COLOSSE

Colosse, vingt-troisième et avant-dernière livraison.

XXIII

 

  

En aval : le dernier-né des grands barrages du Tigre. C’est un ouvrage d’importance, un mur capable de retenir et de maîtriser, sur cent-trente kilomètres — jusqu’ici donc et en amont —, l’énergie de dix milliards de mètres cubes d’eau douce, pour une puissance, à terme, de plus de mille mégawatts. La vallée sera définitivement engloutie. Aussi loin dans le temps qu’on remonte, des Ottomans aux Ayyubides, aux Artukides, Seldjoukides et Omeyyades, Abbassides et Byzantins, les Romains, les Perses, les Mèdes et autres Assyriens, Urartiens et Hourrites, et jusqu’aux tout premiers laboureurs du val, aux troglodytes sans écriture qui percèrent la falaise, les lieux ont toujours été occupés. On disait d’ailleurs notre ville au carrefour de toutes les routes du Colosse, qu’elle approvisionnait sans discontinuer des fruits de ses jardins. Aujourd’hui, même la fontaine semble sur le qui-vive. Alors qu’en contrebas les échos de l’inauguration s’atténuent, chacun à sa fenêtre suit des yeux la progression du lac artificiel. Personne n’aurait imaginé qu’elle fût aussi rapide. C’est une croissance plane, aveugle, exponentielle comme celle des nénuphars, qu’autrefois on appelait aussi nymphéas, ou encore lys d’étang. Le bruit monte de ruelle en ruelle, il parle d’un compte à rebours. Les premiers à fuir sont les habitants des rives, puis à mesure qu’elles se redessinent, ceux des quartiers supérieurs et de la citadelle. Au moment où les eaux sont sur le point d’atteindre le cimetière, ce qui restait d’espoir qu’elles refluent miraculeusement, se dérobe. Elif alors déterre son père. Ilias déterre sa mère. Areg et Nane exhument la dépouille de leur fils pour la replacer en lieu sûr. En moins d’une semaine, les quatre piles du vieux pont sont submergées, et avec elles les pâtures, les mûriers, les terrasses, les minarets, et les belvédères où l’on venait de partout se recueillir. Il n’y a pas jusqu’aux hauteurs de la ville qui ne soient menacées. Tout y est désert, comme absorbé, à l’image de cette vieillarde entrevue au fond d’une impasse. Elle se balance en mâchonnant un brin de paille arraché à son tabouret. On la dirait indifférente à la rumeur de l’eau. Plus loin, aux pieds de la façade calcaire, les dernières marches conduisent à un habitat moins dense, ombragé de figuiers de Barbarie. Qui sait à quel niveau du colombier il est prévu que s’arrête l’envahissement ? Déjà l’eau clapote dans les étages. Elle s’infiltre. La voilà qui recouvre la terre battue, qui fait vaciller les reliefs abandonnés sur la table, elle aura bientôt atteint le trou de la fenêtre et dans moins d’un instant — le temps d’un éclair —, j’aurai tout oublié de ce que j’ai cru voir.

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