COLOSSE

Colosse, treizième livraison.

XIII

 

 

Retour fissa aux séquences : Une annonce, jaillie en fanfare des onze-mille enceintes disposées tous les cent mètres, sur le pourtour du Colosse, aussitôt illustrée à fleur d’écran curviligne par la vision à 360° d’un gigantesque parachutage au-dessus des côtes, galvanise le public, en traverse par à-coups chacun des membres. On revient à soi. Un à un, les muscles s’étirent, les sens reprennent possession du territoire, vaguement abasourdis d’abord, puis médusés par la nouvelle attraction : la fameuse, la légendaire retombée des corps dans le vide. Une caméra multidirectionnelle a été fixée à l’équipement de quarante-huit parachutistes, de sorte à créer l’illusion, pendant le temps de la diffusion alternée des images, d’un espace sans couture et d’une immersion totale. L’événement, cela va de soi, est transmis en direct sur les panneaux surmontant circulairement l’édifice originel. Difficile pourtant d’en augurer les visées — simple exercice, débarquement, divertissement ? —, et plus encore de s’en représenter l’envergure : des milliers de km2 de cristaux liquides le disputant à la voûte céleste, le renflouement de l’atmosphère en diodes électroluminescentes, le bleu du ciel comme vous ne l’avez jamais vu, transfiguré par la dématérialisation et l’encodage de plusieurs millions de nuances d’azur. Les corps y balancent, dans le claquement incessant des enveloppes, retenus par le frottement avec l’air de la soie synthétique, polyamide ou polyester, d’une kyrielle de voilures multicolores, vers la terre ferme qui s’étend en contrebas, sous les nuages de basse altitude. On commence d’ailleurs à reconnaître, dans le tiers inférieur de l’écran, certains traits de côte : ici les sols gagnés sur la houle forment un zonage tiré au cordeau, ou une ligne continue de renflement ; là les matériaux issus de l’érosion continentale ont dessiné avec le temps des reliefs aléatoires, des accidents en série. Les frontières maritimes des nations, les pointes, les deltas, les presqu’îles et les golfes, les détroits, toutes les routes de cabotage et jusqu’aux passages interocéaniques percés dans les isthmes, apparaissent à mesure de l’approche avec la netteté d’un tracé cartographique, dont l’œil ou le doigt s’amuse encore à suivre depuis les gradins, ou la sinuosité, ou la perfection linéaire. Mais la distance se contracte et ce sont maintenant les parties blanches du littoral, là-bas, qui attirent l’attention : ces bandes limitrophes, d’incultes à clairsemées, toutes ces plages diversement ameublies où après des heures de joie exorbitante passées dans l’oubli de sa propre masse, il faudra tôt ou tard atterrir. Reprendre pied. Qui ne sait en effet qu’à ce milieu sans contour, euphorique, et pourquoi pas paradisiaque des hauteurs, se substituera sous peu la rudesse des sols ? Le terre à terre. La chute. Et cet inévitable choc, qui ne cherche à l’amortir ? Une telle hantise, épidermique, de l’impact, est unanimement, encore que secrètement partagée, mais il est dit qu’elle doit éclater au grand jour, ou selon d’autres expressions approuvées par des siècles de retour d’expérience (car la scène a déjà eu lieu plusieurs fois et chacun en porte la trace à des profondeurs intestines), que l’abcès pourra crever, ou se vider, que l’écran se déchirera quand et seulement quand, au-dessus de l’arène sans mesure, dans le ciel réel, commencera à poindre une flopée de minuscules hémisphères. À faire de l’ombre puis à s’abattre, chair et os. Ce qui advient à chaque fois, invariablement, dans l’atterrement général. Réveil à double détente (c’était donc vrai), réveil sans fin. Il n’y en a plus alors pour très longtemps. Quelques premiers parachutés s’abîment en pleine mer, mer Jaune ou mer Rouge, en mer de Thrace, dans ce qui reste de la mer d’Aral, dans les golfes d’Oman ou du Mexique, ou l’étroit golfe de l’Ob, non loin d’un méthanier qui venu faire le plein de gaz liquide dans les cuves de la péninsule, négocie à travers les glaces son retour vers le sud asiatique. Leur naufrage a lieu sous vos yeux. Il est repris sur les écrans, de plus en plus agilement selon des angles divers, que déleste encore l’ultra ralenti des caméras SuperLoupeTM, seules capables de sublimer le tressaillement des épidermes, d’en déplier, d’en fluidifier jusqu’aux plus subtiles trémulations, assurant ainsi à l’entrechoc une réception idéale et un sentiment diffus de dilution temporelle — mieux qu’un sursis : un report gracieux, comme à perpétuité, du dénouement. Les autres météores touchent terre partout ailleurs, n’importe où, à pieds joints et bras au corps, genoux fléchis, mâchoires serrées contre la poitrine, à Tripoli, en Ossetie, au cap York, à Bagdad ou à Pittsburgh, ou à Bombay, ou dans les îles sanctuaires de Lagos, ou à Madagascar, sur la terrasse d’une mine à ciel ouvert, ou comme ils peuvent au gré des vents : qui au bord d’un cratère, en un hasardeux roulé-boulé, qui au pied d’un terril, d’un gratte-ciel tombé là, né de quoi, en pleine jungle ou en plein désert. Lorsque la dernière voile s’affaisse sur les dunes, dans un quartier nord de Tombouctou, moire et remous des tissus reproduits à l’envi sur les écrans aériens, en slow motion, le soleil a déjà disparu derrière l’horizon. Au même moment, ou peu s’en faut, du plus loin des abysses — mais à ce point de rebond et de redéploiement autant le dire : de la nuit des temps —, des milliards d’organismes marins commencent leur migration quotidienne, verticale, vers les régions riches en nutriments, quelque part au large de la côte ligure, disons : 43° 18’ 11’’ de latitude Nord et 7° 52’ 06’’ de longitude Est. De 10 à 20% de la population planctonique, s’élançant de plusieurs centaines de mètres, remonte alors la colonne d’eau, s’enlève par vagues successives et pulse, fuse, louvoie. Un balayage systématique de la zone, grâce à la bande étroite d’un sonar ADP® dernier modèle, à effet Doppler, a déjà permis non seulement de matérialiser l’orientation et la vitesse des différents groupes de plancton animal, présents tout au long de l’axe en aplomb de l’observatoire, mais aussi de confirmer définitivement le rôle, dans les variations migratoires de la biomasse, du cycle de la lune : la densité organique est bien proportionnelle, et inversement, à l’intensité lumineuse. Cette campagne préliminaire est aussitôt suivie de deux ou trois introspections in vivo, caméra à vision nocturne Full High Definition au poing, dans la partie supérieure du puits de remontée. Au hasard donc du faisceau de lumière : meganyctiphanes norvegica, nematoscelis megalops, quelques hydroméduses bioluminescentes, cavolinia inflexa, et ici, tout en transparence, bolinopsis infundibulum, de l’embranchement des cténophores, et ce nœud, là-bas, praya dubia, maintenant déroulé comme un fouet, c’est le siphonophore géant, lequel fait fuir la squille, dite encore crevette-mante, membre de l’ordre des stomatopodes, seul représentant aujourd’hui de la sous-classe, fossile désormais, des hoplocarides. Les yeux surtout de ce crustacé sont sidérants de sophistication — 360°, tridimensionnalité, relief — mais que dire de ceux d’opisthoproctus soleatus, qui vient d’entrer dans le champ et considère placidement l’objectif ? Tubulaires, ils sont à l’intérieur de sa tête et comme cette tête est comme du verre, ils sont visibles de l’extérieur. D’un coup de queue le « revenant » — c’est son nom de surface, son nom de grand jour —, se replie devant une raie aux ailerons déployés, gueule grande ouverte : mobula mobular. Elle engloutit formes et couleurs pendant que l’éclaireur en dessous amorce un piqué à la rencontre, qui sait, du calmar colossal, invertébré indétectable dont on dit que les yeux sont les plus gros du règne, et qui possède pourtant, contre son prédateur, une énorme poche d’encre très noire, cryptique comme le sang, propre à épaissir davantage la nuit qui le cerne.

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