COLOSSE

Colosse, dix-septième livraison.

XVII

 

 

Les images font et refont le tour du Colosse — celles d’une rupture de la cryosphère en plein cœur des Alpes éclatantes, à un jet de pierre de l’aiguille du Midi, sur l’arête exactement des Cosmiques, une course de crête à couper le souffle bien connue des cordées mais rendue instable par plusieurs épisodes caniculaires extrêmes consécutifs. On voit ici la paroi écroulée : un cône de quatre-cents mètres cubes de débris granitiques. Ce que donc on croyait avoir surgi d’un seul bloc était simplement jointoyé par une eau interstitielle, captive de la roche, à laquelle les basses températures assuraient une fonction de mortier. La belle, l’axiale, l’éternelle cohésion des pics et des corniches, des pilastres et des contreforts, toute cette occupation monumentale de l’espace ne tenaient à rien d’autre qu’à une qualité thermostatique de l’air. Soudain le toit du monde est parcouru de fissures ; la montagne craque et se liquéfie. Des clichés en série, obtenus par modélisation numérique 3D à partir de plusieurs campagnes de tomographie dite « résistive », bondissent d’abrupt en abrupt, inondent les vallées, et d’écran en écran traversent les villages. Ils sillonnent les crânes et réveillent partout les sutures de la très haute enfance de la matière, ces lézardes qu’il va falloir combler au plus vite afin de défendre l’horizon conquis par l’homme, et de haute lutte, à l’horreur du vide : un panorama imprenable sur l’Europe et sur les événements du Mésozoïque, plus connu autrefois sous le nom d’« Ère secondaire ». Quel génie s’emploiera à redresser les pylônes, à étayer refuges et nids d’aigle, cet envoûtant étagement d’infrastructures, et pour peu qu’on en découvre à temps la composition miracle, à couler dans les failles un béton capable de s’adapter aux conditions climatiques de demain, et ainsi d’endiguer l’hémorragie ? C’est là, du fond d’une lutte sans répit avec le milieu, comme les anciens pêcheurs de perles à la surface des lagons infestés de requins, que jaillissent entre autres étoiles montantes de l’industrie nouvelle, des start-up à foison, toutes couvertes de phosphorescences. Elles rivalisent de hardiesse et de vigueur mais la palme de l’innovation, face au recul des grèves, à l’épuisement annoncé des sablières, revient en ce jour aux concepteurs de la formule qui garantit pour de bon la transmutation des dunes pourtant archi usées, anarchiques, réputées ingouvernables du Tanezrouft ou du Rub’ al Khali — quelque chose comme un devenir-or, un devenir-stock du désert. Devenir-slogan aussi, car l’expression « ciment des cimes » est désormais dans toutes les têtes. Elle dit et redit l’équivalence de toute chose, et la promesse d’un état d’équilibre absolu de la substance. Elle met également fin, pour toujours semble-t-il, à des millions de siècles de fracturation et de roulement granulaires, ainsi qu’aux désillusions répétées de l’enfance devant un élément à la fois fluide et solide, aussi évanescent qu’une bulle de savon. Qui n’a pas en mémoire un château de sable menacé par le flot ? Il suffisait alors d’un clin d’œil pour que l’essor architectonique rentre en terre, et que les crénelures patiemment ordonnées, si nettement imprimées sur la rétine, et jusqu’aux sommités angulaires des tourelles s’en retournent à l’informe, à la pente et aux rigoles. Ce qui se découpait dans le ciel pur ne serait bientôt plus que rase campagne, qu’on laisserait derrière soi. Si rien ne demeure sur les plages de ces fières fortifications, de tous ces kraks emportés par les périodes de vives-eaux, il n’est pas impensable en revanche que l’érosion éclair, au passage de la vague, ait fait naître chez l’enfant un sentiment contradictoire, une espèce de panique mêlée d’ivresse, qui a dû laisser des traces dans les esprits adultes. Il y a même tout à parier que cette émotion primitive — délices de l’engloutissement, désir et désintégration —, quoique irréconciliable en sa tension intime et peut-être en raison même de cette dualité, a marqué d’une telle empreinte les plissements de l’imaginaire que le souvenir en a survécu, qu’il a persisté tant bien que mal face aux poussées diverses et aux accidents de l’évolution, qu’il s’est pour ainsi dire fossilisé, de sorte qu’il est tout naturel de le voir aujourd’hui devenir un des rouages de l’orogenèse. Ravager ici pour consolider là. Éboulement contre édification. Tels sont les termes de l’échange à l’intérieur du Colosse, dans un jeu de vases communicants qui n’a d’ailleurs pas plutôt commencé qu’il a partout déjà atteint, et comme une fois pour toutes, son rendement extatique maximal. C’est ainsi que vingt-quatre heures sur vingt-quatre, aux commandes des excavatrices, on se rue bille en tête à même le filon pur, dans des zones torrides, écorchées, montrant l’os, dont il y a peu encore nul n’aurait donné cher de la peau. Les norias travaillent d’ailleurs sur plusieurs fronts, alimentés en continu par les saisonniers des deux hémisphères. Face à ce déploiement logistique sans précédent : des dizaines de millions de kilomètres carrés à perte de vue de matière première ; une accumulation astronomique, indéchiffrable d’unités mille fois taillées en pièces et remises en morceaux ; une armée rebelle au dénombrement, à quelque totalisation que ce soit, et dont la masse obstinée — Ala-chan… Takla-Makan… Atacama… —, masse  entêtante — Sinaï… Hoggar… Adrar… Ordos… Nefoud… Hadramaout… —, véritable défi à la combinatoire, à la possibilité d’une ultime vérité, à la possibilité même du dernier mot — Kem-Kem… Kara-Koum… Tin-Toumma… Kyzyl-Koum… Dzoungarie… Gachoun gobi… — n’est pas sans redonner le vertige.

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