et résigné. 
Il est toujours poli, aimable, mais pas vraiment souriant. Pas vraiment là .. ni vraiment absent.

Il fréquente cet estaminet depuis plusieurs années, ... 7, 8 ou 9, assez pour que j’en ignore le nombre.
Les années passent si vite.

C’est un « Ford », je veux dire un employé de chez Ford... de la nouvelle usine, celle du montage des petites citadines. 
Je ne sais pas ce qu’il y fait. 
Je ne lui ai jamais parlé, à part « bonjour-bonsoir » , non, ce sont les autres qui me l’ont dit. Ceux du groupe là bas dans le fond, affairés autour d’un jeu de cartes... empestant la sueur et la fumée de tabac brun. Ils doivent être ses collègues sans vraiment l’être. 
Ils semblent le connaître sans vraiment le saluer.
Pas une seule fois je ne les ai vus lui proposer une chaise, l’inviter à leur table, lui tendre un verre pour trinquer ... même quand ils hurlent tous ensemble lorsque le match s’achève sur l’écran télé. 
Non... Désiré reste seul, silencieux, par choix ou par dépit ou par obligation, je ne sais pas. 
Il doit être soigneux, ordonné, peut-être même méticuleux. Il y a des détails qui ne trompent pas. On devine sous la salopette bleue de toile épaisse dont le logo rappelle son emploi, une chemise impeccable. Pas luxueuse, non.. mais impeccablement propre et repassée. 
Désiré est célibataire, on me l’a dit, enfin.. il est célibataire ici, il vit seul, car sa femme est restée.. je veux dire ...« au pays ». 
Alors il vit là, dans ses souvenirs et dans l’espoir de revenir, d’y retourner, de retrouver les siens. 
Désiré est venu là pour travailler, répondant à l’offre de ces hommes qui sont venus le chercher là-bas. Il étaient quatre du même village sur ce rafiot rouillé pour trois semaines de traversée. Il avait le mal de mer. Les odeurs mélangées de mazout, d’huile et d’iode l’avaient contraint à rester dans sa cabine. Il avait passé ces longues semaines à regarder la mer au ras des vagues, à se faire brasser sans arrêt et en se demandant vers où il allait. De temps à autre, il essuyait de sa manche les gouttes d’eau qui se formaient à l’intérieur du hublot crasseux. 
Elles étaient comme les larmes de ceux qu’il aimait. 
Il fallait les oublier pour quelques temps, les faire disparaître, les effacer pour l’instant.
Désiré n’avait jamais voyagé avant cela, jamais pris l’avion, le bateau...

Arrivés là, les promesses étaient belles mais la réalité moins attrayante, ils ont embauché à Boulogne, chez Peugeot, puis deux d’entre eux ont été mutés à Suresnes mais l’autre, un cousin de sa femme, n’a pas convenu. 
Désiré est resté seul. 
Toujours seul. 
Il sent dans le regard de ses collègues de chaîne, ceux de l’assemblage qui partagent sa tâche, la distance qui s’impose. Pas une distance de classe mais de couleur de peau. 
Cette frontière transparente, ce non-dit. 
Pas du racisme, non, mais une défiance.
Il n’y a pas de haine, pas d’agressivité, pas vraiment de rejet, et quand ils le surnomment « négro » c’est sur un ton presqu’amical, comme un humour maladroit.

Rien pour blesser... mais rien non plus s’en rapprocher, pour l’intégrer au groupe, et puis il y a le regard des autres ... leurs blagues du coup franchement racistes, leurs allusions plus que limite. 
De quoi on aurait l’air ? D’être de son côté à lui ? 
Non... que rien ne change .. c’est mieux comme ça et depuis des années.

Alors le soir venu, Désiré rentre de l’user ne par la rue des Bahutiers, il passe devant le petit café, un silence se fait... pas de « bonjour » ni de « bonsoir » de la part des habitués qui sont là en terrasse , mais un léger hochement de tête, la main presque posée sur le chapeau ou la casquette, un presque-bonjour !
il remonte jusqu’au numéro 12, devant la devanture grise de l’ancienne mercerie Marceau, change de trottoir à cause des travaux.. puis plonge ses mains dans ses poches, machinalement, sans rien avoir à y chercher, peut-être juste pour reposer ses bras épuisés de colosse ou pour prendre une posture de promeneur. Il arrive au niveau du Tabac-Librairie « Chez Paulin », dépasse l’ancien pressing dont la vitrine cassée à été remplacée par une palissade grossière, fait encore une bonne trentaine de mètres jusqu’au Miramar Hôtel, ce miteux « 1 étoile » qui a bien voulu de lui, il y a 8 ans déjà, lorsqu’il s’est fait radier des listes du foyer Sonacotra.
La chambre est minuscule, sombre et franchement inconfortable, humide, parfois malodorante à cause des remontées des toilettes qui se trouvent au bout du couloir attenant, mais Désiré est fidèle, il est droit et reconnaissant. 
Il pourrait trouver mieux et moins cher que cet affreux marchand de sommeil, mais il se souvient qu’il y a 8 ans, on l’a accepté là, sans trop de conditions à part un prix exorbitant et 4 mois d’avance, alors Désiré a le sentiment d’être redevable envers ce Tenardier à veste en tweed rayé et aux manches de pull élimées.

Une fois fermée la porte, qu’il cale avec une sorte de tasseau de bois provenant d’une armoire, depuis qu’elle boucle mal, Désiré retire soigneusement ses chaussures, son bleu qui porte l’écusson FORD, qu’il plie sur la seule et unique chaise, enlève lentement sa chemise qu’il suspend avec délicatesse à un cintre cassé, réparé grossièrement à l’aide d’un rouleau de scotch scolaire transparent. 
Il n’y pas la télé, la radio est cassée.. 
Désiré ne lit pas bien le français et sa vue commence à le trahir, donc pas question de livres ou de magazines.
Alors Désiré s’allonge de tout son long sur ce vieux lit convexe dont la surface peine à le contenir entier. 
Il croise les bras derrière sa nuque, laisse s’échapper un souffle de lassitude et d’ennui, puis il ferme les yeux. 
Il scrute le silence pour retrouver sa trace...
la piste sablonneuse qui part d’Aouida, les champs d’ignames qui bordent la lisière, et puis ces étendues sèches qui défilent par la vitre entrouverte d’une Laguna blanche au capot bleu et dont une porte est verte. 
Les rives marécageuses de Ganvié, et puis ... la fraîcheur de l’eau qui caresse doucement ses pieds libres sous un rayon de lune, les rires des enfants dans la cité lacustre, les barques multicolores, l’odeur d’un bon ragoût d’agouti et comme un murmure qui sort de cette pénombre tiède : le chant des siens.

J’espère qu’ils vont bien !

Désiré est fatigué par ces années de labeur, de douleurs, de solitude, de mépris, épuisé, éreinté, au bout du bout, seul... il n’aura jamais la force de rentrer. 
Jamais la force d’y retourner. 
Il n’est plus chez lui là-bas ... et ne l’a jamais été ici.

Désiré s’endort au pays des merveilles.

 

Franck JUIN

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.