COLOSSE

Colosse, vingt-quatrième et dernière livraison.

XXIV

 

 

La miniaturisation des composants, la compression des données sont devenues telles que le Colosse tiendra bientôt tout entier dans une coquille, un grain de sable. Si ce n’est déjà fait. L’histoire universelle étagée en un seul éclat d’amphibole ! Mais où l’archive pourrait-elle bien se déposer, sur quel substrat, et pour quel avenir sédimentaire ? Il n’y a pas si longtemps encore, dit-on, le temps n’était pas loin de ces rois bâtisseurs qui dans le sous-œuvre des palais qu’ils savaient périssables, enfouissaient le récit de leur construction. Sans doute n’est-ce là que ouï-dire. Le bruit persiste cependant de campagnes de fouille obstinées, et selon le mot de l’époque, de l’épopée qui fatalement, un jour ou l’autre, au bout du cent-millième coup de pioche, conduisait les archéologues à découvrir, sous cent-soixante lits de briques d’argile protectrices, le dépôt où gisait depuis l’origine, et comme en demeure d’être découvert, l’inédit. Commençait alors une histoire sans fin. On refaisait dans le détail, après déchiffrement des tablettes, la chronique de l’établissement des textes, puis l’historique des commentaires, et des commentaires de commentaires. On comparait les contenus, les sites choisis, les matériaux acheminés pour l’édification des portails, ou pour l’ornement des griffons monumentaux. Des logiciels reconstituaient les lignes défuntes et les volumes, les places et les canaux d’apparat, les pavés de porphyre, les temples, les ocres, l’azur, les murailles et les dépendances, les roseraies, viviers et volières tels qu’à l’époque on avait dû s’en éblouir. Dans les périodes de paix, on projetait même d’en reproduire à l’identique, et en dur, des portions choisies, chargées de magnificences, où il paraît qu’on se serait cru transporté ailleurs, et pour de vrai. Que ç’aurait été à s’y méprendre. Qu’on n’aurait su aller plus loin dans l’illusion. Enfin, c’est ce qu’on disait. Et dût-on se consoler avec si peu, avec cette fragile et fuyante survivance, c’est aujourd’hui encore, et peut-être pour toujours, ce qui se dit.

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