David Lopez, auteur de Fief

David Lopez a 32 ans. Fief est son premier roman. Il a grandi dans un entre-deux, ni bourge, ni lascar mais en symbiose avec un monde qui ne fabrique pas seulement des délinquants mais aussi et à son insu, des amoureux des mots. Ils ne sont rien et ne veulent pas être autre chose, ils existent assez fort pour se moquer de tout, sauf de la langue ! Interview de Basses Calories.

Une interview BC, c’est tout le contraire d’une interview BCBG. Le BC tente d’éliminer le gras, le boursoufflé, le raide narcissique morbide et infiniment triste pour privilégier les vibrations de l’essentiel fraichement cueilli ; si heureux d’émerger qu’il peut à tout moment se casser la gueule ou éclater de rire sans rime ni raison.

 David Lopez

Elevé par des parents fonctionnaires de la santé, classe moyenne dans un pavillon entre les lascars des cités et les bourges du centre ville de Nemours.

Aujourd’hui on parle de péri-urbain, mot bâtard. Il n’existe pas un terme spécifique pour désigner cet entre-deux

 A l’école ?

Drame si pas premier. Père super exigeant .

…. tu as 19 , bof pourquoi pas 20 !

Très tôt j’ai chopé le truc, il faut que mon père soit fier de moi. Bon élève mais si dissipé que le prof en primaire me laissait lire des mangas car j’avais fini les exercices bien avant les autres. Comme cela je me tenais tranquille.

Après ?

A Nemours on va jusqu’au Lycée après on doit s’exiler.

Le fils : je veux faire des études courtes

Le père : c’est inconsistant !

On n’est pas dans « la promesse de l’aube » mais cet homme a la conviction que son fils a un potentiel pas minuscule.

– Vas à l’université tu vas apprendre des choses… pas un métier, un savoir.

 Il ne sait pas très bien pourquoi il choisit d’étudier l’histoire, mais tout de même avec une option en sociologie.

 Découverte majeure :

J’aimais étudier, apprendre et pas seulement pour faire plaisir à mon père.

Après un semestre il laisse tomber l’histoire au profit de la sociologie, au carrefour de plein de savoirs. Trois ans plus tard il est licencié. Il veut continuer à étudier.

On m’a dit : fais un master de recherche tu vas apprendre à développer une pensée à toi à faire tes propres enquêtes.

Il effectue un travail sur le discours des rappeurs, comment ils réussissent à inverser le stigmate pour en faire une identité

(plutôt que de t’indigner du mauvais traitement que l’on t’infliges tu en fais une force)

j’écoutais des artistes complètement dans la revendication d’une identité marginale. Fascinant. Je voulais dégommer la fameuse dichotomie entre le rap hardcore et le rap conscient

(opposition entre le langage cru de la rue et celui de la revendication politique)

Il faudrait presque remercier ceux qui les traitent de racaille ! ( 1)

.Comme si les autres rappeurs étaient inconscients et traitaient de choses ineptes..

Pour moi un garçon qui vient au micro pour dire : nique ta mère, nique ton père, nique la France, cela dit quelque chose, c’est pas un jeune de classe moyenne qui va tenir ce discours. Il faut aller voir ce que cela veut dire, en résonance avec la ghettoïsation.

J’ai vite atteint mon plafond, parce que je manquai de méthode scientifique. J’ai du mal à mobiliser des concepts, de la matière analysable. Il fallait que j’acquière une rigueur méthodologique. J’ai décidé de prendre une année sabbatique et je ne suis plus retourné en fac.

J’ai acquis une meilleure connaissance de moi même. J’ai compris que démontrer ne m’intéressait pas. Montrer oui.

Ce qui m’intéresse c’est un regard dénué de tout jugement de valeur

 Point de vue assez différent de celui de Manuel Valls(1)

«  expliquer c’est déjà vouloir un peu excuser »

 Ce propos est un crime contre l’intelligence. Pour moi tout s’explique, mais tout ne se justifie pas. Quand on me dit que quelqu’un est très humain . Aye !

L’humain commet des actes atroces, l’homme tue, viole. On veut sortir du champ de l’humain, celui qui a commis un acte barbare. Il n’est pas un être humain ?

A propos du génocide, on ne peut pas affirmer à coup sûr que l’on n’y aurait pas participé. C’est flippant. Je veux voir le monde comme il est et non selon mes valeurs. Il y a beaucoup de minorités dont le chemin passe par la douleur et cette douleur là qui permet de faire partie du groupe.

Avec la master class de littérature crée par Olivia Rosenthal ,à partir de 2015 nous avons effectué 3 séjours au Rwanda. Quatre romanciers français ont rejoint des auteurs locaux. Un expatrié français m’a dit :

Mais comment tu as fait pour t’approprier ces récits ?

Mais qui voudrait s’approprier cela ?

Il faut essayer de comprendre et non de s’approprier.

En fait mon année sabbatique a duré 2 ans, j’ai rencontré une fille avec qui j’ai voyagé, j’ai fait plein de petits boulots… j’ai donné des cours de boxe, vécu et entendu des histoires incroyables en Amazonie. Voyager est très formateur. Après j’ai été réceptionniste de nuit dans un hôtel. Une fois les clients couchés, je pouvais écrire.

Mon père m’a dit que si je voulais vraiment me consacrer à l’écriture, je pouvais revenir à la maison, libéré de toute contrainte.

Mais je vais avoir 30 ans !

Mon père a commencé à travailler à l’hôpital à l’âge de 18ans.

Il passait le balai, ensuite il est devenu aide soignant puis infirmier, puis cadre de nuit. Pour lui on ne se contente pas de ce que l’on a. On va plus haut, il y a des choses à conquérir. Quand il m’a fait cette proposition, j’ai trouvé cela insensé. Je vais tout de même pas revenir à la maison. La  rupture sentimentale a précipité les choses.

… Déjà à l’âge de 8 ans je remplissais des cahiers, des classeurs. Je racontais des histoires qui avaient ni queue ni tête, mais j’éprouvais le plaisir d’écrire. A un moment donné cela m’a semblé presque obscène d’annoncer : je veux être écrivain.

mais tu es qui toi ?

Ce n’était pas mon milieu, j’avais un problème de légitimité alors que mon père ne m’a jamais confiné dans une identité sociale, j’avais tout de même ce syndrome «  du petit »

En première année de sociologie j’ai tout de même réussi à le sortir :

Je voudrais être écrivain. Silence dans la classe, j’étais fier d’avoir assumé. J’avais matérialisé mon envie

 

tu es fait de quoi toi ?

b-1-q-0-p-0
concombre, gaz hilarant, mouchoir Hermès ( 1 )

 Moi, je suis fais de beaucoup d’amour. j’ai été un enfant choyé, très aimé avec beaucoup de tendresse, de considération. Je suis aussi traversé par une sorte de colère que je cherche à canaliser parce que je sais que ce n’est pas elle qui va me permettre de m’exprimer. J’ai peu d’amis, beaucoup de connaissances. je suis fait de beaucoup de secrets, de solitude. quand j’étais petit, j’étais bègue , j’étais un petit garçon assez triste, j’avais besoin de me retirer en moi même. J’ai toujours besoin d’un sas de récupération entre les différentes choses que je fais.

… je suis fait de beaucoup d’intériorité, j’ai la plus grande affinité avec la narration à la première personne. J’aime les textes avec des limites. La narration qui sait tout me fait peur. Là où il y une limite, il y a une nuance qui peut s’installer. Je peux être dans la contradiction.

 

Ce que j’ai de commun avec les gens des cités ?

Beaucoup de choses, une écriture, une culture, notamment le Rap.

Le Rap français a participé à l’éducation que m’ont donné mes parents en me donnant des codes, des valeurs, ainsi l’amitié, la fidélité, la loyauté, la culture du secret… le silence parfois. Bref énormément de choses.

Dans la street on passe son temps à se trahir mais on n’est jamais trahis que par ceux qui sont censés nous être fidèles.

La camaraderie l’esprit de groupe, je partage vraiment cela avec les gens des cités.

Nemours, la petite ville où j’ai grandi c’est comme une grande ville en miniature. Il y a un dénivelé social, on trouve un peu tous les échelons sur un périmètre de 5 km à la ronde. Nous, on était dans les pavillons mais on n’avait pas de scooter. Ceux d’à côté en avaient. On était les seuls mecs des pavillons à s’être bagarrés avec les lascars des cités.

Un jour je me suis fait embrouillé par un mec. un lascar arrive il dit : lui, laisse le tranquille ce n’est pas un français. Comme j’avais un nom d’émigré j’étais de leur côté. Incroyable !

J’ai connu des mecs qui faisaient dans les trafics, les règlements de compte…toi de toutes façons tu as ta chambre !

j’avais un pote d’une famille italienne de 8 enfants, il partageait sa chambre avec deux de ses petits frères.

Dans mon livre je valorise une bande de copains qui ne sont rien face à l’injonction sociale qui nous oblige à être quelqu’un. Cela procède sensiblement du même mécanisme que l’inversion du stigmate social dans le rap. Chez nous le premier symbole de réussite c’est de partir.

La société dit à Jonas mon héros qu’il n’est rien.

Est ce que je suis obligé de la croire ?

impossible d’avoir l’air de ce que l’on est pas !

Jonas et ses copains sont liés par une grande complicité et beaucoup d’humour.

Jamais je ne me suis dit, je vais le faire comme ça. Si on montre un univers de façon authentique, les sujets de réflexion viennent dans le récit sans que l’on ait besoin de les énoncer.

D’avoir fait des voyages, des études cela me permet aussi d’avoir un autre regard. Si on ne procède pas par empathie, on sera dans le jugement et ce n’est pas intéressant. Je ne cherche ni à légitimer ni à mettre en accusation les personnages que je mets en avant.

Le sentiment d’échec ça nous faisait rire. Qu’est-ce que je peux faire de concret pour changer ma situation ? Rien ! On a aussi ça de commun avec les gens des cités…. on se marre.

On partage ce que les rappeurs appellent «  la punch line »

Je revois des scènes où on est 8 sur un canapé… tiens j’ai découvert un nouveau rappeur. Ce sont des moments d’écoute très actifs. On est dans l’écoute de quelque chose qui a été écrit. On est très attentifs aux mots et à la façon de les exprimer. Sur une bande de 10 mecs il y en a 6 qui écrivent. On a une affinité avec les mots au delà de ce qui est dit.

 tu imagines ça dans un immeuble bourgeois ?(1)

…C’est très riche et prometteur. Il y a des mecs qui ont ce goût là, qui vont prendre la plume et écrire des romans et j’aurai envie de les lire.

Quand je dis je veux que cela sonne, je pense toujours musique. Pour dire une chanson nous on dit un son. Moi je suis lecteur de Céline et de Marcel Jouhandeau. Mais quand je fais des lectures à voix haute, je sens que le rap m’imprègne. Certains ont dit de « Fief » mon roman qu’il était totalement écrit en langue caillera, c ‘est faux, je n’écris pas dans une langue étrangère, je cherche plutôt à ce qu’il y ait une certaine étrangeté dans la langue. C’est important de pouvoir passer d’une façon de parler à une autre. J’aime ce qui émerge du silence ! Le texte c’est la pensée de mon héros. Je ne suis pas un auteur en surplomb. Je suis incapable d’expliquer ce qui n’est pas dit. J’aime que des choses soient passées sous silence et que le texte ne veuille pas résoudre quoi que ce soit…

A quel point on se sent en prison quand on est dans son cocon, à quel point on se sent dans un cocon quand on est en prison !

Moi je ne veux pas écrire pour avoir raison. Le bien, le mal c’est pour moi tellement relatif. Je préfère être dans la justesse que la justice.

J’ai l’ambition de vouloir écrire des livres qui seraient à peine « pitchables »Je méfie beaucoup des livres qui reposent sur un sujet. Je m’intéresse beaucoup à savoir comment c’est fait plutôt qu’à ce que cela dit. Je ne sais pas ce qui va se passer, mais je cherche à savoir ce que cela raconte.

 

(1) propos incontrôlés d’un intervieweur immature

 

 

 

 

Voir sur ce même blog  " La vie toute nue" une critique de «  Fief » le premier roman de David Lopez –éditions du Seuil

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