COLOSSE

Colosse, vingt-et-unième livraison

XXI

 

  

Qui se souvient du temps où esclaves et hommes libres, revêtus des fourrures des lions et des loutres qui s’étaient affrontés la veille, s’entredéchiraient sous les acclamations de leurs semblables ? Continûment, le Colosse se régénère. Il fait peau neuve. Mais aujourd’hui son territoire tient moins en superficie qu’en longueur de galeries souterraines. Au complexe en étoile, héliotropique, des réseaux aériens, répond symétriquement une entité siamoise faite de sous-sols, des milliers de kilomètres de corridors, de puits reliés entre eux par des voies rapides, foncées à la hâte pour décongestionner les antiques passages. Nuit et jour, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, des tunneliers géants aux dents inoxydables s’activent dans les basaltes, droit devant dans les gneiss et les granites, dont ils recrachent à mesure les déblais en arrière, vers la surface. Comme leurs modèles à l’air libre, ces percements n’ont pour seul but que d’assurer le transit et la circulation des masses, et en abolissant devant elles tout encombre, par réduction à rien de la matière, d’en optimiser la vitesse. La devise : « Faire le vide ». Et subsidiairement : « Refaire le plein à notre image ». Or la compétition a pris il y a peu une tournure tout à fait nouvelle : aux tunnels les plus récents, on a donné la forme d’un cercle — une rémanence, a-t-on fait l’hypothèse aussitôt, de la structure primitive. À preuve le dernier accélérateur en date, circuit parfaitement clos sur lui-même, enfoui sous une campagne riante, non loin des rives du lac Léman : d’une circonférence de vingt-six kilomètres six-cent-cinquante-neuf, il vrombit, encore qu’avec discrétion, des myriades de particules chargées à bloc d’énergie pure, protons et anti-protons, électrons et positrons lâchés les uns contre les autres, lancés pour voir à des allures de plus en plus folles. Ce qu’on attend ? Non qu’ils rentrent à bon port, comme aux temps fastes de la circumnavigation, mais qu’ils entrent en collision, et de la manière la plus violemment frontale qui puisse être, afin de libérer les pépites archi élémentaires qu’ils ont dans le ventre. Les premiers tournois ont d’ores et déjà confirmé l’existence de trois bosons massifs et d’une poignée de gluons, gardiens de la cohésion du noyau atomique. Aux yeux des observateurs cependant, c’est encore trop de matière. Si peu que ce soit d’épaisseur ne peut que cacher quelque chose : une particule manquante, l’interstice élémental, la clé de tous les champs, ce graal dont on désespère qu’il soit encore un vase, et qu’il faudra bien briser pour qu’en jaillisse le contenu. Le dépeçage, donc, se poursuit, et les dés sont de nouveau rejetés. Cette fois, c’est un couple de protons qui en grande pompe est poussé dans l’arène enrubannée de couleurs, qu’on aiguillonne soudain, chacun dans sa direction, à une vitesse proche de celle de la lumière. Jusqu’à très loin à la ronde, on retient son souffle. Or à peine les corps sont-ils en vue l’un de l’autre, dans le vide de cette courbure infiniment tubulaire, que les voilà désintégrés sans appel. L’entrechoc a duré moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Un cent millième de milliardième de milliardième de seconde de déflagration pure — l’espace d’un instant (mais où et quand le situer ?), pendant lequel néanmoins nous aurons pu nous convaincre d’assister aux commencements du monde, et des toute premières loges : ab ovo, si j’ose dire, à portée de voix des antres qui nous constituent, et si je peux, à si peu de la fin, ajouter quelque chose — à deux doigts, à la toucher de notre entrée en matière.

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