Pourquoi suis-je cadre et gilet jaune : témoignage

Après des mois de manipulation, dépeints comme des casseurs, des fainéants, des antisémites, des violents, des gueux, des paysans, des illettrés, des gauchistes et des fascistes, bref, tout et n’importe quoi tant que nous fûmes présentés comme des rebuts de la société, il est temps de prendre la parole, de réaffirmer notre image, de dire qui nous sommes.

Un parmi d’autres, je vous propose ici mon témoignage, pour dire haut et fort notre diversité, notre pluralisme, notre force.

 

La Start-Up Nation

Si je me présente comme écrivain sur mon profil public, c’est surtout parce que de toutes mes activités dans la vie, c’est surement celle qui me correspond le plus. Plus que jeune cadre dynamique au service de l’économie de mon pays, activité qui occupe pourtant le plus clair de mon temps, dont je me suis totalement distancié puisqu’elle ne me sert finalement qu’à vivre.

Pour comprendre mon engagement au sein du mouvement des Gilets Jaunes, il me semble important de préciser le monde dans lequel j’évolue.

Chaque jour est une torture. Non pas parce que je souffre de mon travail. Une torture psychologique. Comme tous les cadres, il y a une certaine pression, mais soyons honnêtes, au moins les horaires sont variables, on bouge beaucoup, il y a de la place pour une certaine autonomie… Je n’ai pas à me plaindre ni de mon travail ni des revenus qui en découlent. Non la torture, elle est de jouer à un jeu dans lequel vous êtes probablement assez bon, mais que vous détestez. Un jeu de dupe, où l’on croise tous les premiers requins qui se prennent pour des génies parce qu’ils ont pondu un PowerPoint. Ces gens qui vous parlent de leur dernière acquisition dont vous vous foutez éperdument, pour montrer à quel point ils réussissent, qu’ils s’épanouissent. Comme pour se rassurer eux-mêmes. Je me demande toujours jusqu’à quel point tout cela n’est pas pavlovien.

Soyons clairs, si une grande partie adhère totalement aux règles du jeu, une autre, tout aussi grande, ment. Elle se force.

Et se forcer, ce n’est pas seulement faire son travail correctement. Non, c’est faire comme si on s’intéressait à la vie des autres, c’est devoir faire face à ces relations politiciennes au sein de nos entreprises : se montrer avec untel plutôt qu’untel, aller flagorner auprès de tel ou tel nouveau dirigeant, prétendre une proximité feinte avec le plus gros des abrutis juste pour sauver votre poste parce qu’on menace d’un plan de licenciement.

Ce qui nous tue n’est pas le travail en soi. C’est tout le reste. C’est l’idéologie qui y règne, c’est la structure de nos entreprises, l’organisation de celles-ci, et leurs fonctionnements, aux règles non inscrites, mais qui font loi. C’est l’hyperhypocrisie, les ronds de jambe, les discussions l’air de rien de sujets plus ou moins divers, mais à travers lesquels on vous jauge, on vous évalue, on vous juge, pour mieux vous placer dans telle ou telle catégorie. Et impossible d’y échapper. Si vous ne venez pas aux soirées, on dira que vous fuyez ou n’avez pas l’esprit d’équipe. Si vous répondez un peu laconiquement, on dira que vous n’avez pas de personnalité. Et si vous dites ce que vous pensez, on dira que vous êtes un indomptable, une forte tête, et on ne vous confiera aucune mission. Si vous êtes d’accord avec votre supérieur, vous serez un bon mouton, qu’on utilisera pour faire le sale boulot. On se retrouve dans une situation insoluble où pour s’en sortir, il faut simplement tomber pile-poil sur le profil que votre supérieur du moment affectionne. Et comme le terrain est devenu mouvant comme pas permis, tous les six mois, vous devez recommencer. Vous êtes en compétition avec vos collègues au lieu de vous serrer les coudes. On vous fait miroiter un tas de choses qui n’arrivent jamais. On épuise le plus clair de son énergie à devoir surtout ne pas montrer que vous êtes de gauche, que pour vous le social est un moteur, que vous croyez en la solidarité. Non, il faut se montrer intransigeant, mais malléable. Prêt à enfoncer les autres, mais à couvrir son directeur.

Et c’est cela qui est récompensé. Pas votre talent, pas votre intelligence, pas vos capacités, pas votre flair, pas vos résultats. Juste votre capacité à prouver que vous êtes dans le moule, que vous n’êtes pas un résistant, que vous acceptez les humiliations si c’est pour couvrir votre boss. Ça a toujours existé, le phénomène n’est pas nouveau, mais il s’est amplifié.

Ce qui est terrible dans tout ça, c’est que le job en lui-même, je l’aime. J’aime devoir me creuser la tête pour trouver des solutions, monter des projets, obtenir des succès. J’aime le domaine dans lequel j’évolue, et les défis que je dois affronter pour mener à bien mes missions. Tout cela est pourtant saccagé par l’ambiance délétère.

 

La supercherie de la méritocratie

Le pire étant quand vous êtes confronté au corporatisme de ceux qui ont fait les grandes écoles.

Comme beaucoup, j’ai mes marottes, et les grandes écoles en sont une.

Parce que ça a été pour moi la première fois que je me suis en effet rendu compte du mensonge qu’on nous inculque depuis la naissance, disant que nous sommes tous égaux, tous avec les mêmes chances de s’en sortir, et qu’il est possible d’évoluer, de monter les étages de l’ascenseur social, par le travail. Or il n’en est rien.

Pire qu’un virus, si vous faites rentrer un diplômé d’une grande école dans votre entreprise, c’est tout un groupe issu de la même école qui le rejoint dans les six mois. Des jeunes ou des moins jeunes. Des gens qui n’ont tellement aucune connaissance ni du terrain ni de votre secteur d’activité qu’ils se forcent à venir tourner avec les équipes terrain pour justifier leur poste, tout en se targuant d’être devenus des spécialistes en deux fois deux heures sur deux jours. Et ils se cooptent entre eux.

La déconnexion est totale. J’en ai vu tellement passer, des HEC, des ESSEC, des que sais-je, qui entrent dans l’entreprise, font une transformation totale de son mode de gouvernance ou de fonctionnement, et se cassent un an plus tard, avant même d’avoir vu les bénéfices supposés de ces changements, remplacé par un autre qui va lui aussi tout modifier.

Ces gens-là arrivent, maquillent les chiffres, placent leurs indicateurs perso, et se barrent, sans considérer le foutoir qu’ils ont créé en si peu de temps, et sans jamais, jamais que ne soit démontrée le bien-fondé de leurs actions. On arrive à un point où on a parfois deux plans de transformation en même temps, et qui se contredisent. Dans ma dernière boite, j’ai vu passer quatre PDG… en un an !

Comment voulez-vous travailler le temps long ? À chaque fois vous devez réinventer la roue, rentrer à nouveau dans ce jeu de séduction permanent pour justifier de la pertinence du projet sur lequel vous travaillez.

Et comme ça plante, comme ça finit par enrayer la machine, on cherche les coupables, alors on rentre dans le niveau deux du jeu : la compétition à mort. Celui qui ne se fera pas virer. On cherche à se refiler le bébé. Celui qui perdra sera celui qui aura passé moins de temps à payer des cafés au nouveau boss. Et probablement celui de gauche.

Pourtant, ça ne me dérangerait pas que celui qui prenne le poste de supérieur, soit effectivement plus compétent que nous, pas forcément meilleur lèche-cul. On veut qu’on arrête de nous demander de virer nos subordonnés, juste parce que l’entreprise veut montrer l’exemple. On veut pouvoir offrir à notre équipe de vrais parcours de carrières, on veut pouvoir dire que oui, le projet a capoté, sans que cela remette en question quinze ans de bons et loyaux services. On veut pouvoir dire que la direction se trompe.

Parce que depuis tout petit, il semblait logique que la prochaine étape de l’évolution de la société, ç’aurait dû être d’instaurer la démocratie au sein de nos entreprises. Or c’est l’inverse qui s’est produit : le monde de l’entreprise vient nous priver de notre démocratie d’état à grand coup de mondialisation menaçante.

Combien de fois ai-je entendu de la part de collaborateurs dire à leurs équipes qui rechignaient à appliquer de nouvelles directives : « ce n’est pas la démocratie ici ». Sur le ton de la plaisanterie, assurément. Quoique.

Et si mon poste et mon statut de cadre sont en soi déjà une certaine forme de réussite, je suis aujourd’hui déjà arrivé au stade le plus haut que ce que ce pays peut m’offrir. Il ne sera plus question pour moi d’évoluer. Quand on vient du peuple, qu’on n’a pas forcément les connexions, et que vos diplômes sont abordables financièrement, vous pourrez évoluer jusqu’à un certain point, mais pas au-delà. Les postes à plus hautes responsabilités sont réservées, non pas à de plus efficaces ou à de plus méritants, mais à une catégorie de la population qui a payé pour cela. C’est un moyen de faire le tri. De conserver ses avantages sociologiques. A partir d’un certain point, les postes ne sont plus réservés qu’à certaines familles, celles qui ont de l’argent.

J’ai assisté à des sessions de recrutement, où certains candidats en interne qui pouvaient largement prétendre non seulement en termes d’expériences, de compétences et de qualifications aux postes auxquels ils postulaient, se sont vus promener pendant des mois, uniquement parce que la direction espérait une candidature externe selon un seul critère : sortir d’une grande école.

Un an plus tard, alors que nous pataugions sans chef, la nouvelle recrue arriva pimpante, directement issue de cette classe, un ami du fils du grand patron.

Il a tenu six mois, loué par les siens jusqu’au bout.

Après son départ, ils ont changé l’organisation, et firent disparaitre son poste.

 

Les origines de la dissonance

Alors voilà où on en est dans le rapport au travail, mais pour comprendre pourquoi ça ne me convenait pas, j’ai cherché à retrouver l’origine de cette fracture.

Personnellement, je suis né dans les années 80. Mitterrand était Président, et tout cela me paraissait bien normal. Je me revois sur les bancs de l’école, à me dire que j’avais de la chance d’être né à cette époque, que le progrès avait conduit à ce qu’on devienne un pays civilisé, solidaire, humain. Pour moi, le progrès était la gauche. C’était le partage, la joie de vivre ensemble, les échanges culturels.

Et ça me semblait logique. Presque 2000 ans d’Histoire de France pour arriver au moment où les guerres étaient enfin terminées, où nous construisions l’Europe, où les pauvres étaient accompagnés. Fini le Moyen-âge, finis les guerres, fini tout ça. Désormais, on avait la télé, les magnétoscopes, les premières Nintendo, un train de vie qui allait en s’améliorant… On allait enfin vivre.

C’est pourquoi j’ai beaucoup de mal à me dire que finalement, j’ai vécu beaucoup plus d’années de présidence de droite dans ma vie, qui avait pourtant commencé à gauche.

Familialement, je suis d’origine classe moyenne basse. Mes parents étaient issus pour moitié du monde ouvrier, et de l’autre, celui des petits-chefs, pas tout à fait ouvriers, mais juste leur superviseur. Et dans les années 70, ça allait bien. Ils ont emménagé juste avant ma naissance, ils se payaient du mobilier. Ils ont pris une habitude et un rythme de vie. Et progressivement, ils ont commencé à accumuler des dettes, d’innombrables crédits qui n’en finissaient pas de ne pas se rembourser, toujours à courir après un niveau de vie qu’ils ont eu du mal à réaliser avoir perdu. Sans compter que les enfants grandissaient, coûtant de plus en plus cher. Jusqu’au chômage, où toute la famille dut exploser, se séparer, courir après du travail avec des profils trop vieux pour intéresser qui que ce soit. S’il y a beaucoup d’affects me concernant, il faut surtout y voir l’influence du monde économique qui régit nos vies au point de modifier nos histoires familiales. Cette emprise de ce monde du travail sur nos propres vies est une emprise invisible, pernicieuse, mais forte, puissante, inévitable.

Heureusement, j’ai eu une scolarité exemplaire. Premier de la classe en permanence, on n’avait de cesse de me répéter que le petit irait loin, qu’il était bon, qu’il s’en sortirait. Et j’ai eu la chance de pouvoir faire des études supérieures. Oh juste la fac, vous savez. Impossible pour moi de me payer de grandes écoles. Non seulement je n’avais pas les moyens, mais j’ai eu beaucoup de mal à concevoir que le seul fait de ne pas profiter d’un carnet d’adresses pourrait suffire à gêner ma propre carrière. Je n’aurais jamais imaginé que ce n’était pas le contenu des enseignements qui comptait, les compétences, mais combien vous aviez payé pour les obtenir. Et pourtant c’est bien ce qu’il se passe.

Et me voici, bac plus cinq, double compétence, bardé de diplômes, d’expériences internationales, au service de grands groupes, à des postes plutôt intéressant, et toujours moins haut sur les grilles de salaire que celui qui sortirait de HEC, même sans expérience.

 

Des idéologies totalement opposées

Alors oui il y a un peu de rancœur, il ne faut pas se mentir. Pas tant envers ceux qui profitent d’un système qu’envers le système lui-même. J’en veux davantage à ceux qui m’ont fait croire que parce que j’étais bon, j’irais loin. J’en veux à ceux qui m’ont fait croire qu’on vivait dans un pays juste, équitable, une méritocratie et une démocratie. Mais peut-être qu’au fond ils y croyaient eux-mêmes. Il faut s’y confronter, se prendre des murs pour se rendre compte que tout n’est que beau discours. La réalité est tout autre, quand on découvre les promotions lèche-cul, les barrières corporatistes, des passe-droits. Il faut se heurter au système pour voir à quel point il est corrompu, sale, et de surcroit inefficace.

Comment pouvons-nous croire encore que si la France n’arrive pas à atteindre les 2% de croissance, ça ne soit pas la faute à ses dirigeants, imposteurs instables, qui basculent d’entreprise en entreprise tous les 3 ans, sans ne rien laisser d’autre que des ruines et du chômage.

Ce monde-là, celui de la start-up nation, me révulse. Il me répugne, c’en est viscéral. Alors, le voir aujourd’hui porté aux nues, représenté, incarné par un Président de la République plus requin que compétent, oui j’en ai la nausée.

Je ne suis pas contre le progrès, la croissance, la compétitivité, le travail en soi. Pour peu que celui-ci ne serve qu’un but : le bien-être, l’émergence de compétences, la réalisation personnelle, la création de grandes œuvres, de nouveaux outils, concepts, services, si tant est que tout se fasse dans les règles humanistes du respect de chacun en poursuivant un but commun : l’amélioration de la condition humaine. Je ne suis même pas contre le fait qu’il puisse y avoir des gens riches et d’autres moins, à partir du moment où personne n’en pâtit.

Je ne comprends pas de recevoir tant de pression pour que seuls mes actionnaires s’enrichissent. Pour en faire quoi ? Si au moins ma pression était due à l’urgence de sauver des vies. Même pas. Une pression qui mène collègues, clients, tous au burnout. Mais pour quoi ? Pour sauver le monde ? Pour améliorer notre quotidien ? Non, pour enrichir un actionnaire qui ne fait rien de ses journées hormis spéculer, rentier, le cul collé sur des canapés hors de prix que seul le fruit de mon travail lui a permis de se payer. J’ai du mal à comprendre qu’on me serre chaque mois un peu plus la ceinture, qu’on me retire des droits au chômage, qu’on dérembourse des traitements, pour que derrière, les plus démunis se retrouvent abandonnés, laissés pour morts ou presque, ou qu’on les éborgne s’ils osent demander le droit à la dignité.

J’ai du mal à concevoir le mépris présidentiel envers ces gens du peuple dont je viens, qui font tout pour s’en sortir, qui jouent un jeu qu’on leur impose de jouer, aux règles truquées.

Et Macron représente l’exacte image de tout ce que je déteste au monde.

Une froideur, un comportement de communicant, une image travaillée, un mensonge ambulant. Aucune sincérité, pas de compassion. Je déteste son monde.

Mais au-delà de ça, ce qui me met encore plus en colère, c’est que je ne sois pas à plaindre. Ça veut dire que tellement d’autres gens sont encore plus impactés par cet environnement. Et j’en connais tant. Des membres de la famille, des amis, des collègues. Chacun a son histoire, mais quand vous côtoyez des mamans seules, sans revenus, qui sont dans des incapacités à pouvoir faire garder leurs enfants pendant leurs heures de travail, qui habitent loin et qui ne peuvent pas déménager, faute de garants, faute de revenus, faute de ce que vous voulez, il y a toujours quelque chose qui ne va pas… Quand vous côtoyez des gens qui ne se font pas rembourser les frais d’ambulance, parce que la sécurité sociale n’a pas répondu dans les temps, ce qui en soit est supposé faire foi comme acceptation de la prise en charge, que la compagnie d’ambulance vous fait un procès, et qu’à la fin vous avez un cancer et perdez plus de huit mille euros, perdant tout espoir de vous retourner contre les caisses, par fatigue, parce que vous vieillissez, et parce que vous avez peur de perdre encore davantage, car vous êtes mal défendu, par un avocat qui se fout de votre cas qui ne lui rapportera pas assez…

Parce que vous devez déménager en urgence pour un nouvel emploi qui veut que vous commenciez dans le mois, sachant que le préavis est de trois mois pour un ancien logement, et que vous vous retrouvez à devoir payer un double loyer toute cette période, pour qu’à la fin on retienne votre caution pour un jardin pas tondu depuis trois mois…

Quand vous avez un ami qui se retrouve au chômage parce qu’on lui dit que l’entreprise doit faire des économies, alors qu’elle engrange des recettes records… Et qu’à ce même ami, on lui dit que ses droits ne le couvriront plus sur toute la période pour laquelle il pensait cotiser pourtant depuis des années…

Quand vous-même vous avez du mal à finir vos fins de mois alors qu’on vous dit privilégié…

Enfin, quand vous passez votre temps dans les hôpitaux, à rencontrer des gens qui renoncent à certains traitements plus efficaces, mais plus chers, ou pas remboursés, ou simplement parce qu’ils n’ont pas de mutuelle…

… et qu’on vous explique que pour notre bien à tous, ça sera de pire en pire !

Clairement, il ne peut y avoir que de la compassion, et ça devient de la haine, parce que ça se cumule, et que rien, absolument rien ne vient compenser ce sentiment d’abandon, de mépris, qui semble s’installer tranquillement dans ce monde.

 

No Future

Un monde où moi-même, je sais comment je finirai, si j’ai de la chance, si j’ai les moyens : en EHPAD, ou plutôt au mouroir, hors de prix, où on me laissera m’éteindre, faute de personnel, faute de soins, faute de tout.

Mon avenir ? Soit à crever dans une structure, soit seul chez moi, sans soin et sans famille, peut-être à crever de chaud parce qu’ils sont plus occupés à brûler la planète qu’à sauver leurs vieux. Trop occupé à se gaver.

On ferme les hôpitaux, on laisse nos soignants exsangues, plus malades que leurs patients.

Pour quelle raison ? Parce qu’il y a des abus ? Parce qu’on veut faire des économies ? Mais qui nous a demandé notre avis ? On ne veut pas économiser sur la santé, sur l’éducation, sur tout ce qui est du service public. On ne demande pas à ces structures à être rentables. Et s’il faut de l’argent pour les financer, on préfère que les fonds aillent dans les hôpitaux plutôt que dans des crédits d’impôt comme le CICE qui ne rapporte rien à personne… sauf aux dirigeants !

Une fois encore, il y a un peu de personnel dans tout ça. Étant moi-même homosexuel et marié, il me sera très difficile de fonder une famille. On sait que les adoptions, soit coûtent chers parce qu’elles se font à l’étranger (et au passage, je ne suis pas vraiment favorable au marché aux enfants, ce n’est pas tout à fait ma conception d’homme de gauche), soit vous finissez en bas de la pile parce que vous êtes homosexuel, sans le dire, pas officiellement, mais juste parce que la responsable des adoptions de votre département est une militante de la Manif Pour Tous, et comme vous n’avez ni GPA, ni le droit de faire une demande de don du ventre à une femme volontaire, dont la décision serait éclairée, non rémunéré… Tout cela n’existe pas, et personne ne veut vraiment le défendre. Je m’éloigne un peu du sujet, mais ça a une conséquence directe pour moi : mon avenir à ce jour, je ne le vois que d’une seule façon : avec mon mari dans le meilleur des cas, seuls, à se faire traire le jus par nos emplois jusqu’à ce que l’on tombe comme des mouches, laissés là par un pays qui nous aura tout pris au fur et à mesure qu’on semble s’approcher de ce qui paraissait acquis : des soins, une retraite… bref la paix.

« - Toi et moi contre le reste du monde », c’est ça notre phrase à nous deux. On le dit en plaisantant. Au fond, on y croit.

 

La charge mentale

Il est clair qu’en regard d’un tel pessimisme réaliste quant à notre propre futur, il y a une certaine prise de distance sur de nombreux sujets du quotidien. Comme un condamné à mort ou comme quelqu’un dont le pronostic vital est estimé à un an, on relativise.

Comment se sentir concerné par le tri sélectif par exemple ? Non pas que je dise qu’il ne faille pas le faire, mais comment réussir à valoriser, pour soi-même, ces actions du quotidien ? Comment croire que mon tri journalier puisse d’une quelconque façon contrebalancer la masse de déchets que produit chaque jour mon propre employeur ? Quand bien même celui-ci s’engagerait à limiter sa production de CO2 en France, voire en Europe, quand ses usines sont en Chine, sachant que ce pays est le seul avec les États-Unis à ne pas avoir ratifié les accords de Kyoto, comment penser une seule seconde que mes actions puissent avoir une seule chance de sauver la planète ?

Alors on nous charge de responsabilités. Et je m’en rajoute moi-même, puisque personne ne fait le boulot.

Je tri, je sélectionne les marques que j’achète, en essayant de m’assurer qu’elles soient bien écolos, que les conditions de travail de ses employés soient décentes, que l’entreprise n’a pas financé ou apporté son soutien à la Manif Pour Tous, ou qu’aucun de ses membres dirigeants ne soutienne le Rassemblement National. J’essaye de fuir les entreprises dont je sais que le patron fait de « l’optimisation fiscale », pour ne pas dire du racket sur notre dos. Forcément, j’échoue souvent.

J’essaye de ne pas consommer trop d’eau, et c’est souvent un échec.

J’essaye de ne pas nuire à mon prochain, et en même temps j’ai parfois envie de dire ta gueule à tout le monde.

Je me retiens. Je me contrôle. Je cherche à tout maitriser, parce qu’au moindre faux pas, il y a toujours quelqu’un pour faire une réflexion. Tu manges un gâteau, on te dit que tu bouffes de l’huile de palme. Et que tu vas grossir, que c’est de la malbouffe. Alors tu achètes local, des saucissons, et on te juge parce que tu passes en mode gros beauf qui va devenir obèse à force de t’enfiler trop de charcuterie. Tu essayes de manger cinq fruits et légumes par jours, mais tu n'en as pas toujours, tu finis par manger tout le temps la même chose, et tu sais que varier c’est bien, mais ça a un coût. Alors des fois tu craques, tu te fais un repas de merde, gras, lourd, sans légume, et tu culpabilises.

Donc tu fais du sport. Tu ne t’inscris pas en salle parce que tu sais que tu n’iras jamais. Tu organises un petit coin sportif chez toi, pour garder la forme, avec un banc de muscu. Et tu es sûr qu’on va te critiquer, te dire que c’est un truc de bobo, ou un truc de couillon que de faire le culturiste. Tu fais du vélo d’appartement et on te dit que c’est quand même idiot de ne pas aller faire du vélo dehors, alors tu sors ton vélo, et tu manques de te faire écraser cinq fois.

Tu n’as pas le choix que d’accepter le Linky, mais du coup tu cherches à protéger tes données, c’est une démarche supplémentaire, toi à la base, tu n'avais rien demandé.

Tu veux acheter un traitement, tu sais qu’il faut favoriser les génériques, mais tu sais aussi que sans que tu puisses comprendre vraiment la raison, le générique de ce traitement-là, tu ne le supportes pas. Donc tu dois toujours négocier avec ton médecin ou la pharmacie pour qu’on te donne autant de génériques qu’ils veulent, mais là, juste celui-là, tu demandes l’original. Et tu passes pour un enquiquineur, tu saoules tout le monde.

Alors tu te dis que tu vas regarder un truc pour te détendre, et tu tombes sur Jean-Marie Bigard, et tu regrettes parce qu’il te fait rire, et tu sais que tu n’as pas le droit de rire. Que ce n’est pas un humour digne de ce nom, que ce n’est pas 2019. Que c’est misogyne, et tout ce que tu veux. Au fond, tu le sais, c’est peut-être même ça qui te fait rire. L’outrance, l’irrespect. Mais tu culpabilises quand même un peu.

Donc tu joues à un jeu vidéo. Et tu te demandes si tu n’encourages pas la violence en tirant sur tout ce qui bouge, et en ayant payé pour ce jeu. Tu passes une heure ou deux, et tu te dis que tu as peut-être perdu ton temps, tout en payant des entreprises étrangères, qui vont récolter tes données pour en faire je ne sais quoi. Et tu te demandes si ton bilan carbone s’en sort grandit d’avoir acheté tout ça pour le faire fonctionner pendant deux heures à pleine bourre.

Du coup, tu vois ta facture d’électricité grimper, et là tu sais que tu as merdé niveau carbone. Ou alors sont-ce des augmentations tarifaires ? Tu es paumé.

Tout ce que tu vois, c’est qu’à la fin, tu payes, et que c’est de ta faute.

À un moment, tu te poses. Tu regardes ta vie, tu te rends compte que tu ne feras jamais rien comme il faut, et quand bien même tu le ferais, tu réalises que ça ne changerait probablement rien. En fait, on t’occupe. Pendant que tu penses à tout ça, on détruit tout le reste.

Nos charges mentales sont saturées. Aussi bien par le travail que par la vie du quotidien. Et encore, je ne suis pas une femme. Il paraît que c’est deux fois pire.

 

Le mouvement des Gilets Jaunes

Quand le mouvement est apparu, j’ai enfin vu un espoir. Une lumière dans la nuit.

Cela avait déjà commencé au préalable avec l’émergence de Nuit Debout. On voyait cette jeunesse, ces concepts philosophiques nouveaux, différents, qui disaient "oui, un autre monde est possible", un monde humaniste où on ne partagerait pas la misère comme on le fait actuellement, mais les richesses, écologiques, humanistes, culturelles, et même le pognon au fond. Juste mieux redistribué.

J’ai vu sortir le livre de Piketty, et là aussi je me suis dit, peut-être qu’enfin une nouvelle forme de discours est en train d’émerger.

Puis est apparue la Loi Travail, une horreur, qui nous remettait encore plus de difficulté à entrevoir un futur serein. Toujours sans expliquer le bénéfice d’un tel sacrifice.

Tout s’est accumulé, les violences policières, les nasses, les flics infiltrés dans les manifs, les remises en cause de la vérité médiatique. Tout s’est accéléré, le piège qui se mettait en place depuis des années était désormais en œuvre : les grands médias rachetés par des industriels au discours totalement partisan et déconnecté de ce que nous vivions nous, sur le terrain.

La répression de l’époque était tellement violente. Puis vint la récupération par la CGT, et la mort du mouvement qui ne mena à rien sinon à l’application de la Loi Travail. On venait tous de prendre une violente défaite. Mais les masquent tombèrent les uns après les autres. On savait désormais qu’il ne fallait plus compter sur les syndicats pour obtenir quoi que ce soit.

Pendant qu’on se remettait doucement, endeuillés, les idées toujours plus noires à se dire qu’il va falloir encaisser ce monde du travail, et ce monde tout court, encore plus férocement que ce que nous faisions déjà, sachant que c’était déjà invivable, petit à petit, le prix de l’essence est monté. Et pour parfaire le tout, on nous annonce qu’en plus, il faudra rouler moins vite dans nos campagnes. 80 km/h. Moins vite, plus cher.

Le mouvement s’est amplifié et il a explosé. Je suis allé aux manifestations, surtout les premières.

On a vu perdre des mains, perdre des yeux, perdre sa dignité. Se faire traiter comme des rats, comme des pouilleux, comme des esclaves. On a vu apparaître la haine sur le visage de ceux qui nous dirigent, sur nos financiers, nos BHL, nos élites. On a vu cette joie exploser sur les réseaux sociaux par leurs soutiens quand untel perdait un œil. On a vu tout ça. On s’est dit « ce n’est pas possible ». On n’y croit pas encore vraiment tous. Comment peut-on haïr à ce point des gens qui souffrent ? Comment peut-on détester et se réjouir de la mutilation de personnes qui demandaient juste qu’on entende leurs voix ?

Ces gens, je les ai croisés, et je ne les aurais surement jamais rencontrés si j’avais eu moins de compassion, et que je m’étais enfermé dans mon petit confort de cadre à qui l’on demande de focaliser son attention sur tout ce qui doit compter : l’enrichissement de mes actionnaires.

Qu’est-ce qu’on peut leur reprocher à ces gens ? Eux qui demandent plus de démocratie avec un référendum ? Est-ce mal à ce point ? Mes racines sont-elles perçues si durement ? Moi qui suis né pendant la gauche au pouvoir, qui ait grandi dans ces valeurs de redistribution et de démocratie, aujourd’hui ces simples valeurs méritent-elles de perdre ses yeux ?

Au nom de quoi ? De la finance ? De moins de 2% de croissance, mais des millions pour nos actionnaires ? Pour moins de soutien envers nos vieux ? Pour un futur morbide ? Pour une planète brûlée ? Pour des gens qui rient à la tête d’une gamine sous prétexte qu’elle les engueulent en leur demandant d’écouter ce que dit le GIEC ?

Peut-on leur reprocher leur violence ? Quand tout ce qu’ils ont tenté par le passé a échoué, les syndicats, les politiques, un coup à gauche, un coup à droite, jusqu’au soi-disant prodige qui s’est révélé n’être qu’un pantin au service de ce qui les étouffe : la finance. Peut-on reprocher à des désespérés de péter les plombs ? Quand ils demandent à manifester, simplement à être vus, entendus, et qu’on leur interdit les manifestations, en les accueillant à coup de LBD dans la face, de nasses, de coups de matraque, de jets de pavés, de violences gratuites par des forces de l’ordre chauffées à bloc ?

Aujourd’hui, j’ai clairement la haine. Et pire, je suis éduqué. Non pas que je sache tout sur tout, mais je suis, parmi tant de Gilets Jaunes, capable de comprendre ce qu’il se passe. Capable de comprendre les motivations de ceux qui nous haïssent. Ce qui les anime. Ce qu’ils cachent. Ce qu’ils mijotent. Je suis capable même de comprendre leurs idéologies, leurs doubles discours, et je crois même que parfois ils y croient eux-mêmes. Plus aucune de leur stratégie ne fonctionne. Aucun de leur discours ne parvient plus à nous manipuler. On voit les ficelles, on sait les non-dits, on décrypte tout.

Et je le dis aux Gilets Jaunes, ce que nous traversons est plus qu’un manque de pognon et de démocratie. C’est une guerre. Pas une guerre de classe, non. Une guerre de convictions, et une guerre de familles. Entre les gens issus du peuple et ceux issus des bonnes familles, qu’on appelle nos élites. Nos patrons qui sont tous eux-mêmes fils de patron et qui préparent la succession à leur seule descendance. Ces familles qui vivent dans des manoirs à se demander s’il faut virer mille ou deux mille personnes pour que leurs revenus ne diminuent pas de 0.001% cette année. Ces entreprises « familiales », et ces entreprises gérées par des fonds de pension, des actionnaires…

Ces nantis qui pensent qu’être élu n’est qu’une étape pour travailler, non pas au service de ceux qui les ont élus, mais de ceux qui les ont financés.

Heureusement, je ne suis pas tout seul. Nous sommes nombreux dans ce cas, à les mettre face à leurs contradictions. Parce que si on est gilet jaune encore aujourd’hui, même si on est moins dans la rue, par peur, par lâcheté peut-être pour certains, et aussi parce qu’on attend le moment où tout va s’emballer, ce n’est pas parce que nous sommes des casseurs, des pauvres, des illettrés ou des violents. Non. Si on est gilet jaune, c’est parce qu’on a des valeurs.

Et parce que l’on comprend, parce qu’on sait, ce n’est pas de pédagogie dont on a besoin. Ce ne sont pas de grands débats qui nous infantilisent qu’on réclame. Ce qu’on a aujourd’hui dans nos cœurs, c’est un rejet de leur monde, une haine de leur idéologie. On veut la fin de ce système, prendre ce qu’ils nous pillent depuis des années. On veut le fruit de notre travail, la démocratie dans nos entreprises, le partage des richesses, au lieu du partage des misères. On veut le pouvoir, réformer le monde, non pas pour tout réinventer, mais pour que cela ne soit pas toujours les mêmes qui en profitent.

On veut être bien au travail, du sens à nos actions, la justice, la sérénité, arrêter de se serrer la ceinture quand d’autres se gavent, la fin des privilèges et qu’on arrête de nous prendre pour des imbéciles. On veut du respect, du travail, vieillir dignement, respirer sainement, arrêter de polluer, pouvoir se soigner, et on ne veut pas compter pour ça. Il y a des choses qui n’ont pas de prix quand on a des convictions.

Et vous pourrez nous contraindre à entrer dans votre monde idiot, où le seul objectif est la récolte des richesses par de petites élites apeurées, avec toute la force que vous souhaiterez, vous pourrez crever nos yeux, prendre nos mains, nos vies, nos soins et notre argent.

On l’aura.

 

Cocorico !

Donc les voilà les raisons pour qu’un cadre porte le Gilet Jaune le samedi. Sur le terrain ou dans son coeur.

Parce que l’état n’a pas tenu ses promesses, celles qu’il a faites aux gamins dans ses écoles, il y a trente ans. Parce que les règles du jeu ne favorisent que trop souvent les mêmes, et dans une disproportion qui ne cesse d’augmenter exponentiellement.

Parce que c’est la classe moyenne qui se paupérise et qui se retrouve finalement plus proche du peuple que des élites qu’elle côtoie au jour le jour. Parce que plus que d’un statut, c’est de conviction qu’il s’agit. C’est de considération de son prochain. C’est du monde qu’on veut léguer à ses enfants. Ce n’est pas vrai que la France a besoin de « transformation ». Elle ne veut pas devenir anglo-saxonne. Ce qu’elle voulait, ce qu’on voulait tous, c’est avoir la preuve que si on jouait le jeu, on pourrait aussi en profiter. Comme ç’aurait dû être le cas. Comme elle l’avait promis.

Je suis persuadé que la France se meurt pour des idéologies qui sont aujourd’hui exacerbées et qui ne font que rajouter du problème au problème.

Oui, j’étais attaché aux valeurs de notre système français. Non, je n’ai jamais trouvé que certains parmi les plus défavorisés profitaient d’un système. Je n’ai jamais partagé ces convictions, et je ne les partagerai jamais. Comment est-il même possible de mettre dans la même phrase « défavorisé » et « profiter » ?

À trop vouloir nous monter les uns contre les autres, nombreux sont ceux qui ont perdu le contact avec la base.

Personnellement, par mes origines et mon histoire, je ne me suis jamais autant senti français : les deux pieds dans la merde, à chanter, toujours plus fort : « Ahou ! »

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