On recherche les parents d’Edvige

 

Un décret paru dans le Journal officiel, le 1er juillet 2008, autorise "un système de fichiers de données à caractère personnel intitulés EDVIGE (Exploitation documentaire et valorisation de l’information générale)" en vue de "centraliser et d’analyser les informations relatives aux personnes physiques ou morales ayant sollicité, exercé ou exerçant un mandat politique, syndical ou économique ou qui jouent un rôle institutionnel, économique, social ou religieux significatif",..et les personnes "susceptibles de porter atteinte à l’ordre public". L’âge minimum des personnes visées est de 13 ans.

Après deux mois de protestations menées par les associations (dans un silence politique remarqué), suivis d’une montée au créneau de F. Bayrou le 1er septembre puis, il y a trois jours, du ministre en exercice de la Défense, Hervé Morin (un fait sans précédent), Nicolas Sarkozy s’est départi d’un silence qui devenait pesant. Extraits de l’article du Figaro de ce jour :

Nicolas Sarkozy a repris en main, mardi soir, le dossier brûlant du nouveau fichier de police permettant de recenser des hommes politiques, des syndicalistes et même des mineurs de 13 ans susceptibles, selon les termes du décret publié le 1er juillet, de porter atteinte à l’ordre public. Après avoir « fait le point » mardi à l’Élysée avec François Fillon et Michèle Alliot-Marie, le président de la République a demandé à la ministre de l’Intérieur de retirer du fichier Edvige les rubriques qui suscitaient la polémique : le fichage des « personnalités », ainsi que les rubriques qui documentaient la sexualité ou la santé des sujets.

Nicolas Sarkozy a également demandé à Michèle Alliot-Marie de réunir des « personnalités qualifiées » pour « ouvrir rapidement une concertation » qui devra être suivie de « décisions pour protéger les libertés ». MAM est notamment chargée d’inscrire des garanties concernant les libertés dans sa future loi d’orientation et de programmation pour la sécurité intérieure. Car le président a bien perçu le trouble dans l’opinion mais aussi la brèche dans laquelle s’engouffrent ses opposants pour le critiquer sur le terrain des libertés publiques. « Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Edvige aurait pu être mieux expliqué », a fait savoir Nicolas Sarkozy à la ministre de l’Intérieur. Mardi matin, le secrétaire général de l’Élysée, Claude Guéant, ne s’était d’ailleurs pas gêné pour le dire dans une interview à France Soir.

On ne serait pas entièrement surpris d’apprendre que l’Elysée a fait ici porter un chapeau trop grand pour elle à "MAM", le seul poids lourd du gouvernement qui ait défié Sarkozy pendant la campagne électorale en envisageant de se présenter jusqu’à quelques mois du scrutin. Sa démission, désormais fort envisageable sinon prochaine, serait la marque d’un resserrement plus grand encore de l’autorité dans les mains présidentielles ; la fragilisation de Morin (désavoué par le premier ministre Fillon) va dans le même sens.

Ce fichier est en tous points conforme à la mentalité du président comme à ses annonces de campagne. N’avait-il pas parlé avec faveur d’un rapport proposant de mettre en fiches les comportements "délinquants" des usagers de l’école maternelle (voir ici, "alertez les bébés !") ? Bref, soit MAM a voulu plaire en singeant, soit son projet de fichier est arrivé tout ficelé sur son bureau de la place Beauvau, soit les deux explications se conjuguent sans se contredire. A ce propos, il serait fâcheux d’oublier que Claude Guéant, avant d’être à l’Elysée, était un très haut fonctionnaire du ministère de l’Intérieur. Il lui aurait fallu un sens singulier de la discrétion pour ignorer la préparation de ce décret, soumis comme tous ses congénères, faut-il le rappeler, au conseil des ministres qui se tient tous les mercredis et dont les séances sont préparées par le même Guéant. Ce texte n’était rien d’autre qu’un de ces "mauvais coups de l’été", qu’assènent les mauvais gouvernements lors des périodes de vacances.

Comme d’habitude lorsque sa politique subit des contestations, Sarkozy incrimine une "mauvaise communication". Faut-il comprendre qu’il regrette ce passage en douce à la faveur des congés et se dit, tout compte fait, qu’il aurait mieux valu passer en force à grand coups de trompettes sécuritaires et "antiterroristes", à l’exemple de ses idoles Bush et Blair ?

Les "concertations" annoncées n’en seront que plus intéressantes. La renonciation au fichage des pratiques sexuelles, ou du moins à son inscription dans les textes, est probable. Mais le décret amendé ne comportera-t-il pas en échange des facilités supplémentaires pour les écoutes téléphoniques, l’ouverture du courrier, etc ?

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