Affaire CANTAT : 15 ans de manipulations

Le 24 novembre 2019, la chaîne M6 a décidé de remettre une nouvelle fois le sujet de Vilnius au goût du jour, toujours sans aucun élément nouveau et 16 années après les faits.

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L'affaire CANTAT nous pose de vraies questions quant à la place de la vérité dans nos sociétés modernes et bien sûr celle de la justice.

Cette affaire qui ne s'enrichit d'aucun nouveau fait mais ne cesse pourtant de rebondir "pour rien" dans les médias français, a pris sa source en 2003 à Vilnius en Lituanie, lors du tournage du film Colette, dirigé par Nadine Maquant (ex-Trintignant).

Marie Trintignant, rôle principal du film, a proposé à son amant, le chanteur Bertrand CANTAT de la rejoindre pour une partie de la durée du tournage. Ces deux là vivent une idylle amoureuse passionnée depuis plusieurs mois. L'un comme l'autre ont des caractères "bien trempés". Bertrand CANTAT est connu pour ses "coups de gueule" mais aussi sa tendre sensibilité et sa joyeuse mélancolie, tandis que Marie TRINTIGNANT est réputée colérique et "border line", abusant souvent de l'alccol et d'autres produits, c'est là le revers d'un caractère à fleur de peau qui participe à son charme et à sa personnalité de comédienne. Ceux qui l'ont fréquentée s'en souviennent avec tendresse et la résume (avec un sourire pétillant) par "elle était complètement dingue !" Elle leur a laissé à tous des étoiles multicolores dans les yeux, des éclats de rire qui "dissolvaient les comètes qui vous passaient une à une au travers de la tête."

Nous avons là deux personnages atypiques et orageux qui peuvent passer en peu de temps du calme à la tempête, du paradis aux ténèbres. Ils sont tous les deux purs, vrais, entiers, authentiques et sans manière : ils volent à mille lieues de l'ordinaire et frôlent souvent le paradoxe des limites. C'est un couple agité et volcanique qui partage une passion parfois incomprise par leurs proches.

Cette soirée du 27 juillet 2003 verra cette relation amoureuse se hisser à son paroxysme puis basculer dans l'inimaginable .

Tous deux ont bu et ont peut-être consommé d'autres produits. Un SMS de l'ex compagnon de la comédienne a semé le doute dans l'esprit du chanteur. Celui-ci avait accepté de ne plus correspondre avec son épouse, à la demande de sa nouvelle amante, alors que cette dernière entretien, selon son interprétation, des relations douteuses avec ses ex. Une dispute éclate à ce sujet et se solde par une phrase lapidaire de la comédienne :" si cette relation ne te convient pas , retourne chez ta femme".

Le ton monte encore, une bagarre finit par éclater entre les deux protagonistes, Marie TRINTIGNANT frappe son compagnon a plusieurs reprises, celui-ci répond par d'autres coups, et l'escalade inévitable se produit : Bertrand CANTAT assène 4 fortes gifles à Marie TRINTIGNANT qui s’effondre sur le lit. Bertrand CANTAT appelle Vincent TRINTIGNANT, le jeune frère de la comédienne, qui ne s'inquiète pas outre mesure et lui déclare "elle est juste complètement défoncée". Il est des situations extrêmes où l'on peine à distinguer un état grave d'un état peu préoccupant car les frontières entre over-dose, coma éthylique ou état traumatique sont parfois minces à déceler pour ceux qui sont dans un état d'ébriété presqu'aussi avancé. Le manque de clairvoyance n'est pas l'ami de la précaution et de la raison.

Les médecins urgentistes de Vilnius n'en manqueront pas en décidant d'admettre Marie TRINTIGNANT en service Toxicologie dès la première auscultation. C'est seulement 4 heures 30 plus tard que la comédienne sera transférée au service Traumatologie.

Une hémorragie cérébrale a été détectée et il faut l'opérer d'urgence. A deux reprises les chirurgiens lituaniens tenteront de décompresser le cerveau, en vain, et Marie TRINTIGNANT, toujours dans le coma, sera transférée à Paris pour y être à nouveau opérée, sans succès, par le Professeur Stephane DELAJOUX. La comédienne décédera le 1er août 2003 à Neuilly sur Seine.

Bertrand CANTAT est effondré à l'annonce du décès de sa compagne et reconnait lui avoir porté 4 gifles violentes au visage. 

Il sera immédiatement incarcéré et fera l'objet de longs interrogatoires par la Police judiciaire de Vilnius. (interrogatoires dont plusieurs extraits ont été diffusés le 24 novembre dernier sur M6). 

Bertrand CANTAT verra retenu contre lui le chef d'accusation de "COUPS VOLONTAIRES AYANT ENTRAÎNÉ LA MORT SANS L'INTENTION DE LA DONNER". Il sera donc condamné à 900.000 euros de dommages et intérêts à verser à la famille de la défunte et à 8 années de réclusion criminelle qu'il purgera en partie en Lituanie et en partie en France, avant d'être libéré 4 ans et demi plus tard sous le coup des remises de peine automatiques pour bonne conduite. Il restera sous contrôle judiciaire jusqu'à la fin des 8 années prévues.

En outre, son entière culpabilité qui n'est assortie d'aucune circonstance atténuante, contraint l'assurance Responsabilité Civile de Bertrand CANTAT à dédommager la société de Production de Nadine MARQUANT (ex-TRINTIGNANT)  à hauteur de 2 millions d'euros pour les journées de tournage perdues.

Après quelques années de silence, il reprendra son travail d'écriture, d'enregistrement et de scène avec son groupe DETROIT, puis avec le collectif CONDOR LIVE.

Le retour sur scène de Bertrand CANTAT sera un succès et sera accueilli avec ferveur dans tous les festivals en plus des tournées à guichets fermés. Aucun incident ne sera relevé. Certains spectateurs décideront de ne plus aller applaudir ses concerts alors que d'autres continueront de s'y rendre. Les salles sont moins vastes et le public sensiblement moins nombreux mais les lieux choisis seront à cette nouvelle mesure.

L’émission DROIT de SAVOIR a réalisé deux sujets (en septembre et en octobre 2003) qui reprennent le déroulé précis de ce terrible fait divers . Xavier CANTAT, frère du chanteur, est venu lui aussi faire le récit précis de ce drame sur le plateau de Thierry ARDISSON.

Au même moment, dans les magazines à sensations, puis dans la presse régionale et nationale, de nombreux journalistes se  pressent sur le sujet, allant jusqu'à le sublimer et le fantasmer. Les 4 gifles deviennent des coups de poings violents (car c'est vrai qu'il est inconcevable que l'on se serve de gifles pour tuer volontairement) dont le nombre augmente au fil des semaines pour passer à 20, puis 30, puis 36 puis 40. 

Pourtant, les experts légistes avaient validé les déclarations du chanteur en le jugeant compatible avec leur constatations et avaient qualifié la description des gifles données comme "plausible".

Rien y fait, la machine médiatique est en marche au point de ré-écrire totalement cette histoire. Bertrand CANTAT y prend le rôle d'un monstre régulièrement violent (même si les enquêtes de Police ont révélé à 3 reprises qu'il n'y avait aucune trace de violence dans le passé de cet homme) et Marie TRINTIGNANT endosse le rôle d'une femme calme, sage et sensible, au caractère lisse et presque effacé d'une proie idéale persécutée par son tyran d'amant : La belle et la bête.

Devant tant d'écarts et d'inepties révélées par voie de presse, le Juge LAFLAQUIERE (qui a géré le dossier de son incarcération en France),  Maître BILGER (magistrat et Président de l'Institut de la Parole), Maître Henri LECLERC (ancien Président de la Ligue des Droits de l'Homme) ... décident d'intervenir sur les plateaux télé et dans les rubriques de la presse quotidienne pour s'indigner contre de telles distorsions, parlant de lynchage et de graves manquements à la déontologie de certains journalistes. 

Leur parole n'est pas entendue mais les remous de cette affaire déjà ancienne se perdent dans l'océan des actualités courantes. 

C'est en octobre 2017, après les révélations de l'affaire WENSTEIN et l'avènement des mouvements METOO et BALANCETONPORC que le Chanteur Bertrand CANTAT est remis en Une des actualités, faisant office de PORC idéal, faute d'autre candidat à ce rôle, et c'est un nouveau déferlement d'articles qui se succèdent dans la surenchère. A chaque reprise, les faits aujourd'hui relatés sont très éloignés de la réalité judiciaire et des constats des experts en 2003. C'est désormais une version fantasmée et manipulée qui occupe les colonnes de tous les journaux au point d'en faire oublier totalement le déroulé originel de cet homicide bien évidemment involontaire. 

Bertrand CANTAT qui a repris sa carrière professionnelle depuis de longues années, sort dans cette période un nouvel album "AMOR FATI" qui donnera lieu à une nouvelle tournée. Cette tournée sera la cible de mouvements néo-féministes, engendrés plus ou moins directement par BALANCE TON PORC, et l'on verra des manifestantes tenter d'interdire l'entrée des concerts au public, mais aussi faire des pressions multiples sur les organisateurs pour demander l'annulation de ceux-ci. On assiste à plusieurs scènes violentes où les néo-féministes essaient de se saisir de l'artiste et de le frapper à l'aide de pancartes en hurlant "assassin !".

L'artiste est contraint de mettre fin prématurément à sa tournée.

Le 24 novembre 2019, la chaîne M6 décide de remettre une nouvelle fois le sujet de Vilnius au goût du jour, toujours sans aucun élément nouveau et 16 années après les faits. On y indique que les auditions des interrogatoires de Police seront diffusées. Sur ces images, on découvre la version réelle narrée par Bertrand CANTAT lui-même et confirmée par les enquêteurs lituaniens. Celle-ci vient en contradiction avec 15 année de mensonges médiatiques, notamment sur les circonstances et le nombre comme la nature des coups portés.

La manipulation est pourtant à nouveau de mise pour tenter à tout prix de masquer la vérité des images... lorsque l'on voit l'extrait dans lequel le chanteur, effondré, qui décrit le moment où il s’aperçoit qu'il a blessé mortellement sa compagne par ses gifles et où il prend conscience de la gravité irréversible de son acte. Nous voyons un homme accablé qui déclare ne plus avoir aucune raison de rester en vie tellement sa culpabilité dépasse la raison et au même moment, une voix off qui déclare "Lors de son interrogatoire, Bertrand CANTAT, essaiera d'échapper à tout prix à ses responsabilités et refusera de reconnaître ses fautes". 

C'est là l'un des plus criants procédés de manipulation télévisuelle auquel on ait assisté depuis des décennies. 

En outre, sont versés au documentaire plusieurs témoignages d'une maquilleuse et d'un ancien assistant de plateau, tous deux salariés directement ou indirectement par Nadine MARQUANT (ex-TRINTIGNANT). Nous retrouvons aussi le témoignage de la chanteuse Lio, amie proche de la famille TRINTIGNANT, qui n'était pourtant pas sur les lieux de la scène et ignorait même, au préalable, la liaison de Marie TRINTIGNANT avec le chanteur. Ces témoignages, jugés à l'époque peu crédibles par les enquêteurs de Vilnius, sont mis en avant par Bernard de la Villardière, comme des pièces de son propre jugement, 16 années après les faits et au mépris du jugement rendu par les magistrats de Vilnius.

On peut même s'interroger sur la conviction de la chaîne et du réalisateur de cette émission à être persuadés de convaincre grâce à de tels procédés et même sur l'intérêt de déformer des éléments du passé pour fabriquer des arguments actuels, comme si la cause des violences faites aux femmes manquait d'exemples récents pour devoir en travestir depuis un passé vieux de plus de 16 années. 

Est-ce servir cette cause que de risquer de la décrédibiliser en manipulant les images et les doublages voix au point de créer une fiction dont les ficelles sont énormes ?

Quelle est la place de la "vérité" dans notre société ? Quelle est la valeur des mots et décisions de la justice ? 

La parole des chroniqueurs de tous poils est-elle devenue plus crédible que celle des magistrats eux-mêmes ? 

Les indignations d'un Président de la Ligue des Droits de l'Homme face à une telle manipulation n'ont-elles plus aucun écho ?

Décidément, ce fait divers n'a pas fini de nous interroger toutes et tous sur notre capacité à analyser et notre propension à accepter toutes les inepties que l'on nous sert sans nous soucier de leur véracité. 

 

 

 Franck JUIN / le 01/12/2019

 

 

 

 

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