COLOSSE

Colosse, vingtième livraison.

XX

 

 

La consécution immuable du printemps et de l’été, de l’automne et de l’hiver, n’est plus qu’un souvenir. Et encore. On compte sur les doigts d’une main — deux ou trois ermites centenaires déconnectés, recroquevillés au fond de niches hors d’atteinte, dans les hauteurs du Colosse — les témoins capables de décrire avec des mots choisis les paliers et les passages, les variations sinueuses des températures, la prodigalité de nuances des couleurs, d’évoquer le retour des oiseaux, la déhiscence des cotonniers, ce qu’étaient les premières pluies, les derniers beaux jours ici et là sur la Terre, au temps de sa splendeur : Luis, fils d’Ilya, Lièl, fille d’Ella, Moa, fille d’Elie. Solitaires, chacun un pied dans la tombe, le port noueux d’un arbre sec, ils marmonnent. Ils seront bientôt à peu près inaudibles. Autour d’eux règne un beau fixe étale, une lumière crue et sans partage qui occupe toutes les latitudes ou presque de l’arène. Le rayonnement continu a terrassé l’eau vive des rivières, laissant en lieu et place des lits mineurs une sorte de mue, irrégulièrement écaillée. La plupart des espèces succombent. Les plus prévoyantes, informées par trois cents millions d’années de crises caniculaires et de stress hydrique, se sont déjà mises à l’abri. Neoceratodus forsteri par exemple, ou son alter-ego africain, protopterus aethiopicus. J’allais oublier le cousin d’Amérique, lepidosiren paradoxa. Ces derniers ont creusé à même la vase encore meuble, qu’ils avalaient et excrétaient à mesure, des cavités peu profondes où couler leur corps fusiforme. Ils s’y sont enroulés sur eux-mêmes puis enrobés d’un fourreau de bave écumeuse, dont ils ont le secret. C’est dans cette nuit qu’ils se tiennent, selon la posture annulaire de l’attente. Ils peuvent y survivre jusqu’à plusieurs années pleines en aspirant de l’intérieur l’essentiel de leurs propres muscles, dans l’ignorance relative des événements du dehors car il n’y a guère de bruit qui arrive ici des trépidations de la surface : ni les progrès de l’érosion, ni l’interminable ravalement des arcades de pierre. Rien non plus des cadences en accélération constante des manouvriers, de tous ces journaliers qui à court de matériau, et plus encore de l’énergie nécessaire pour en assurer le transport depuis des sites de prélèvement toujours plus inaccessibles, toujours plus hypothétiques, se rabattent in extremis sur la glaise qui abonde à leurs pieds, durcie par la fournaise ambiante. Ils y découpent des briques de fortune. Ils se les passent de main en main. Ils en colmatent les façades. Aucun chant ne monte de leurs gestes. Ils vont ainsi, portant leur rythme brut, de brèche en brèche au gré des écroulements. Ils sont déjà loin lorsque après des années de déréliction, des nuages prometteurs commencent à affluer au-dessus des régions qu’ils traversèrent, et de leurs premiers chantiers. L’ombre, se réjouit-on alors, revient d’exil. Or, de même que la chaleur était forcément accablante, les pluies charriées par les vents s’annoncent torrentielles. Pas de demi-mesure : le jour et la nuit. Pendant des heures et des heures, les masses d’eau se déversent intensément, uniformément sur tout le territoire, sur les routes, dans les bassins qu’elles remplissent, sur les toitures qu’elles finissent par crever, et sur tous les secteurs fraîchement rebâtis. Après une semaine de ce régime diluvien, les sinistrés regroupés dans des abris provisoires assistent à une étrange parturition : des poissons, de la taille d’une anguille, réveillés de leur léthargie par les vertus du météore, sortent tout armés des murs et s’en vont rejoindre les ruisseaux, puis les fleuves où ils ont depuis toujours leurs habitudes. Le phénomène se reproduit dans quelque direction qu’évolue la horde nuageuse. Il s’est même trouvé des familles qui, à peine délogées, ont vu leur quatre murs s’écouler de tout leur haut en reptations centrifuges, pour finir en mottes, en taupinières. Le déluge finira bien par passer mais la vision est lancinante. Elle poursuit les témoins jusque dans leurs rêves, où elle continue dit-on, et aussi loin qu’ils se sauvent, de les pétrifier.

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