COLOSSE

Colosse, vingt-deuxième livraison.

XXII

 

 

Les tout derniers mineurs remontent des fronts de taille, vomis par à-coups des entrailles du Colosse, par les cages et les puits d’extraction, segment après segment. Le rabattage a commencé il y a longtemps, dès à vrai dire l’époque glorieuse du plein emploi et de la recrudescence tentaculaire des galeries. On venait alors d’ébaucher une loi générale qui ne cesserait par la suite, non sans controverses, d’imposer son évidence : l’exploitation des ressources — hydrocarbures en tête, et du haut de ses geysers, le pétrole brut — impliquait pour chacune un palier, une limite, un pic au-delà duquel la chaîne des intermédiaires, jusqu’aux consommateurs les plus occasionnels, n’auraient plus entre leurs doigts que peau de chagrin. On disait : il n’y en aura plus alors pour très longtemps. Puis le cours des terres rares s’étant tout à coup envolé, le bruit avait couru d’une pénurie contagieuse. Les premiers débauchages défrayaient la chronique, mais l’idée faisait son chemin, ralentie toutefois par les partisans du dogme adverse, dont les leaders conjecturaient l’abondance et multipliaient les forages. La désertion ici des galeries d’origine, se doublait là d’une ruée débordante de recrues nouvelles. On disait : il faudra bien un jour s’abstenir de redescendre. Puis ce fut le pic de l’or, celui du mercure. Le pic de l’osmium, le plus ravageur. Aujourd’hui qu’au pied du mur il faut évacuer dans l’urgence, on découvre à la fois l’étendue du labyrinthe et la foule innombrable qui le peuple : des millions d’âmes en peine, lampe-torche au front comme les poissons des abysses, refluant de la nuit, relevées des gisements, arrachées à ce qui reste des filons de soufre et de lithium, de potassium, de copernicium. S’extirpant de leur veine par les fissures de la roche-mère, les hommes arrivent de partout, passent un par un les portes d’aération, bifurquent plusieurs fois puis prennent en file dans les voies de roulage, se hissent dans les fosses, dans tous les trous, convergent en direction des couloirs, envahissent les escaliers, les élévateurs, pour se regrouper en silence hors de terre, épuisés, autour des terrils. Le même silence est observé partout, jusqu’à très loin à la ronde, sous le soleil de plomb. Il est interrompu par l’éboulement régulier, de n’importe quelle hauteur des versants, des résidus entassés et de leur train de poussière. Les amoncellements sont immenses, leur pouvoir d’attraction sur nous, colossal. L’aventure, sur la terre, de ce qui en a été soustrait, s’achève ici, devant ces crassiers, ces cônes plus ou moins tronqués, ces buttes-témoins aux airs de sabliers ou de pyramides, sur les pentes desquelles continueront de dévaler, pour longtemps sans doute encore, les rebuts des minerais du tungstène, du platine et du titane, et les déchets du césium, ceux du strontium, et les scories métastables du chrome et du manganèse. De l’antimoine. Mais j’en oublie… J’oublie l’étain, l’argent et le nickel, le fer et le silicium ; j’oublie l’uranium, l’aluminium, le phosphore et le tantale ; j’oublie le cuivre, le zinc et le tellure ; j’oublie l’arsenic et le sodium ; j’oublie le magnésium et j’oublie le carbone, l’atome à tout faire, l’immortel corvéable.

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