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Billet de blog 3 juil. 2020

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COLOSSE

Colosse, quinzième livraison.

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XV

Sempre più furioso : Une œuvre monstre, « hybride » à en croire les flyers qui pleuvent des dirigeables, voilà le programme du concert qui doit s’étendre sur trente jours et vingt-neuf nuits, lors du prochain jubilé du Colosse. La chimère tiendrait à la fois d’un archi Sacre du Printemps, d’une Turangalîla au carré, voire au cube, gonflée à bloc, d’une symphonie des Mille hyper augmentée d’un déluge de timbres tous plus déconcertants les uns que les autres — une corne de brume, deux bâtons de pluie, un carillon à vent, trois orgues à feux, une octobasse, etc —, et de la très humble symphonie dite « des Adieux », en fa dièse mineur, dont l’exécution exige du chef qu’il renonce à battre, à la toute fin d’un second adagio aussi imprévu qu’hypnotique, tous les musiciens ayant un à un démissionné de leur poste. L’information des tracts est laconique mais le bruit court déjà : les premiers à regagner l’obscurité des coulisses, après vingt-quatre heures de quasi immobilité, seront les plus jeunes membres, les plus impressionnables, de la maîtrise. Sans distinction de sexe, ils pourraient être évacués par les sorties latérales où à l’issue de la deuxième nuit, à la faveur du nouveau jour, devraient les suivre une procession d’adolescentes nubiles et de garçons en pleine mue, puis une partie des vétérans du quadruple chœur : ténors à gauche, contraltos à droite. Ces conjectures, et quoi qu’il en soit des fausses fuites plus ou moins orchestrées sur lesquelles elle se fondent, battront leur plein jusqu’à l’entrée en scène des différents ensembles, si abondants que leur mise en place requiert une logistique sans faille, sur la brèche durant toute l’après-midi du premier jour. Mise en place attendue, faut-il le dire, guettée même, dans l’inquiétude, dans l’acquiescement à l’inexorable : voici donc les chœurs, les quatre familles de cordes, et le crépuscule s’intensifiant, les cuivres, les vents et les bois, avant déploiement au loin des percussions et des instruments exotiques. Une telle formation ne pourrait évidemment se maintenir, dans le temps extraordinairement étiré qui lui est imparti, sans l’ordonnance immémoriale, à toute épreuve, des pupitres, en laquelle s’origine aujourd'hui l’équilibre des plans sonores, sans surtout cette discipline que traduit dans l’arène l’endurance impassible, héroïquement uniforme des exécutants. C’est là le principe actif, le noyau à partir duquel, par sympathie dans les gradins alentour, s’organisent et se consolident les masses. On s’accorde. Une révérence collective accompagne alors l’apparition du chef, dont un projecteur escorte la surpuissante solitude, jusqu’à l’élévation de la baguette. Ce n’est que bien plus tard, dans le courant de la nuit du deuxième jour, alors que poignent les signes annonciateurs d’une résolution du prélude, que les insomniaques sont témoins du tout premier abandon. Ils rapportent au matin ce qu’ils ont cru voir — des enfants impubères sortir en hâte par le fond —, confirmant de ce fait les anciennes prophéties. À l’impression un peu confuse d’abord d’être partie prenante d’un événement d’exception, où n’entre pas pour rien la certitude de plus en plus irrésistible que la performance se fera sans interruption aucune, d’un seul mouvement obtenu d’un matériau homogène, et ductile, in einem Satz, se substitue celle plus grandiose encore, une prescience sans doute, qu’un tel événement est peut-être, dans son genre en tout cas, le dernier. Un summum. Les premiers évanouissements sont signalés porte Ouest, puis la contagion gagne tous les rangs. Au dehors toutefois la pression est si forte, et si impulsif le désir de chacun de se faire son idée, que les places laissées vides par les défaillances sont aussitôt rachetées à prix d’or. Le cinquième jour, au vu de tous, le premier violon entraîne la moitié de ses pairs à sa suite. Le tour vient peu après des violoncelles. Des archiluths. Des balafons. Des cornemuses. Du daf et du doudouk. De l’euphonium, descendant paraît-il du serpent recouvert de cuir. De l’archaïque flûte à bec. Onzième jour. L’éclipse des cymbales passerait presque inaperçue devant l’extinction soudaine des grandes orgues. Plus de soufflerie : le vent tombe. L’univers est aux aguets. Silence du sapin, du plomb et du cyprès, du zinc et du sycomore, de l’étain des tuyaux, silence envahissant et d’autant plus spectaculaire qu’après escamotage de l’organiste au moyen d’un inoffensif jeu de trappes, il faut encore mener à bien le démantèlement du buffet, registre après registre, pièce par pièce, jusqu’à l’équarrissage méthodique des gambes, et des bourdons, et des bombardes, des voix humaine et lumineuse, et de la viole céleste. Les liquidateurs ont tout juste assez d’une semaine pour venir à bout des derniers trémolos. L’orchestre en abîme ainsi rayé de la carte, réduit au sol à quelques tas de sciure et de limaille, tout se précipite. Le vingt-et-unième jour, la corporation des contrebassistes met le feu aux caisses de résonance. C’est du moins la version officielle mais on a tôt fait, dans les tribunes les plus sceptiques, d’incriminer une bande rivale, amateurs de saz ou de shamisen. L’intervention des canons à eau n’empêche pas la progression de l’incendie vers le Nord, dans les parages des vibraphones dont certains assurent avoir vu fondre les lames, mais elle a au moins cette conséquence : le sol détrempé par plusieurs heures de lutte est devenu une zone à risques, sorte de sables mouvants où commencent à s’enfoncer les objets les plus lourds, dans l’ordre prévu nonobstant par la partition. L’avant-dernier à sombrer, après le piano à queue, est le cor des Alpes, suivi dans la minute par les gongs balinais. Vingt-neuvième nuit. En cette veille de solstice, qui marquera la fin des festivités, et par une heureuse coïncidence, au plus fort de la pleine lune, les rares musiciens encore debout se sont regroupés en petites cliques ou en septuors, ou en trios dans les régions dévastées, sans regarder le moins du monde à l’insolite des appariements : le ka avec la lyre, le pung et le rebec, le shō avec l’udu ou le zarb, une peau de buffle ou de mouton ramassée dans les gravats, recyclée sur un vieux fût. Du reste, les dernières mesures de l’opus ne sont pas écrites. Il suffit donc de reprendre, ad libitum, n’importe quelle partie précédente, au hasard des feuillets jonchant la terre en ruine, mais en sourdine afin de ne pas trop couvrir la basse obstinée, tantôt chantante, tantôt mourante selon qu’elles se déplacent relativement aux spectateurs, des sirènes à l’ondoiement continu.

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