Du Bataclan aux barbares, le problème avec la police française

Etrange journée que celle de ce 26 septembre 2019 qui vit partir Jacques Chirac. Ce même jour où le syndicat de policiers Alliance avait appelé à manifester devant les locaux de la France Insoumise, en réaction aux propos de Jean-Luc Mélenchon, les ayant qualifiés de barbares lors d’une discussion privée avec un militant. Comme un symbole, une page qui se tourne, un changement de régime.

La police qui manifeste, c’est déjà arrivé par le passé, lors de manifestations nocturnes en octobre 2016. A l’époque, un nombre important de policiers se disant apolitiques et hors syndicats manifestaient pour obtenir plus de moyens et de peines à l’encontre de leurs agresseurs après qu’une camionnette ait été attaquée par un cocktail Molotov à Viry-Châtillon. https://www.nouvelobs.com/societe/20161102.OBS0593/colere-des-policiers-un-nouveau-rassemblement-a-paris.html

Mais c’est la première fois qu’un syndicat proche des Républicains (certains diraient même davantage proche du Rassemblement National), appelle à manifester en ciblant sciemment un parti politique, rendant la manifestation autrement plus problématique qu’elle en devient, de fait, politique.

L’objet de la manifestation est un prétexte. En effet, si le syndicat Alliance affirme qu’il s’agit là de manifester son mécontentement suites aux déclarations de Jean-Luc Mélenchon qui les aurait qualifiés de « barbares », ce même syndicat avait qualifié les citoyens manifestants dans le cadre des Gilets Jaunes… de barbares justement (et de sous-êtres humains).

https://www.huffingtonpost.fr/entry/le-syndicat-alliance-avait-designe-les-gilets-jaunes-comme-des-barbares-avant-de-sexcuser_fr_5d8c70b3e4b0e9e7604773f3

Cette dérive nous impose de prendre le temps de mesurer ce qu’il se passe et de faire un état de lieux de la police française qui est passé en quelques années de l’image de héros du Bataclan, à celle de "barbares".

Une police de Rassemblement National

En Janvier 2017, une étude Cevipof a permis de mettre en avant une dangereuse évolution dans les intentions de votes des représentants de l’ordre.

https://www.nouvelobs.com/politique/election-presidentielle-2017/20170105.OBS3446/la-moitie-des-policiers-et-militaires-prets-a-voter-marine-le-pen.html

Ce sondage est alarmant : plus de la moitié des policiers et militaires seraient prêt à voter Rassemblement National. Pire encore : en excluant tous les retraités et en ne regardant que les policiers en activité, ce pourcentage monte à 60%.

60%. Plus d’un policier sur deux que vous croisez serait prêt à voter Rassemblement National.

Si chacun est libre de ses opinions dans une démocratie, force est de constater que cette proportion est anormalement élevée au sein de cette corporation comparativement au reste de la population ou de telles intentions de vote atteignent 25%. Et ceci n’est pas sans conséquence.

Le Rassemblement National, c’est un parti d’extrême droite. L’extrême droite, c’est à la fois Hitler en 1939 avec la Shoah, Netanyahou en Israël avec l’éradication de la Palestine, ou encore Bolsonaro au Brésil et l’emprisonnement de son opposant politique Lula. Autant d’exemples qui illustrent une certaine idée de l’ordre et de la police qui règne au sein de nos commissariats français.

Un tel baril de poudre ne demande qu’à exploser. C’est la raison pour laquelle une corporation viriliste engagée dans le maintien de l’ordre ne saurait être mise en autarcie et nécessite une grande fermeté dans le maintien des troupes en ordre… au sein même de la corporation.

De nombreux débordements

Or les nombreux débordements qui ont été documentés, démontrés et aujourd’hui connus par le public (je vous invite à suivre le compte du journaliste David Dufresnes @davduf sur Twitter à ce sujet), et le manque total de sanctions proportionnées conduisent à nous dire que ce n’est pas le cas.

Les sujets sont multiples : la mort de Zineb Redouane, celle de Steve Caniço, les innombrables yeux crevés et mains arrachées lors des manifestations de Gilets Jaunes et j’en passe… Tout se passe comme si ces actes et le sentiment d’impunité qui en découle faisait qu’aujourd’hui en France, la police n’est plus au service des citoyens, mais au service d’un état qui le lui rend bien.

Elle serait donc elle-même instrumentalisée par sa hiérarchie, à des fins politiciennes. Et ce n’est pas moi qui le dit, mais le syndicat France-Police – Policiers en colères dans son billet de blog du 5 août 2019 qui réagissait à un sondage IFOP sur l'image de la police en France.

« Ces statistiques en disent long sur une utilisation politicienne de la police ayant totalement modifié son image auprès de la population française. »

https://france-police.org/2019/08/05/un-sondage-ifop-pour-le-jdd-confirme-implicitement-lutilisation-de-la-police-nationale-a-des-fins-politiciennes/

L’absence de garde-fous

Heureusement, des dispositifs existent pour maintenir les troupes en ordre et permettre de faire régner la justice aussi au sein de nos forces de polices. C’est dans cet objectif qu’avait été créé l’IGPN, police des polices, qui se décrit elle-même de la sorte sur son site internet :

« L'inspection générale de la police nationale (IGPN) est le service à compétence nationale chargé du contrôle des directions et des services de la direction générale de la police nationale et de la préfecture de police. »

https://www.police-nationale.interieur.gouv.fr/Organisation/Inspection-Generale-de-la-Police-Nationale

Pour qu’une telle instance puisse avoir une quelconque légitimité, il faut y intégrer un ingrédient majeur : l’indépendance. On parle d’indépendance de la Justice (qui serait peut-être à redémontrer aujourd’hui selon certains) justement pour une raison essentielle : il ne peut y avoir de contrôles, de surveillances, d’enquêtes et de sanctions s’il puisse exister la suspicion d’un quelconque conflit d’intérêt. Or le ou la chef(fe) de l’IGPN est nommé… par le Conseil des Ministres.

Vous avez bien lu.

Le dispositif en charge de la surveillance d’une police instrumentalisée politiquement par le pouvoir en place est nommé… par le pouvoir en place. Il ne s’agit pas d’accuser le gouvernement de turpitudes à ce sujet, mais plutôt de l’aberration d’un système qu’il est désormais urgent de réformer.

Si vous souhaitez en savoir plus sur la nomination de l’actuelle cheffe de l’IGPN, je vous invite à consulter ce lien : https://www.sudouest.fr/2018/12/20/bordeaux-brigitte-jullien-nommee-a-la-tete-de-la-police-des-polices-5673277-2780.php

De l’urgence de réformer la police

Ainsi nous sommes dans une situation où, protégés par le pouvoir en place, la Police française aux idéologies fascisantes se retrouve totalement désinhibée, incontrôlée… au risque de devenir incontrôlable et aller manifester devant les locaux d’un parti politique. Du jamais vu.

Il est temps de tirer la sonnette d’alarme et la fin de la récréation. Une république ne peut tenir que si la confiance existe et si ses instances sont respectées, et respectables. Sans compter la gestion calamiteuse des nombreuses manifestations, que cela soit des Gilets Jaunes ou de la Marche Pour Le Climat qui commencent à nous valoir une certaine réputation internationale et peser sur notre tourisme au point d’avoir fait chuter Paris de la 19ème à la 25ème place dans le classement The Economist des villes les plus agréables. Le risque surtout, est de donner toute liberté à une armée de sbires aux idéologies d’extrême-droite.

N’oubliez jamais, mesdames et messieurs du gouvernement, que le pouvoir, c’est de pouvoir s’en passer.

Ne rien faire à ce sujet mène à un autre risque majeur : celui de laisser penser à la population que les porosités entre les idéologies du pouvoir en place et celles du Rassemblement National existent et s’accordent bien dangereusement.

Comme un changement de régime.

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