Après le mouvement des gilets jaunes, quelles pistes politiques pour la gauche ?

La lecture d'un billet sur le site de "Cerises - Rouge-aigre-doux" intitulé "Avec nos excuses" (http://www.cerisesenligne.fr/article/?id=6010) m'a amené à réagir.

Les gilets jaunes, une nouveauté ?

Avec un talent certain, l'article proposé par Cerises pose l'action et les formes de manifestation des Gilets Jaunes comme une nouveauté qui renvoie pour toujours les formes d'actions plus organisées aux oubliettes. Bien évidemment les syndicats y sont brocardés avec leurs services d'ordre, leurs secrétaires généraux, et leurs manifestations déclarées. L’action des gilets jaunes aurait créé une crise politique sans précédent.

Avec Internet et les réseaux sociaux, même s'il date de février 2019, l'article "Avec nos excuses" réapparait et forge une partie de l'opinion dans une posture plus morale que politique. La désobéissance à l'ordre établi est érigée en alpha et oméga  des nouvelles formes d'action  par des acteurs qui finalement ne réclament que la possibilité de faire partie de l'ordre établi en gagnant mieux leur vie.  Cette stratégie présente un avantage : elle est simple à expliquer, elle met tout le monde d'accord et permet de s'en prendre à ceux "qui coupent les cheveux en quatre", les politiciens (parmi lesquels  il y aura toujours un abruti pour corroborer l'antiparlementarisme ambiant) et les syndicalistes qui ont la sale manie de chercher à comprendre les effets des mesures présentées comme simples mais qui peuvent nuire à de nombreuses personnes. Cette politique de l'argumentaire simple est d'ailleurs en elle même condamnable car elle résume la contestation à une seule dimension : la possibilité de consommer "tranquilles". Nous méritons mieux que cela.

Efficacité de la lutte menée par les GJ ?

Les syndicats conspués, voire interdits de séjour dès le début du mouvement des gilets jaunes pourraient ironiser de la même manière sur les résultats obtenus à l'issue de plusieurs mois de lutte . Je ne souhaite pas qu'une telle situation se produise. La lutte menée n'a pas été plus efficace que les "trajets processionnels République- Bastille".

Crise politique, au profit de qui ?

La crise politique déclenchée n'a pas coulé LREM, loin de là... D'une certaine manière, ils en sortent renforcés en s'élargissant beaucoup sur leur droite et un peu sur leur gauche... et ce n'est pas fini ! Profitant de l'abstention liée au dégout compréhensible pour la politique d'une partie significative de l'électorat,  LREM et le RN pourraient continuer de prospérer. D'ailleurs, Emmanuel Macron a bien compris qu'il lui fallait de temps à autre attiser la colère pour relancer les Gilets Jaunes, qui finalement lui sont utiles à la construction de sa stratégie. Dans un article qui lui est consacré au mois de juin 2019 dans un magazine américain, Emmanuel Macron  revient sur les derniers mois écoulés, marqués notamment par la crise des gilets jaunes. Il en profite pour dire qu'il conteste les termes de "violences policières" et rejette la responsabilité sur les manifestants. Ainsi il peut espérer entretenir encore un peu quelques samedis qui lui permettront de se présenter comme le président de la situation. Il ne faut pas oublier qu'il est en période de construction des listes aux élections municipales... On peut, bien sur, rejeter les élections, mais au final qui vous envoie la police pour casser toute forme de contestation ?

Par ailleurs, des centaines de personnes vont payer au tribunal le prix de leur engagement quand ce n'est pas dans leur chair suite à leurs blessures. Faute d'organisation pour les prendre en charge il leur revient d'assumer seuls les conséquences d'actions où personne ne "commandait" et où bien sur il n'y avait pas de service d'ordre, c'est tellement incongru.... Mais enfin, c'est bien  le mouvement ouvrier qui au cours de son existence  a considéré comme nécessaire de protéger les manifestants avec un service d'ordre. C'est d'ailleurs assez significatif de voir se faire dégommer tout ce que le mouvement social a mis en place pour se défendre. L'innovation, cela n'a pas que du bon.

Toutefois, il faudra bien que les uns et les autres admettent que personne n'a LA solution.

La solution se construit collectivement sans rejeter apriori telle ou telle forme d'organisation, ni telle ou telle personne du fait de son appartenance depuis toujours à une organisation dans laquelle il-elle pense honnêtement faire avancer les choses. Les questions posées par les GJ sur le fonctionnement des organisations sont légitimes et doivent être traitées. Mais les formes d'organisations des syndicats et des partis politiques sont aussi devenues ce qu'elles sont parce que tout le monde a laissé faire en continuant de s'occuper  de ses petites  affaires tout en répétant d'un ton convenu les arguments du "tous pourris". Ainsi tout le monde est d'accord. Mais ces arguments du "tous pourris" sont quand même bien ceux de l'extrême-droite (d'où sa facilité à s'infiltrer) ?. Les gens (comme dirait l'autre) ont continué de consommer jusqu'au moment où ils n'ont plus pu le faire...

On a toutes et tous des tonnes d'arguments à se balancer à la figure, mais la raison voudrait que l'on passe à autre chose : l'écoute et le respect mutuel des personnes qui veulent construire une société plus juste, plus digne. Et là il n'y a pas de mystère : il faudra faire la queue devant l'isoloir parce que la question du pouvoir reste essentielle: au service de qui ?

Soit on aura réussi à construire un projet de gauche constructif et unitaire et avec tous les défauts qui vont avec, soit on laissera le dérapage à droite et à l'extrême droite se poursuivre. Personne n'a la médaille de la meilleure militance politique.

L'action collective ne consiste pas à faire la morale aux partenaires. C'est pourquoi les théories anti-organisationnelles sont si contre productives : au lieu de construire ensemble on crée des héros qui "ont osé le faire", et finalement on admet l'idée que la politique est réservée à des leaders. Moins il y a d'organisation collectivement élaborée, plus il y a de potentiels manipulateurs.

L'isoloir et les urnes n'ont jamais arrêté les luttes. D'ailleurs le front populaire n'aurait pu aller aussi loin dans les acquis de cette période sans les grandes grèves. Idem pour l'après guerre avec la création de la sécurité sociale par Ambroise Croizat et la mise en place sur le terrain de celle-ci par la CGT .

En guise de conclusion provisoire,c'est le moment de rejoindre les organisations syndicales et politiques porteuses de projet de transformation sociale. Militer sur le long terme et construire la réunification syndicale d'une part, la réunification de la gauche d'autre part pour créer les conditions d'avancées significatives pour toutes et tous avec un réel partage des richesses.

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