COLOSSE

Colosse, dix-neuvième livraison.

XIX

 

 

Pendant ce temps, à l’autre bout de l’axe, aux antipodes, les grands travaux s’étendent et se poursuivent, qu’on finira un jour ou l’autre par confondre avec les chantiers de fouille qui les précédèrent. « Qui voit loin, voit tôt », vieil adage. Le processus du reste a déjà commencé. À mille lieues des faubourgs, bien après les murailles et les dernières redoutes de l’empire, hors même la bulle locale de cent années-lumière où trône la Voie lactée et au-delà du groupe de galaxies qui la comprend, au-delà encore du superamas Vierge-Hydre-Centaure dans lequel celui-ci occupe, faut-il le redire, une position rien moins que centrale, le Colosse continue son incompréhensible expansion. Tout ce que le monde compte de scrutateurs et de filateurs se tient prêt à bondir aux moindres déformations de la courbure. Rivés aux télécommandes, ils paraissent d’autant plus tendus que les infinitésimales variations qu’ils reçoivent leur parviennent à travers des distances irreprésentables, d’objets qui non seulement semblent vouloir échapper à leur emprise, mais dont la vitesse de fuite, contre toute attente, augmente à proportion de l’éloignement. Allez savoir… Une seule chose est sûre dans cet univers à la dérive : à l’instar du son, qui change de fréquence à mesure qu’il se déplace par rapport à l’auditeur, un signal lumineux passe au rouge ou au bleu selon que l’émetteur s’écarte ou se rapproche. Le bleu est rare ici, le rouge domine. Mais qu’en déduire ? Faut-il se résigner à l’idée que les attractions spectaculaires qui firent la renommée du lieu, tout au long de ce temps long où l’administration centrale accumula les archives, que toute cette imagerie de grands combats, de luttes à mort sont à terme condamnées à disparaître ? Et le Cygne, le Toucan à s’éteindre, avec la Mouche et le Serpent, la Girafe et le Petit Cheval ? Et l’époustouflant complexe de superamas dit « Poissons-Baleine » ? Que restera-t-il de cette structure macrocosmique dans laquelle tout récemment encore le monde sublunaire a été englobé, lorsque les lunettes n’auront plus dans leur viseur qu’une sorte de halo, une vague aura rappelant les anciens crépuscules ? Cependant n’anticipons pas : tout cela n’est encore que fiction. Pour l’heure, l’assaut est lancé vers l’agglomération nouvelle. Les miroirs au fluorure de magnésium, la septième et toute dernière génération d’objectifs fureteurs, tracent en direction d’un mur de dix mille milliards de milliards de kilomètres à tout casser d’enchevêtrement filamenteux, en formation permanente et toujours en catastrophe, avec force ruissellements de gaz et de poussières, effondrements et densités, vides intersidéraux et maelstroms. On parle d’une course contre la montre, de défi à relever. Certains proposent de passer le film à l’envers : si le cosmos se dilate, avancent-ils, s’il s’effiloche, ne serait-ce pas pour la raison qu’il est parti d’une maille unique, serrée à l’extrême ? D’un seul point jusqu’auquel il suffirait de rembobiner ? D’une tête d’épingle, d’un chas d’aiguille à partir duquel dévider le grand récit des mondes ? C’est alors qu’on reparle de l’éperlan, de l’esturgeon et de la grande alose, et de la lamproie fluviatile, ces énergumènes qui en leur temps (j’oubliais la truite de mer et le saumon royal), remontaient les fleuves après un séjour au large, à seule fin de s’épouser à l’endroit de leur naissance, loin des estuaires. Les anadromes qu’on les appelait. Retour amont, toujours… Et avec quelle ardeur… L’orient des sources… Les pulsars… Les trous noirs… La dure montaison se poursuit. Or les obstacles n’en sont pas sitôt surmontés, et moyennant d’extravagantes contorsions sur toute la longueur du parcours, que d’autres se dressent derrière ceux qu’on croyait indépassables : le Grand Mur Austral, les Grands Murs de Sloan et de Boss, et le Grand Mur d’Hercule-Couronne boréale, le plus éloigné dans l’espace-temps et par-là même le plus jeune de tous — pour un temps du moins car le dernier rempart en date, dans l’attente cela va sans dire du prochain bond en avant, vient d’être repéré par les spectrographes dans une pliure du Sextant, constellation aussi pâle que fruste. C’est pourtant un amas plein de vigueur juvénile : un million de milliards de fois la masse du Soleil — la fleur de l’âge du Colosse. Toute affaire cessante, et dans la liesse communicative, on le pare, on lui cherche un nom. Ce sera celui porté jadis par un des rejetons de la progéniture redoutable d’Ouranos et de Gaïa, divinités élémentaires au-delà desquelles nul ne put jamais risquer un œil sans le voir se dissoudre.

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